Carnets sur sol

   Nouveautés disco & commentaires | INDEX (partiel) des notules | Agenda des concerts & comptes-rendus


vendredi 11 octobre 2019

Concerts d'octobre


Beaucoup de belles choses rares vues ces deux dernières semaines en concert (qui ont, avec d'autres choses, occupé trop de temps pour offrir une notule un peu étayée cette semaine).

♦ des airs de cour de Guédron, Boesset & Bataille ;
♦ du baroque latino au Foyer de l'Âme ;
♦ du clavecin de Krebs, Soler et surtout d'Agincour ;
Richard Cœur-de-lion de Grétry mis en scène et sur instruments anciens ;
♦ Gossec, Dalayrac, Gaveaux, Cherubini, Blanc, Lenepveu, Landowski chantés de nuit au Panthéon par Grégoire Ichou ;
♦ le final étourdissant de l'acte II du génial Adrien de Méhul ;
♦ une grande version du Premier Trio de Mendelssohn par le Trio Zeliha ;
♦ Gade & Mendelssohn 3 sur instruments d'époque ;
Le Docteur Miracle (même livret que Bizet) mis en musique par Lecocq ;
♦ le tchaïkovskiano-germanique Trio n°1 d'Arenski ;
♦ la première mondiale d'un extrait de Lancelot de Joncières ;
♦ Saint-Saëns, Hahn et Escaich par un quatuor-fratrie au Musée Moreau ;
♦ la Marche Écossaise de Debussy avec introduction de cornemuse ;
♦ les mélodies de Roussel ;
♦ une version pour orgue des Planètes de Holst ;
♦ du Messiaen et du Pärt à l'orgue ;
♦ du Peter Maxwell Davies pour orchestre ;
Moby-Dick en concert-fiction (musique de Fabien Waksman) ;
♦ le plus grand art song-singer de tous les temps, Roderick, en Elijah ;
♦ l'avant-première des disques de Cyrille Dubois (Liszt) et des Arod (Schönberg 2 avec Dreisig) ;
♦ le Royal National Scottish Orchestra ;
♦ les anecdotes de Reinhard von Nagel…

Parmi les grands chocs (inattendus !), les Scènes de bal d'Escaich et Moby-Dick de Fabien Waksman.

Vous retrouverez tout cela, ainsi que des réflexions sur les enjeux d'interprétation de l'air de cour, les difficultés d'une réduction orchestrale à l'orgue, les formats accessibles pour un concert ouvert de type Nuit Blanche, les orientations des concerts-recherches musicologiques actuels… en cliquant sur les différentes vignettes de cette page.

Et pour continuer de ne pas rater ces merveilles, toujours se référer à l'agenda amoureusement entretenu, qui sera bientôt mis à jour pour novembre et décembre !

mercredi 2 octobre 2019

Quelques nouveautés discographiques : Michèl Yost meilleur que Mozart, Magnard transfiguré, 3e Concerto pour piano de Brahms…


Grosses semaines (consacrées notamment à des commandes extérieures à CSS, comme celle-ci sur le grand motet à la française et le ballet à entrées du XVIIIe s.), où je poursuis toutefois le défi de l'année : après celui de 2017 sur la programmation d'opéra mondiale, celui de 2018 « Une décennie, un disque » (toujours en cours), celui de l'année 2019 a consisté à écouter, chaque semaine, les nouvelles parutions, pour prendre le pouls, en particulier, des redécouvertes. Et il y en a beaucoup, beaucoup trop pour les écouter toutes – encore moins les commenter.

Vous voyez ici un tableau qui recense celles que je repère, écoute, commente. Et là, mes impressions rapides.

