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Bedřich Smetana — Dalibor — III : discographie exhaustive



1. Aimez-vous Smetana ?

Étrangement, Smetana conserve auprès du public, même averti, l'image d'un aimable illustrateur de paysages de Bohême — alors même que Má Vlast n'est pas sa seule œuvre passée à la postérité, et que le Premier Quatuor témoigne d'une vision plus audacieuse de la musique, et même d'un langage autrement rugueux.

Aussi, il ne faut pas hésiter à aller fouiner du côté de la musique de chambre (Trio avec piano de facture sérieuse mais très entraînant, Quatuors à cordes très modernes et exigeants), voire de la musique pour piano — au milieu de pièces de danse pour salon, une longue pépite comme Macbeth et les Sorcières offre un tableau dramatique détaillé et saisissant (ou, plus inattendue encore, cette Vision de bal, rhapsodie-polka qui déraille de façon presque apocalyptique).

En opéra, il en va de même : alors qu'on joue surtout Prodaná nevěsta (« La Fiancée vendue »), ses deux autres opéras célèbres, Dalibor et Libuše manifestent un lyrisme d'une chaleur et d'une audace qui excèdent amplement tout ce que Dvořák a pu produire dans le domaine — alors même qu'en ouvrant les partitions, la complexité est nettement supérieure chez le second (mais les opéras de Dvořák épousent effectivement un ton beaucoup plus classique qu'on pourrait l'attendre).

2. Une perle majeure du répertoire

Dalibor, puisque c'est de celui-ci qu'il sera question, se distingue en particulier par une urgence dramatique permanente (alors même qu'il se passe peu de choses dans le texte, assez contemplatif et rêveur), tandis que la veine mélodique se révèle d'une générosité invraisemblable.
D'ordinaire, dans les œuvres regorgeant de hits comme Don Giovanni, Il Trovatore ou Les Pêcheurs de Perles, les grands moments mélodiques s'enchaînent de façon autonome. Ici au contraire, sans qu'il y ait de mélodie qu'on ait envie de rechanter (tout cela est très lyriquement-vocal, avec de grandes courbes, des sauts d'intervalle conséquents ou des tessitures hautes), le flux mélodique de haute volée est continu, tout s'enchaîne en beautés ininterrompues, glissant immédiatement de l'une à l'autre.

À la fois immédiatement avenant et impossible à isoler, presque insaisissable : s'il y a bien un opéra qui décrive l'ineffable, c'est Dalibor.

Le tout dans de très belles couleurs atmosphériques, aussi bien dues à l'harmonie un peu typée, quasiment folklorique, qu'à l'instrumentation délicate, usant de constantes variations de la coloration — par les doublures successives des pupitres, en particulier les bois, au sein de mêmes phrases musicales.

Pour d'autres points de vue sur la matière du livret (attention spoiler) ou sa relation aux théâtres tchèques… lisez CSS. C'est profond, c'est spirituel, c'est gratuit.

3. Discographie commentée de Dalibor

Distribution placée dans l'ordre suivant :
Milada (soprano dramatique), Dalibor (ténor grand lyrique) — Jitka (soprano lyrique), Vítek (ténor lyrique / de caractère) — Vladislav (baryton), Budivoj (baryton), Beneš (basse)

Voir pour les différents orchestres pragois.

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1950 – Jaroslav KROMBHOLC (I) – Supraphon
Chœur et Orchestre du Théâtre National de Prague
Marie Podvalová, Beno Blachut – Štefa Petrová, Antonín Votava – Václav Bednář, Tedor Šrubař, Karel Kalaš

Le grand classique de la discographie, avec le Bergonzi local (les convergences vocales sont nombreuses), Beno Blachut. Première de trois versions Krombholc, elle dispose d'un très beau couple, avec la voix mâlement mixée de Blachut, à la fois vaillant et très délicat, et la Milada à l'ancienne de Podvalová – elle a le grain un peu acide des voix tchèques, toujours d'actualité, mais avec en supplément cette façon un peu parlando de chanter.

Seule réserve : l'orchestre un peu en retrait, capté un peu sèchement, et un brin prosaïque.

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1967 – Jaroslav KROMBHOLC (II) – Supraphon
Chœur et Orchestre du Théâtre National de Prague
Naděžda Kniplová, Vilém Přibyl – Hana Svobodová-Janků, Zdeněk Švehla – Jindřich Jindrák, Antonín Švorc, Jaroslav Horáček

Première des versions de Přibyl, visage plus radieux, moins mélancolique, de Dalibor. Cette version dispose d'un très bon son, même si l'orchestre n'est pas toujours parfaitement assuré, et crisse (de façon joliment typée, mais pas forcément contrôlée) de temps à autre. La lecture de Krombholc est beaucoup moins sommaire qu'en 1950.
Naděžda Kniplová fait valoir une voix plus dramatique que la plupart des autres titulaires, placée plus en arrière, légèrement tubée, ce qui lui donne un aspect moins juvénile et plus inquiétant. Mais c'est l'une des mieux chantées de la discographie (après Urbanová II et Podvalová), très incarnée aussi.

