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Panorama de la musique ukrainienne – VII – Hulak-Artemovsky, naissance de la musique nationale ukrainienne… et interdiction


médaille 2013 hulak artemovsky
Médaille commémorative du bicentenaire de la naissance de Semen Hulak-Artemovsky, émise par la Banque d'Ukraine (2013).

J'ai repris les anciens épisodes du podcast Ukraine en en retravaillant le son (pour qu'il soit plus audible dans les transports et mieux égalisé). Je n'en avais publié aucune retranscription. Les épisodes pensés en tant que notules sont déjà là pour les premiers, mais vu que j'ai largement enrichi le contenu des épisodes autour des compositeurs (avec notamment des anecdotes à vous retourner le cerveau), je vous en livre la retranscription, quitte à faire doublon. Et en plus, avec des œuvres inédites enregistrées avec mes petites mains.

Vous pouvez retrouver tous les épisodes de la baladodiffusion par ici :

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ou sur :
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¶ etc.




Panorama de la musique ukrainienne – 9 : Hulak-Artemovskiy, a) contexte historique général

Nous voici rendus au cœur du sujet : l’apparition d’une musique nationale ukrainienne, pensée comme telle. Attention, je vous préviens… ce sera une période courte.

Je suis obligé, pour que vous puissiez comprendre ce qui est en jeu, de proposer un rappel sur l’histoire de l’Ukraine pré-1800 en quelques secondes. Mes excuses à ceux qui maîtrisent déjà le sujet, je vais le survoler en quelques instants avec les très faibles connaissances que j’en ai.

Au Moyen- ge, le mot et le concept d’Ukraine n’existent pas encore. L’essentiel du territoire actuel (à part le Donbass actuel à l’Est et toute la côte au Sud) est inclus dans le royaume polono-lituanien, qui remonte au XIVe siècle et occupe une grande verticale Nord-Sud dans cette Europe orientale. À son extension maximale au XVIIe siècle, l’ensemble recouvre les territoires actuels de l’Estonie, de la Lettonie, de la Lituanie, l’essentiel de la Pologne (sauf l’Ouest du pays, qui n’était pas polonais à l’origine, mais des territoires de langue allemande pris à l’Allemagne après la Seconde guerre mondiale en dédommagement de la partie Est de la Pologne annexée par les Soviétiques), toute la Biélorussie et un petit bout de la Russie attenante, plus les parties de l’Ukraine déjà citées.

C’est un ensemble politique considérable, qui règne sur plusieurs nations, et qui impose même des tsars à la Russie (en compétition avec la Suède), ce qui explique une partie de la rancœur et de la paranoïa russe, aujourd’hui encore, dans les médias qui assurent que la Pologne complote pour contrôler (voire envahir) la Russie.

Cette longue intégration des territoires ukrainiens dans le royaume polono-lituanien explique les doublets de vocabulaire polonais / russes dans le lexique ukrainien, dont il a été question dans le premier épisode de la série : beaucoup de mots existent en deux versions en ukrainien, l’une avec un radical issu du polonais, l’autre du russe. (ce qui fait que Polonais et Ukrainiens se comprennent assez facilement)

À partir du XVe siècle, des paysans ruthènes orthodoxes refusent le servage et l'assimilation aux Polonais catholiques. (Le ruthène est la quatrième langue slave orientale avec le russe, le biélorusse et l'ukrainien). Ils sont utilisés comme rempart contre les Tatars puis les Turcs : ce sont les fameux Cosaques, c’est-à-dire des hommes libres (ni aristocrates, ni asservis, et à l’origine semi-nomades) qui étaient engagés comme supplétifs dans les guerres contre les musulmans aux frontières. Ils étaient particulièrement redoutés pour leur bravoure : ils suivaient un entraînement militaire avancé, et leur statut original a beaucoup fait rêver et suscité le mépris ou la crainte chez leurs contemporains des autres nations.

On les considère en général comme les ancêtres de l'Ukraine en tant qu'État car aux XVIe et XVIIe siècles, les révoltes cosaques finissent par chasser les Polonais, avec l'aide des Tatars et des Russes. Ces derniers font des Cosaques un État-tampon jouissant d'une certaine autonomie, une Marche (et le mot qui signifie « marche » a donné… « Ukraine »).