Comme on trouve quelques très belles interprétations et découvertes d'œuvres stimulantes dans les dernières livraisons, je les publie en notule :

--

yost vogel

105)
Yost, Concertos pour clarinette…
+ Vogel, Symphonie en ré mineur
Susanne Heilig, Kurpfälzisches Kammerorchester, Marek Štilec

Michèl Yost (ou Michel) est considéré comme le fondateur de l'école de clarinette française. Ces concertos de la pleine période classique (années 1770-1780) illustrent un style extrêmement proche du concerto de Mozart – j'ai souvent eu l'occasion de souligner, dans ces pages, combien le style pour clarinette de Mozart, la grâce de son concerto et de son quintette avec clarinette sont en réalité pleinement de leur temps (ceux de Yost, Neukomm, Hoffmeister, Krommer, Cartellieri , Baermann, Weber en sont très parents, jusque dans la belle couleur mélancolique). Le mouvement lent de chacun reste le meilleur du genre, mais on peut en trouver de comparables, et même de meilleurs mouvements rapides. Ceux de Yost sont particulièrement réussis, couronnés par des cadences (de Susanne Heilig, je suppose) tout à fait éloquentes, originales et généreuses.

On sait qu'en réalité Yost, sans formation sérieuse de compositeur, se faisait aider par son ami Vogel pour composer ces concertos. Le couplage avec une symphonie ardente dudit Vogel – tout à fait dans le genre postgluckiste qui caractérise beaucoup de symphonies du temps, comme la fameuse Casa del diavolo de Boccherini – se justifie ainsi pleinement.

Superbe interprétation de la part d'un orchestre (« de chambre de l'Électorat Palatin ») fondé en 1952 pour jouer la musique de type Mannheim, qui a réellement évolué avec son temps, en tenant compte de tous les apports de la musicologie (jeu très fin et tranchant des cordes, sans vibrato). Susanne Heilig n'est pas n'importe qui non plus : clarinette solo à l'Orchestre de Bielefeld, ancienne musicienne  (en tant que jeune-incorporée, je crois) des deux grands orchestres munichois (Radio Bavaroise et Opéra).

--

106)
Le Promenoir des Amants
Lieder et mélodies de Schubert, Loewe, Schumann, Zemlinsky, Debussy, Caplet, Ravel
Garnier & Oneto-Bensaid, Jacquard & Lahiry, Lanièce & Louveau, Rosen & Biel
(B Records, 27 septembre 2019.)

Ces quatre couples de lauréats de la Fondation Royaumont présentent une partie des œuvres travaillées en masterclass (notamment avec Helmut Deutsch ou Véronique Gens…). Les voix passent assez différemment de la réalité (Alex Rosen a un très gros impact en vrai, et paraît peu gracieux au disque ; Jacquard sonne au contraire beaucoup plus phonogénique et focalisée via l'enregistrement), mais l'ensemble est superbe. On a notamment l'occasion d'y entendre le piano éloquent de Célia Oneto-Bensaid et la voix claire, libre, mordante, élégante, insoutenablement séduisante de Jean-Christophe Lanièce.

--

107)

Roma '600
I Bassifondi
(Arcana, 27 septembre 2019.)

Musique instrumentale pour trois musiciens (plus les stars violoniste Onofri ou soprane Baráth sur quelques pistes) à divers instruments d'époque (cordes grattées pour deux d'entre eux, flûtes, percussions). Jeux de variations sur thèmes célèbres, compositeurs qui sortent de l'ordinaire, sens du rythme et de l'atmosphère. Un recueil tout à fait réjouissant qui, comme son amusante pochette le suggère, revitalise volontiers l'ancien !

--

108)

Asteria
Yardani Torres Maiani (collection Harmonia Nova)
(Harmonia Mundi, 27 septembre 2019.)

J'ai très vivement recommandé cette collection originale, où de jeunes artistes produisent eux-mêmes leurs programmes, souvent assez originaux. Celui-ci ne m'a pas convaincu : le violoniste y présente ses propres compositions planantes (avec clavecin), écrites dans une langue très conservatrice (tonalité assez étale et pauvre). Pourtant j'aime bien Silvestrov et même certains jours Kancheli, mais ici, je n'ai vraiment pas été convaincu par l'intérêt des œuvres.

--

109)
Julius Röntgen, Concertos pour piano 3, 6 & 7
Triendl
, Kristiansand Symphony, Bäumer
(CPO, 20 septembre 2019.)