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1969 – Vilém TAUSKÝ – Intermusic, Gala (en anglais)
Chœur et Orchestre de la BBC.
Pauline Tinsley, Robert Jones – April Cantelo, Joseph Ward – Gwyn Griffiths, Gordon Farrall, Don Garrard

Je n'ai pas encore essayé celui-ci, mais force est d'admettre que la BBC à cette date, dans une adaptation en anglais, sans chanteurs particulièrement avenants, ça laisse dubitatif sur le principe.

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1969 – Josef KRIPS – Allegro, RCA, Opera d'Oro (en allemand)
Chœur et Orchestre du Staatsoper de Vienne.
Leonie Rysanek, Ludovic Spiess – Lotte Rysanek, Adolf Dallapozza – Eberhard Wächter, Oskar Czerwenka, Walter Kreppel

Version assez redoutable : d'une raideur sans séduction qui conforte tous les clichés germains, les deux Rysanek qui font la paire en laideur d'émission (pour ne pas, pudiquement, mentionner la justesse), Spiess (valeureux chanteur par ailleurs) qui bûcheronne trop pour soutenir la comparaison avec les poètes héroïques Blachut, Přibyl, Popov ou Vacík, et la langue allemande procure un ton assez prosaïque à l'ensemble.

Certes, belle distribution de clefs de fa, mais l'ensemble est tellement loin de l'esprit, en plus de ne pas être très joli dans le détail…

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1977 – Eve QUELER – Ponto (en anglais)
New York Choral Society et Orchestre de l'Opéra de New York.
Teresa Kubiak, Nicolaï Gedda – Naďa Šormová, John Carpenter – Allan Monk, Harlan Foss, Paul Plishka

Pas tenté celle-ci, considérant que Queler m'a ici gâche tous les opéras qu'elle a touchés, que ce soit le médiocre Cid de Massenet ou les meilleurs Meyerbeer (Robert le Diable) et Donizetti (La Favorita). Alors, avec les aigreurs de Gedda et une distribution peu avenante à l'exception de Kubiak… Tauský aura la priorité.

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1977 – Jaroslav KROMBHOLC (III) – Supraphon
Chœur et Orchestre de la Radio (Tchécoslovaque) de Prague.
Gita Abrahámová-Hagarová, Vilém Přibyl – Daniela Šounová-Brouková, Miloš Ježil – Jindřich Jindrák, Antonín Švorc, Karel Průša

Troisième version de Krombholc, cette fois avec les forces de la Radio. Le son est un peu sec, et la direction cédant davantage à l'effet prosaïque qu'en 1950… Krombholc II, de ce point de vue, ménage un plus grand confort, aussi bien sur le son que sur les intentions.

Vocalement, beau plateau, mais Abrahámová, ici encore, n'a pas le charme de Podvalová : la voix est plus dure et cassante.

Très belle version dramatique et convaincante, quoi qu'il en soit : c'est la comparaison avec les deux précédents Krombholc qui la rend moins indispensable – encore que, personnellement, l'acidité d'Abrahámová (charme typiquement tchèque) soit davantage mon genre que les sons un peu tubés de Kniplová.

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1980 – Václav SMETÁČEK – Supraphon
Chœur de l'Opéra d'État de Brno, Orchestre Philharmonique de Brno.
Eva Děpoltová, Vilém Přibyl – Naďa Šormová, Miloš Ježil – Václav Zítek, Bohuslav Maršík, Jaroslav Horáček

Les versions plus récentes chez Supraphon m'ont, je l'avoue, un peu déçu. Ici, hors Přibyl, que de stridences. Les Jitka sont habituellement acides (c'est aussi le cas dans Krombholc II, par exemple), mais ici, on atteint des sommets, et Děpoltová excède un peu le tolérable dans les aigus criés sans grande grâce.

Et Smetáček ne brille pas exactement par sa subtilité.

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1995 – Zdeněk KOŠLER – Supraphon
Chœur et Orchestre du Théâtre National de Prague.
Eva Urbanová, Leo Marian Vodička – Jiřina Marková, Miroslav Kopp – Ivan Kusnjer, Vratislav Kříž, Jiří Kalendovský

Cinquième version Supraphon du catalogue — une par décennie.

Belle version équilibrée, mais pas très subtile, et fortement lissée par la prise de son, si bien que la poésie comme l'impact dramatique ne sont pas optimaux – Košler montre son profil le plus gentil (celui de Prodaná nevěsta plutôt que celui, plus typé, du Requiem de Dvořák). Néanmoins, cela s'écoute très bien.

Urbanová est un cas assez étonnant de rajeunissement – un peu stridente et dure ici, choses qui ont totalement disparu dans sa version glorieuse de 1999 et même dans les représentations radiodiffusées de 2004.