À la fin du XVIIIe siècle, l'Ouest de l'Ukraine (la Galicie) est intégrée dans l'Empire autrichien. De là provient le style architectural et le développement spécifique de cette région, aujourd’hui encore davantage tournée vers l’Europe centrale. Pour le reste du territoire, Catherine II supprime d’autorité l’autonomie des Cosaques, qui deviennent de ce fait sujets de l'Empire russe.

C’est là où nous en sommes à l’époque qui nous intéresse aujourd’hui : au milieu du XIXe siècle, l’Ukraine est une région périphérique de la Russie, une minorité nationale intégrée à l’Empire, et qui sert toujours de zone protectrice pour éviter que ses frontières proprement russes ne soient inquiétées par les voisins ennemis.

Il va de soi que je ne suis absolument pas spécialiste de l'histoire de l'Europe orientale, j'ai superficiellement parcouru quelques repères sur le sujet, et je partage pour ceux qui, aussi candides que je l'étais il y a quelques mois encore, y trouveront de quoi penser. (Je me figure qu'il existe toutes sortes de débats nuançant ce que j'esquisse ici.)

Mais je crois que cette perspective n’est pas inutile pour comprendre la naissance du mouvement national ukrainien, dont je vais vous entretenir dans le prochain épisode.

(Pour conclure, Prélude tiré des Zaporogues au delà du Danube, rapidement déchiffré par mes soins, pardon pour les nombreuses imperfections et les audibles précautions.)

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Musique ukrainienne – 10 : Hulak-Artemovskiy, b) la gromada & le mouvement national

Après une présentation très rapide des frontières et des appartenances politiques du territoire, j’en viens à ce qui nous nous intéresse plus précisément, en lien direct avec l'histoire musicale du pays.

Avec le romantisme et le souffle de 1848 (année de multiples révolutions en Europe), les Ukrainiens s'emparent de leurs propres mythologies et de leur propre folklore musical, comme partout en Europe. Le phénomène n'est pas limité aux compositeurs : la population éduquée étudie la langue populaire, l'Histoire et les histoires. C'est l'apparition des municipalités dans les villes (hromada / gromada), du panslavisme libéral, du désir de maîtriser son destin et de prendre fierté dans sa culture propre.

Cependant, après l'insurrection polonaise de 1863, l'Empire refuse ce frémissement : le nom d'Ukraine est remplacé par celui de « Petite Russie » ; il est même interdit d'imprimer des livres en ukrainien.

En Galicie (la partie Ouest, autour de Lviv, qui appartenait à l’Empire austro-hongrois), il subsiste des écoles enseignant l'ukrainien – on perçoit donc très bien aujourd'hui cet héritage linguistique –, mais les élites y sont majoritairement polonaises.

Dans ce cadre, les compositions qui exaltent la culture ukrainienne s'inscrivent dans une fenêtre temporelle et politique assez étroite.
Elle débute avec l'apparition d'une musique à l'occidentale à la fin du XVIIIe siècle (mais largement inspirée par la musique italienne et conditionnée par les besoins de la liturgie orthodoxe, ainsi qu'on l'a vu dans les épisodes 6,7,8). On pourrait même dire un peu plus tard, avec la naissance du sentiment national fort au fil du premier XIXe siècle.
Et elle s’achève très vite par l'interdiction de la diffusion de la langue ukrainienne par l'oukase d'Ems en 1876.

Cela explique sans doute qu'on ait peine à identifier aisément une musique intrinsèquement ukrainienne – la tutelle russe a tout fait pour la rendre impossible à diffuser. On comprend bien que dans ce contexte, seul un folklore oral pouvait exister, tandis que la musique savante vocale en ukrainien était tenue dans une quasi-clandestinité.

[Moi aussi, j'ai longtemps cru que le terme de « Petite Russie » était le terme affectueux désignant un peuple frère, ainsi qu'on me l'a appris, un hommage aux origines de l'Empire russe – qui remontent traditionnellement à la Rus’ de Kyiv.
Or, en réalité, l'Ukraine, au même titre que les autres minorités de l’Empire, est le paillasson de la Russie depuis la fin du XVIIIe siècle – je vous passe les épisodes mieux connus des répressions politiques au XXe siècle, de l'élimination méthodique des syndicalistes et des élites, de l'abolition de la République, de la famine organisée, etc.  En somme, ce qui se passe aujourd'hui n'a dû surprendre personne d'informé, je crois – oui, j’admets que je fus surpris.]

