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dimanche 17 janvier 2016

Cycles français avec piano du premier XXe siècle : deux nouveautés inestimables de Ropartz et Mariotte


Sortent concomitamment deux nouvelles publication assez exaltantes autour du piano français du début du XXe siècle. On avait déjà dressé (et présenté) la liste des grands cycles enregistrés à ce jour, tirés des catalogues de Schmitt, Hahn, Decaux, Dupont, Debussy, Ravel, Inghelbrecht, Le Flem, Koechlin, Samazeuilh, Tournemire, Migot…

S'ajoutent deux noms que je n'avais pas cités.


(cliquez sur l'image pour ouvrir l'album sur Deezer)
dubois ardeo

Ce n'est pas la première publication de cycles pianistiques pour Joseph-Guy Ropartz (Stéphane Lemelin en a proposé d'autres, très différents, chez ATMA, dès 2002), par ailleurs grand chambriste (très beau Trio avec piano, en particulier), mais le disque de Stephanie McCallum chez Toccata Classics (aussi le premier label à enregistrer Le Rossignol éperdu de Hahn, et pour lequel elle avait déjà enregistré Alkan) constitue une remarquable porte d'entrée : on y retrouve toute la sobre pudeur de Ropartz, de pair avec un raffinement des harmonies qui ne se montre jamais spectaculairement. De la douceur subtile – comme le musique devrait toujours l'être, ne pouvais-je m'empêcher de penser tandis que j'écoutais (en boucle) l'album cette semaine. Ce serait bien sûr réducteur et peu souhaitable, mais Ropartz atteint ici une forme d'équilibre assez parfait entre la discrétion, la densité du propos, la séduction qui occupe largement l'auditeur sans l'accaparer péremptoirement. Musique de fond ou musique pure, ces cycles se parent de toutes les vertus. En particulier Un prélude dominical et six pièces à danser pour chaque jour de la semaine, pas du tout superficiel ou léger, plutôt dans le goût de L'ancienne maison de campagne de Koechlin, avec un brin d'expansion supplémentaire.
Dans l'ombre de la montagne, fort beau aussi, est également gravé pour la première fois. Et ce qu'en fait Stephanie McCallum est d'un détail et d'une justesse qui forcent l'admiration aussi de ce côté-là.


(cliquez sur l'image pour ouvrir l'album sur Deezer)
dubois ardeo

Plus surprenant, plus important à l'échelle de la modernité, l'album consacré à Antoine Mariotte par Daniel Blumenthal chez Timpani. Comme depuis longtemps chez ce label, captation très précise et physique, sans dureté et sans halo, et comme toujours une page à la fois inconnue, majeure et inattendue. De Mariotte, on ne dispose guère que de sa Salomé accusée de plagier Strauss – possiblement de façon fondée, dans la mesure où l'on a vraiment l'impression d'entendre une version française, un peu moins élancée peut-être, de Salome. Très belle œuvre, pas très bien servie dans un son opaque – et des dictions calamiteuses – lors de sa résurrection à Montpellier (disponible chez Actes Sud), mais qui convainc sans difficulté pourtant.
Les Impressions urbaines pour piano (1921) sont aussi éloignées qu'il est possible de cet univers décadent, et constituent un pendant assez imprévisible au Berlin de Meisel ; évoquant là aussi successivement, en cinq mouvements, les éclats mécaniques des usines, les encombrements des faubourgs, la lumière des guinguettes, la pesanteur croulante des décombres urbains (lieux désaffectés ?  intermède de reconstruction ?  vestiges de la guerre ?  –  la page étant dédiée à son filleul, précisant sa mort au front en 1915, et se mêlant à une sorte de marche funèbre), l'animation des gares. La richesse du langage, les nombreuses notes étrangères, les rythmes complexes et encaténés évoquent aussi bien Meisel que le Mosolov des Nocturnes, l'univers du futurisme et du mécanisme, mais sans se départir, ce qui est difficile, d'une certaine identité thématique, pour ne pas dire mélodique. Un réel chef-d'œuvre, qui se place parmi ce que cette école, pourtant pas du tout en vogue en France, a produit de plus abouti.
Kakémonos manifeste les mêmes qualités de langage (chargé, mais pas dépourvu de chant), à un degré évidemment moins spectaculaire. Sa troisième œuvre pour piano, une Sonate écrite plus tôt, est selon la notice de Michel Fleury écrite dans un style plus franckiste / d'indyste, mais je ne l'ai pas lue pour confirmer ; grand virtuose (on peut le mesurer à l'écoute de ces pièces, qu'on pourrait difficilement écrire sans une maîtrise intime des tuilages d'accords propres au piano), son legs solo se limite manifestement à cela.

Le disque est complété par le court cycle des Intimités et par Le vieux chemin, des mélodies (parfaitement) chantées par Sabine Revault d'Allonnes. De belles pièces très bien faites, touchantes, qui donnent envie d'en entendre davantage.

Un des grands chocs récents.

Le Quintette avec hautbois sans hautbois de Dubois


Plongé dans l'univers littéraire de Scribe et Beaumarchais, peu eu d'occasions d'opérer un petit tour d'horizon de choses vivement intéressantes passées entre mes oreilles. Voici l'une d'elles.

Il est permis de jouer le désormais fameux Quintette avec hautbois en recourant à un second violon. Évidemment, considérant que le hautbois prend la partie du second dessus, on perd la concurrence des lignes mélodiques, et l'originalité des couleurs, mais c'est l'occasion d'en entendre, enfin, une autre (très belle) version.

Le Palazzetto Bru Zane a ainsi mis en ligne un vidéo de l'adagio, sommet de la pièce, avec les virtuosissimes Ardeo (il faut les voir se jouer de Ligeti…). On peut trouver l'introduction un peu expansive avec le portamento très prononcé du premier violon, mais cette contribution à la cause de Dubois reste assez magnétique :

(cliquez sur l'image pour voir la vidéo)
dubois ardeo

Autour de Théodore Dubois, voir aussi, sur CSS, les deux notules autour du Paradis perdu.

David Le Marrec

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