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1999 – Yoram DAVID – Dynamic
Chœur et orchestre du Teatro Lirico de Cagliari.
Eva Urbanová, Valerij Popov – Dagmar Schellenberger, Valentin Prolat – Valeri Alexejev, Damir Basyrov, Jiří Kalendovský

Cette dernière publication de la discographie constitue un petit miracle inattendu. Les prises de son Dynamic, généralement sèches, gauches, comme prises depuis la coulisse par un appareil amateur, se révèlent ici excellentes (un rien de sècheresse, mais qui rend très bien l'atmosphère sonore d'un petit théâtre à l'italienne). Contre toute attente également, l'orchestre de Cagliari ne sonne absolument pas fruste, mais épouse au contraire remarquablement les sonorités typiquement tchèques de l'orchestration de Smetana. Et c'est encore plus spectaculaire pour les chœurs, non seulement intelligibles, mais assez doux, sans le lourd métal des chœurs d'opéra italiens… on pourrait vraiment croire à une représentation réalisée au cœur de l'Europe !

Par ailleurs, dirigé avec beaucoup de générosité mais (ce qui n'est pas si fréquent dans la discographique) sans platitude ni vulgarité par Yoram David.

Dans ce contexte, on dispose, pour ne rien gâcher, d'une distribution proprement idéale : Urbanová, grand dramatique à l'impact puissant et au timbre fruité, au sommet de ses moyens ; Popov, proprement radieux ; le meilleur couple de caractère Jitka-Vítek de tous les temps…

Clairement un premier (et quasiment dernier choix), d'autant que tout le drame semble couler dans une continuité parfaite, toujours tendu, jamais bruyant.

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2015 – Jiří BĚLOHLÁVEK – Onyx
BBC Singers, BBC Symphony Orchestra
Dana Burešová, Richard Samek – Alžbĕta Poláčková, Aleš Voráček – Ivan Kusnjer, Svatopluk Sem, Jan Stava

Issue de la série des concerts mis en espace au Barbican Hall, où Bělohlávek et le BBCSO proposent chaque année un titre issu du répertoire tchèque (La Fiancée vendue, Le Jacobin…), cette publication est le reflet d'une entreprise bienvenue, avec une belle distribution tchécophone de surcroît.
Néanmoins, dans l'état généreux de la discographie, il n'y a pas grande nouveauté à en tirer : Bělohlávek reste toujours un rien indolent, et le Symphonique de la BBC donne toutes les couleurs du cliché britannique, un peu ouaté, très rond, très peu coloré. Aux antipodes de la typicité tchèque avec ses couleurs vives et dépareillées, ses acidités à la limite du cri – pourtant, John Storgårds et les ingénieurs de Chandos tirent une tout autre conformation stylistique de la phalange, dans les Nielsen et Sibelius déjà vantés ici.

En somme, une bonne version, bien chantée, bien jouée, mais très peu typée, et pas du tout pourvue du meilleur abandon ni de la plus grande urgence. Ce devait être beau en concert, mais ce n'est pas une priorité au disque.

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Circulent aussi sous le manteau quelques versions non officielles, mais retransmises par la radio. Notamment de 1946 (Kombholc 0), avec Zdenka Hrnčířová et Beno Blachut ; et, à l'autre bout du spectre, de 2004, dirigée par le jeune Kirill Petrenko qui révélait des qualités expansives remarquables. Avec Urbanová toujours renversante, Jan Vacík (en permanence en voix mixte, chose atypique pour ce type de rôle de grand lyrique), et un autre beau couple secondaire (Mary Mills et encore Prolat).
Toutes choses qui méritent d'être écoutées si vous en avez l'occasion.

4. Mais alors, que choisir ?

Ce n'est finalement pas très compliqué : Yoram David, sans hésiter, qui a toutes les qualités (son récent, orchestre, les meilleurs chanteurs pour chaque rôle, allure d'équipe, densité dramatique). Les trois Krombholc (en particulier le premier, et plutôt le deuxième si vous êtes sensible à la question de la prise de son) sont d'excellentes références, les plus typiquement tchèques qu'on puisse trouver.

Košler s'écoute très bien malgré un manque d'engagement un peu frustrant (surtout considérant le couple principal formidable). Je déconseillerais plutôt Smetáček à cause de son manque absolu de distinction — et de son héroïne stridente —, sans que ce soit non plus une mauvaise version.

Le seul conseil de défiance porte donc sur Krips (et, franchement, grandes préventions a propos de Queler…), dans une autre langue, joué hors style, mal chanté. Là, vraiment, à éviter, du moins tant qu'on n'a pas envie de s'amuser avec une partition dont on est déjà familier.

Chose tout à fait exceptionnelle, pour ne pas dire unique, tous les ténors du rôle-titre sont non seulement bons, mais même superlatifs : la rondeur de Blachut (sorte de Bergonzi local, donc), l'éclat de Přibyl (Pavarotti avec un cerveau), le rayonnement de Popov (la luminosité des slaves d'antan sur un instrument plus rond), Vodička qui n'est pas mal non plus (un peu du sous-Přibyl, ce qui est déjà très, très bien), et hors commerce la transparence de Vacík.
Il n'y que Spiess qui soit seulement bon, mais cet enregistrement en allemand est très particulier.

Honnêtement, si on est amateur de romantisme, de lyrisme ou de slavisme, Dalibor est l'une des expériences les plus intenses qu'on puisse faire ; un de ces rares opéras, comme Fidelio ou Eugène Onéguine où la jouissance mélodique soit quasiment ininterrompue.


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David Le Marrec


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