(Petite marche rapidement déchiffrée, pardon pour les imperfections. Elle aussi tirée de l’opéra Les Zaporogues au delà du Danube.)

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Musique ukrainienne – 11 : Hulak-Artemovsky, c) chanteur et compositeur

Après ce contexte nécessaire pour comprendre l’éveil national ukrainien, venons-en au héros du jour.

Semen Hulak-Artemovsky, le premier compositeur emblématique de la musique nationale ukrainienne. Il a commencé sa carrière comme chanteur, mais aussi a aussi officié comme ethnologue et a même publié un manuel de statisticien…

[On peut trouver Гулак-Артемовский graphié en Hulak ou Gulak suivant les partis pris de translittération du « Г » (« guè ») cyrillique, et Artemovsk-y ou -iy, même si je vous ai indiqué en titre la graphie la plus courante. Pour plus d'information sur les translittérations ukrainiennes, je renvoie à ce point complet par Lulu sur l'excellent forum Classik.]

Pour le situer, il est né en 1813, est mort en 1873. C’est l’exacte génération de Verdi et Wagner, de trois ans le cadet de Schumann et Chopin. L’époque où l’on plonge dans le plein romantisme musical, où les liens avec la tradition classique sont remplacés par de nouvelles normes – du moins en Europe occidentale.

Il faut peut-être que je dise un mot de ce décalage : on a l’image d’une histoire de la musique fondée sur de grandes innovations, mais en réalité ce sont des points d’exception au sein d’un océan d’œuvres plus conservatrices, dans des styles qui peuvent durer très longtemps après les coups de tonnerre de Beethoven, Wagner ou Stravinski. Et dans les pays plus éloignés des lieux de l’innovation musicale, le cheminement de nouvelles idées musicales peut prendre des décennies de décalage.
Par ailleurs, il existe également un effet d’inertie autour de la relation entre littérature et musique : je vous renvoie pour cela à l’épisode 12 de la série « L’opéra ? », où je tente d’expliquer les raisons de cette asynchronicité. Tout cela pour dire qu’il n’est pas étonnant qu’un compositeur contemporain de Chopin et Wagner écrive une musique qui nous paraisse plutôt apparentée à des générations antérieures, ce sont plutôt Chopin et Wagner qui constituent des exceptions, et cela ne concerne pas que l’Ukraine, mais bien la plupart des nations musicales.

Hulak (soyons familiers) a d'abord été un baryton à succès. Il est formé à Kyiv (au Séminaire théologique !), repéré par Glinka qui cherchait un Ruslan pour son opéra Rouslan & Loudmila (considéré comme l'opéra fondateur de l'école russe). En connaissant les aspects rossiniens qui subsistent dans cette partition, ou en ayant lu les épisodes précédents, vous ne serez pas surpris qu'on ait envoyé Hulak pour se former en Italie – il fait ses débuts à Florence en 1841. Il brille à l'Opéra, à Saint-Pétersbourg comme à Moscou : Masetto dans Don Giovanni, Ashton dans Lucia di Lammermoor…

Ses premiers opéras datent des années 1850 : Українcькe Beciлля (« Noces ukrainiennes », 1851) est, si je comprends bien mes sources (en ukrainien…), une collection de chansons qu'il regroupe pour servir de structure à une petite intrigue (où il chante lui-même le beau-père), Hiч на Iвaна Kyпaлa (« La veillée d'Ivan Koupala », 1852).

En tant que compositeur, il est donc surtout tourné vers la voix, et il reste célèbre surtout localement, pour des chansons ukrainiennes et… Запорожець за Дунаєм (« Les Zaporogues au delà du Danube »), l'un des tout premiers opéras à succès écrits en ukrainien. L'œuvre est même créée d'abord au Mariinsky de Saint-Pétersbourg, et le compositeur y participe comme chanteur (en 1863), puis au Bolchoï de Moscou l'année suivante !  