J'avais déjà recommandé les concertos pour violoncelle, pour les admirateurs de Dvořák. Ce disque confirme les aptitudes de Röntgen dans le genre concertant, cette fois à conseiller en priorité aux amateurs de Brahms – le 3 en particulier. Très belle matière musicale, dense et renouvelée, qui force l'admiration.

L'occasion aussi d'admirer une fois de plus Oliver Triendl qui, en plus d'être excellent, documente à une vitesse vertigineuse des corpus très amples et très difficiles : Reizenstein, Papandopulo (2), Suder, Künneke, Gernsheim, Gilse, Urspruch, Genzmer (2), Blumenthal, Goetz, Weingartner, Thuille (2), Kiel, Hermann Schaefer, autant de figures assez peu courues (même si Gernsheim, Goetz ou Thuille connaissent un petit retour en grâce dans les cercles spécialisés, et Gilse & Weingartner des cycles assez complets chez CPO). Autant de choses aussi diverses et difficiles, et aussi bien jouées… le pianiste actuel le plus intéressant à n'en pas douter !
(Les autres, sortez-vous les doigts du Chopin si vous en voulez autant.)

--

Et précédemment :

--

97)
Free America!
par la Boston Camerata
(Harmonia Mundi, 13 septembre 2019.)
→ Airs politiques progressistes fin XVIIIe-début XIXe à Boston, tels qu'en les éditions qui nous sont parvenues : contre la tyrannie, l'esclavagisme, pour la Science – et même l'amitié avec les musulmans !  Les monodies sont jouées brutes, sans accompagnement au besoin, et les textes fournis permettent de goûter la saveur des détournements (Rule Britania devient un chant d'émancipation de Columbia). Paraboles bibliques (Daniel !) ou revendications assez directes, tout l'univers de ces chansons qu'on faisait passer de la main à la main sur un billet, que l'on vendait dans la rue, que l'on publiait dans les revues ou essayait dans les salons… Parfois aussi des pièces polyphoniques, et l'habillage / complément instrumental est très réussi. On remarque particulièrement la fabuleuse basse Koel Frederiksen, d'une profondeur et d'un magnétisme assez formidables.

À la fois un témoignage précieux et un disque tout à fait roboratif.

--

98)
Die Winterreise par Peter Mattei
(BIS, 6 septembre 2019.)
→ Le baryton suédois a conservé toute sa splendeur vocale, ce timbre très clair et moelleux (mais en salle, les graves sont impressionnants !). Sa proposition du Winterreise est donc incroyablement voluptueuse et séduisante, davantage fondée sur le lyrisme, il est vrai, que sur le détail du texte comme le font les spécialistes. Mais dans le registre de l'exaltation mélodique, on pourra difficilement se repaître de plus belle voix et d'artiste plus frémissant.

--

99)
Magnard, Symphonies 3 & 4
Philharmonique de Fribourg, Fabrice Bollon
(Naxos, 13 septembre 2019.)
→ Longtemps mal servies au disque dans des versions opaques et pesantes, les symphonies de Magnard sortent de leur purgatoire et révèlent, après avoir semblé singer l'esprit germanique en n'en retirant que l'abstraction, tout ce qu'elles doivent au contraire au folklore français. Thomas Sanderling avait déjà mis en évidence l'espace intérieure, la luminosité de ces pages (Symphonie n°2 en particulier) avec Malmö. C'est peut-être encore plus évident avec Fabrice Bollon et le Philharmonique de Fribourg (le second orchestre de la ville – allemande –, après celui de la radio partagé avec Baden-Baden et désormais fusionné avec Stuttgart, où il réside principalement) : on croirait se plonger dans la musique de chambre de d'Indy, avec ses thèmes populaires, ses désirs de danse, ses élans mélodiques !
Malgré sa belle charpente, un chef-d'œuvre de l'esprit français, tout en danses et clartés, se dévoile ainsi. À découvrir absolument.