À présent que nous avons tous un peu l'histoire de la région à l'esprit, vous voyez bien ce que le sujet a de spécifiquement ukrainien : elle raconte la libération des Cosaques de Zaporijia prisonniers des Turcs, à travers une petite histoire de fuite amoureuse manquée. [Mais oui, Zaporizhzhia (en translittération anglophone), désormais lieu emblématique de la résistance ukrainienne, autour de la fameuse centrale nucléaire. Cet endroit, au Sud-Est du pays actuel, vers l'embouchure du Dniepr, était le fief des Cosaques d'où émana plus tard l'État ukrainien.]

Finalement rattrapés, les Cosaques obtiennent le pardon du Sultan et peuvent retourner sur leurs terres. Cette figure du Turc généreux est très courante dans l’opéra du XVIIIe siècle, où elle est emblématique de l’oriental, incompréhensible mais sage – que ce soit dans Les Indes Galantes de Rameau ou dans L’Enlèvement au Sérail de Mozart. Il s’agit d’une figure allégorique de la sagesse, du triomphe sur les passions (sous les traits d’un personnage dont le pouvoir sans limite et la culture exotique ne semblaient pas le prédisposer à la tempérance), mais pour les Ukrainiens, il s’agit aussi d’une histoire réellement locale et nationale !  (Leurs luttes et alliances avec les Tatars, par exemple, ont une grande place dans leur histoire, par exemple lors de la rupture avec la Pologne et l’alliance avec la Russie, et bien sûr lors des déportations staliniennes des Tatars de Crimée – territoire qui est, depuis devenu un composante territoriale de l'Ukraine, et dont l'histoire est ainsi entrée dans les consciences locales.)

C’est un opéra des origines de la nation, et aussi de la captivité, une sorte de Nabucco à l'ukrainienne !  L’histoire de la rencontre de civilisations rivales également. Gai et folklorisant, on peut y voir une collection de chansons autant qu'un opéra !  Voyez par exempe l'arioso de Karas, le rôle tenu par le compositeur lors de la création. Mais on y rencontre aussi des airs très lyriques, par exemple celui du Sultan.

Cependant, dès 1876, l'oukase d'Ems bannit l'impression d’ouvrages en ukrainien, et l'opéra est interdit de représentation. Il ne revient sur scène qu'à partir de 1884, par une troupe ukrainienne.

Au disque, il n'existe que des bribes de tout cela.

(Comme il n’existe pas, je crois, de version libre de droits des Zaporogues, rapide déchiffrage par mes soins de l’air du cosaque Andreï – je crois l'avoir par erreur appelé « Prince » dans le podcast, sans doute par contamination de  Guerre & Paix –, avec toutes les précautions d’usage : j’ai dû fusionner l’accompagnement, la ligne du ténor, le chœur, tout cela sans l’avoir préparé. Ce n’est clairement pas parfait, mais propose une petite idée sonore de ce qu’est l’une des pages les plus célèbres de tout le catalogue du compositeur.)

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Musique ukrainienne – 12 : Hulak-Artemovsky, d) l’honnête homme

Pour finir sur la partie biographique, trois anecdotes qui me paraissent révélatrices.

Hulak n'est pas qu'un chanteur, il est aussi un représentant de cette élite éclairée, un honnête homme qui s'intéresse à l’éthnologie, à la médecine populaire et… aux statistiques. Il publie ainsi un ouvrage nommé Tableaux statistiques et géographiques des villes de l'Empire russe, alors même que sa carrière bat son plein (en 1854). Sa démarche de mettre en valeur le folklore et la langue n'est donc pas à rapprocher d'une forme de chauvinisme nationaliste, elle est plutôt le fruit d'un intérêt pour le vaste monde, d'une sorte d'éveil de la conscience à une multitude de disciplines et de patrimoines, à commencer par celui que l'on a près de soi et que l'on a longtemps négligé.

¶ En février 2013, pour les 200 ans de sa naissance, la Banque nationale d'Ukraine émet une pièce commémorative en argent, signe que le compositeur, même s'il n'a pas à l'étranger la même réputation emblématique que Lysenko, est toujours considéré comme un maillon considérable dans la formation de l'identité ukrainienne. (Et notez bien que cela a eu lieu avant la cristallisation des crispations identitaires depuis 2014 !)

¶ En février 2020, avant la première fin-du-monde, l'Opéra de Kyiv donnait l'opéra Les Zaporogues au delà du Danube. Dans ces mêmes jours, l'Opéra de Donetsk (ville principale de l’Est colonisé par la Russie en 2014) proposait La Fiancée du Tsar – qui raconte comment le tsar russe Ivan le Terrible extorque le consentement des femmes qu'il aime, mais le raconte tout en le glorifiant… Ce n'est pas seulement un symbole, c'est aussi le symptôme de deux visions du monde qui s'entrechoquaient déjà, celle d'une nation ukrainienne autonome (qui, se crispant autour de la guerre civile à l'Est, a tendance à marginaliser la langue russe), et, en miroir, le mythe d'une Russie protectrice – d'une protection prédatrice, comme protège le parrain ou le souteneur. L'opération spéciale humanitaire de maintien de la paix et de bisous sur le nez a évidemment fait voler en éclat ces tensions fines qui pouvaient s'exprimer dans la culture (voire dans une guerre qui pouvait être considérée, peut-être à tort, comme civile) pour établir aussi clairement qu'il est possible, désormais, des lignes de fractures dans les ruines et le sang, lignes sur lesquelles il n'est même plus possible de discuter – considérant le mur de l'information totalement divergente. Mais il est frappant de constater comment ces œuvres et ces langues d'une part émanent d'un fonds culturel spécifique et profond (et antagonique), d'autre part annoncent des fractures entre les territoires et les peuples.

(Et voici l’air du sultan dans les Zaporogues, rapidement déchiffré au piano, pardon pour les nombreuses imperfections.)

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Musique ukrainienne – 13 : Hulak-Artemovsky, e) l’impact

Je voudrais ici dire un mot sur les implications de toutes les remarques précédentes.

J'avais déjà mentionné, dans l'épisode 4 « La Grande Matrice », autour des sources folkloriques communes, qu'il n'était pas évident de différencier, du simple point de vue musical, le patrimoine sonore russe du patrimoine ukrainien. Je ne doute pas que ce soit possible avec une connaissance fine du folklore, des thèmes des chants ukrainiens traditionnels ou de leurs tournures mélodiques / harmoniques spécifiques, mais chez les compositeurs les plus emblématiques, cela reste difficile : les talents ukrainiens ont étudié en Italie, sont allés exercer en Russie jusqu'à leur disgrâce ou leur mort ; la plupart sont de toute façon considérés comme des pierres angulaires du patrimoine russe, comme Anton Rubinstein ou Alexander Mossolov

Cette petite série, autour de Hulak-Artemovsky et de l'école nationale ukrainienne du milieu du XIXe siècle, apporte à mon sens une coloration différente : il existait une conscience ukrainienne, et une musique qui se fondait sur le folklore (histoires et mélodies), dont la saveur se distingue des œuvres russes de la même période. Il existait même une certaine tension entre les deux mondes : Lysenko refusa à Tchaïkovski – j’y reviendrai dans les prochains épisodes –  la traduction d'un de ses opéras pour une exécution en Russie. Pour lui, la langue était véritablement consubtantielle de son œuvre, et le projet même de ses compositions était de mettre en valeur un patrimoine spécifiquement ukrainien, et certainement pas d'en faire un succès international dont la forme, et particulièrement la langue, seraient des variables relativement indifférentes. 30 ans à peine après l'éclosion de l'opéra ukrainien, l'oukase d'Ems règle brutalement la question en bannissant les œuvres en ukrainien des scènes – du moins celles contrôlées par l'Empire russe, mais je ne crois pas qu'il y ait eu une activité musicale ukrainienne particulièrement vivace en Galicie (l’Ouest de l’Ukraine actuelle, où se trouve Lviv, était en effet administrée par l’Empire austro-hongrois), et où l'Empire, justement, garantissait cette liberté linguistique. Les élites y étaient plutôt restées de langue polonaise, de ce que j’ai compris. (Le degré de précision des recherches à effectuer pour l’affirmer avec assurance est un peu trop considérable pour un point plutôt secondaire de cette fresque, je n’ai vérifié cela que très superficiellement.)
Il faut donc voir que s’il n’y a pas une identité sonore très forte de la musique ukrainienne (je suis persuadé qu’elle existe, mais elle est peu décelable pour le mélomane généraliste, disons), c’est par impossibilité pratique, et non par volonté – elle était bien là, et fut étouffée.