--

100)
Joseph Renner, œuvres pour orgue par Tomasz Zajac.
(DUX, août 2019)
→ Quelque part entre Widor (la sobriété lyrique des adagios des 5 Préludes), Franck (progressions sophistiquées de la Sonate n°2) et Dubois (Suite pour orgue n°1, plus naïve), pas forcément une figure singulière, mais de belles compositions romantiques très agréables. (Je n'ai de toute façon jamais entendu que d'excellents disques chez le spécialiste polonais DUX, jusque dans les choix de répertoire.)

--

101)
Jean Cras, Quintettes (piano-cordes, flûte-cordes-harpe) & La Flûte de Pan
Sophie Karthäuser, Oxalys
(Passacaille, 20 septembre 2019)

→ Superbe assemblage : les deux quintettes, celui léger et pastoral avec harpe, celui plus savant (mais à base de thèmes de marins très dansants !) avec piano, et l'originale Flûte de Pan, quatre mélodies accompagnées par flûte de pan et trio à cordes. L'ensemble à géométrie variable Oxalys est toujours d'excellent niveau : le piano est moins beau que celui d'Alain Jacquon avec les Louvigny, les danses moins évidentes qu'avec les Ferey et les Sine Qua Non – disque paru en fin d'année dernière ! –, mais c'est peut-être la plus robuste techniquement des trois versions récentes.
    Autre avantage : l'ensemble s'adjoint les services d'un véritable paniste (?), et non, comme dans (l'excellentissime) disque Timpani avec Estourelle (et Peintre), une flûte classique. Bien qu'ayant arbitrairement choisi les sept notes qu'utilise l'instrument, Cras, entendait bien faire jouer la pièce avec la version à tubes multiples, ce qui est réussi ici avec un timbre superbe et une réelle verve.
    La déception vient surtout de l'incompréhension de ce que veut faire ici Sophie Karthäuser : […] Je la trouvais déjà de plus en plus opaque, certes, mais à ce point, elle était peut-être souffrante. Dommage en tout cas de ne pas profiter du texte ni d'un joli timbre quand l'écrin est aussi accompli et soigné.

Je recommanderais plutôt les couplages des deux autres disques (avec le Quatuor), ou le disque de mélodies chez Timpani, mais ça reste une excellente fréquentation si on a le disque sous la main, ou si on veut disposer de plusieurs versions !

--

102)
Bach, pièces d'orgue célèbres (Toccata & Fugue doriennes, Ein feste Burg…)
Kei Koito, sur le Schnitger de Groningen (DHM, 20 septembre 2019)

→ Comme d'habitude chez Kei Koito ces couleurs vives, ce sens de la danse… difficile de faire plus lisible, bondissant et radieux.

--

103)
Scheibl, Wagenseil, Steinbacher…
Concertos pour clavecin styriens
Michael Hell, Neue Hofkapelle Graz (CPO, 20 septembre 2019)

→ Volume très intéressant sur le genre du concerto pour clavecin au cours du second XVIIIe s. dans la région de Graz : Scheibl encore assez baroque (avec son usage assez haendelien des cuivres), Wagenseil (avec violon solo), Steinbach (quelque part entre Bach et les Classiques), une jointure entre la forme brève baroque et le genre concertant classique, qui a le mérite d'illustrer un lieu, une école précis.
Assez bien écrits d'ailleurs (pour moi qui ne suis fanatique ni du concerto pour clavecin, ni de cette esthétique « viennoise » préclassique).

Encore une très belle réalisation de la Hofkapelle. (Je me demande qui peut acheter ça, mais merci CPO de l'oser !)

--

104)
Bernier, Bach, Nâyi Osman Dede…
Cantates du Café
Blažiková, Mechelen, Abadie ; Les Masques (Alpha, 20 septembre 2019)

→ Joli projet de mêler différentes sources autour du thème : la cantate narrative française avec Bernier, la fameuse cantate profane de Bach, des pièces persanes du XVIIIe siècle (débutant par le thème gainsbourgien… encore un emprunt ?).
Mon intérêt (on s'en doute) se portait surtout sur la cantate de Bernier, et j'ai été frustré pour une raison très simple : Blažiková (fabuleuse soprane d'oratorio, ou première choriste au Collegium Vocale Gent) chante un français difficilement intelligible et assez avare de couleurs – dans un genre qui repose très largement sur l'éloquence du chanteur-narrateur, je me retrouve privé de l'essentiel du plaisir.
Je n'ai pas encore essayé le reste – je boude un peu.


mardi 24 septembre 2019

Les plus beaux débuts de symphonies – III : Nielsen n°1


Débuter une œuvre en étant captivé. C'est parfois à cela que tient l'adhésion ou le dégoût : une fois interpellé, on écoute vraiment.

L'objet de cette série est, en plus de donner envie d'écouter, d'essayer d'approcher le pourquoi – pourquoi sommes-nous intrigués ou émus par cet instant-là ?

Précédents épisodes :
I : Jan van Gilse, Symphonie n°2
II : Sibelius, Symphonie n°5




Nielsen 1

[[]]
Orchestre National de la Radio Danoise,
Michael Schønwandt (Naxos).
Une version pleine d'allant pour commencer, tirée d'une des plus belles intégrales.
Avec tout le mouvement pour pouvoir disposer du contexte.




a) Quelques repères

Nielsen naît en 1865, la même année que Sibelius. Lorsqu'il début sa symphonie, en 1890, il est au milieu de sa vingtième année et dispose déjà de deux projets symphoniques, une Rhapsodie symphonique (le titre ne semble pas de lui ; conscient de ses limites, il n'a pas très activement cherché à la faire jouer) et un projet de symphonie sur le programme « Tu viens de la terre ; tu retourneras à la terre. »

La Symphonie n°1 est quant à elle achevée en 1892, et créée en 1894. Les commentateurs y décèlent l'influence de Brahms (patente si on fait prédominer les cordes !), de Schumann (pour le plan, quoique ce soit moins évident), de Beethoven n°5 (modèle emporté d'un squelette rythmique prédominant, et pour laquelle il se passionnait à ce moment-là – il en avait récrit le premier mouvement de mémoire !), de Grieg, et même de Berlioz (cette entrée en accords insolents comme les Brigands d'Harold en Italie !). Pour autant, ce qui frappe d'abord est bel et bien la singularité de cette musique ; sa couleur harmonique, ses équilibres orchestraux originaux (contrebasses assez mélodiques), le contour sinueux (mais direct) de ses mélodies, l'originalité de ses étagements rythmiques (binaire / ternaire, goût de la syncope…).



[[]]
Orchestre Philharmonique Royal de Stockholm,
Gennadi Rozhdestvensky (Chandos).
C'est sur cette version, très bien articulée et captée avec beaucoup de clarté (tirée elle aussi d'une des meilleure sintégrales, malgré ses tempi assez retenus), que je vais m'appuyer pour commenter le détail de ce commencement. Les minutages s'y réfèrent.



b) Pas à pas

♦ 0'00 à 0'07 : Un accord d'ut majeur qui ouvre cette œuvre en sol mineur : quadruples cordes aux violons, altos et violoncelles (donc effet d'arpège, doubles cordes jouées en deux fois, et les cordes à vide de l'alto et du violoncelle qui résonnent plus fort, plus pur). Tous les bois, plus les cors, sont également présents.
Le premier motif, aux premiers violons et violoncelles (puis premiers violons et altos), est noté martelé à chaque note, ses rythmes pointés respirent (silence au lieu du point), et ponctuent deux fois trois grands accords. Entrée d'emblée farouche, d'emblée saisissante : l'articulation est très appuyée, la progression des accords crée un élan, le contraste entre les deux pupitres qui font le thème et le reste de l'orchestre qui ponctue installe une forme de contexte dramatique.