Tout ce processus d’interdiction et de répression advient à l'époque où la Norvège invente ses deux néo-langues nationales, où les peuples des villes se soulèvent de Paris à Budapest et un peu partout en Italie… Il y a là quelque chose de puissant dans l'évolution des consciences nationales à l'échelle de l'Europe, abondamment documentée par les historiens, mais qui touche aussi jusqu'à l'existence des langues… et à l'esthétique musicale !
En ce sens, le sort de la culture ukrainienne fut à rebours de maint autres pays d’Europe, où les spécificités locales ont au contraire fleuri et été magnifiées.

Non seulement il existe un projet ukrainien spécifique, donc, mais en regardant l'histoire politique d'un peu plus près, je découvre pour ma part l'oppression structurelle exercée par la Russie depuis le XVIIIe siècle : révoquant des droits (l’indépendance des Cosaques qui avaient été leurs alliés, la liberté linguistique comme on vient de le voir…), tout cela va jusqu’à supprimer le nom d' « Ukraine » (ce pauvre mot qui voulait déjà dire « Marche », « État-tampon »)… pour le remplacer par « Petite-Russie », nom que je croyais affectueux, reflet de cette fraternité dont on nous a temps parlé… C’est en réalité un euphémisme puissamment orwellien, qui en interdisant un mot, tente d'interdire la pensée. Le communisme n'a pas inventé la langue de coton, ni l'éthique de l'Ogre. Il s’agit d’une tradition très ancienne et très documentée de la Russie tsariste – certains observateurs se sont chargés de compiler les territoires de la périphérie russe qui ont subi le sort de l’Ukraine actuelle, et ils sont fort nombreux depuis 200 ans, avec les mêmes crimes de guerre.

Je trouve – mais possiblement parce que je suis peu cultivé au départ – que ces derniers épisodes permettent de compléter les constats émis autour de la « Grande Matrice » : il est difficile de différencier la musique ukrainienne de la musique russe… mais il existe une aspiration à une musique spécifiquement ukrainienne, et cette indifférenciation est surtout le fruit de structures géopolitiques : les meilleurs musiciens Ukrainiens étaient éduqués en Russie ou partaient y exercer (en se conformant éventuellement au goût des élites locales), des portions de leur identité étaient interdites et leurs élites régulièrement décimées par le pouvoir russe voisin. (Je parlerai plus tard du rassemblement des trouvères ukrainiens organisé par le pouvoir soviétique pour les massacrer.) S'il n'y a pas beaucoup de musique audiblement ukrainienne, c'est donc moins par manque de désir ou de distinction réelle que par une impossibilité politique, les talents étant accaparés ou exilés et les spécificités locales réprimées.

Je pensais naïvement que la musique permettrait de sublimer notre désarroi devant l'opération spéciale humanitaire de maintien de la paix et de distribution de ganaches à la framboise. En réalité, elle nous y renvoie violemment : nous sommes les témoins bien involontaires de structures destructrices à l'œuvre depuis des siècles.

Je suis navré de vous offrir cette conclusion peu égayante, mais vous avez bien vu le monde comme il va, adressez vos réclamation à qui de droit, à Dieu, aux divers démons, au premier protozoaire ou à la morale défaillante du LUCA, selon vos convictions – mais ne blâmez pas le messager s’il vous plaît – je ne cherche qu’à vous égayer en partageant quelques découvertes qui m’ont moi-même fasciné.

Prochaine étape : Mykola Lysenko évidemment, la superstar de l'opéra en ukrainien. Pour lequel j’aurai des inédits à proposer !

(Je vous laisse avec une danse tirée des Zaporogues, qui reprend une partie du matériau de la marche qui concluait l’épisode 10. Comme d’habitude : je suis en train de la déchiffrer, il s’agit de vous donner une ambiance sonore, beaucoup d’imperfections – mais comme je ne dispose pas d’interprétation libre de droits, voyez ça comme du mieux-que-rien.)

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