♦ 0'08 à 0'12 : Nouveau motif (quinte descendante puis descente chromatique) aux violons et altos, doublés par le hautbois dans le médium grave et la première clarinette dans le suraigu (pour la quinte), puis par les premiers flûte, hautbois et basson (pour la descente chromatique). Ces changements dans les doublures apportent des variations d'éclairage qu'on ressent instinctivement plus que distinctement : les cordes gagnent ainsi en chaleur, ou en éclat, pour chaque partie du thème qui alterne.
Pendant ce temps, les violoncelles et contrebasses empruntent le chemin inverse, une gamme chromatique ascendante. C'est-à-dire que tandis que la mélodie descend, le soubassement de la symphonie monte de façon inexorable. Effet très dynamique (et, là encore, assez théâtral).

♦ 0'13 à 0'17 : Les quintes descendantes (violons I, violons II, flûte I) deviennent des octaves descendantes (donc plus grands sauts), avec des syncopes (le premier temps de la mesure n'est pas frappé). Simultanément, lente progression harmonique des autres bois, et palpitation des cors et altos (vraiment la signature la plus marquante de ce début de symphonie), qui agitent encore davantage le discours. En réponse décalée d'un temps, les violoncelles et contrebasses font aussi de grands sauts descendants, mais jamais exactement les mêmes que le thème (septième majeure, neuvième majeure, septième mineure…), un geste qui répond et imite, sans produire du tout le même effet !

♦ 0'18 à 0'28 : Tout se suspend, sans cesser d'avancer : triolets aux violons I dans le suraigu (doublure des hautbois), sur la même note (et réponse des autres cordes, en triolets également, avec effet d'agitation), tandis que les clarinettes, bassons, cors et trompettes, bientôt rejoints par trombones et timbales, descendent lentement la gamme en accords. Tension maximale, qui poursuit sa progression au lieu de se figer.

♦ 0'29 à 0'44 : Résolution. On cite à nouveau le premier motif mélodique, mais pour déboucher sur quelque chose de nouveau, sur trémolos discrets de violons II et altos. Motif court et rapide des bassons (ascendants puis descendants) auquel répond une mélodie sinueuse de la clarinette, tout de suite redistribué en un nouvel alliage : basson et clarinette au motif court, hautbois I à la mélodie.

♦ 0'45 à 0'58 : Ce matériau mélodique passe aux violons I (doublés par la flûte I) et en écho aux violons II (doublés par le hautbois I), tandis qu'apparaissent des tuilages de cor, les doubles cordes en trémolo des altos, une ligne plus mélodique des violoncelles, le retour des contrebasses (sur une ligne de basse distincte), rapidement tout l'orchestre est sollicité pour la fin de cette première partie.

♦ 0'59 à 2'10 : Thème B. Le tempo est abaissé, moment de solo pour les bois comme les aime Nielsen. On n'entend d'abord que les descentes chromatiques lentes de la flûte II et de la clarinette II, tandis que le hautbois I joue une mélodie un peu dégingandée, mais plus vive. Rejoints par le reste des bois, puis par les cordes (figures d'accompagnement en triolets aux violons II et altos), cela finit par s'accélérer (retour des batteries de cors-altos du début), évoluer de façon ardente, rappeler le motif martelé initial (et ses grands accords), avant la reprise de l'exposition (on rejoue depuis le début, puis on enchaînera sur le développement).

Tout cela est un peu touffu ; voici les principales remarques ci-dessus sous forme visuelle. En cliquant simplement dessus, vous pouvez lire les partitions annotées en grand dans un nouvel onglet.

1)
nielsen 1

2)
nielsen 1

3)
nielsen 1
 
4)
nielsen 1

5)
nielsen 1




c) Principaux procédés

Petit essai de synthèse à présent : pourquoi ce moment est-il aussi marquant ?

¶ Ses premiers instants claquent vraiment, même dans les versions lentes, grâce à ces doubles cordes et à ce thème martelé.

Sa couleur varie sans arrêt : aussi bien grâce aux solos de bois qu'aux doublures – on a vu que, même pour une seule phrase musicale, elles varient beaucoup. Les violons sont doublés par la flûte pour deux mesures puis par le hautbois avant de revenir à la flûte, etc.

¶ Plus subjectivement, la grâce de ses thèmes secondaires cabossés mais élégants, un peu dansants mais comme arythmiques, me séduit beaucoup.

¶ Malgré la variété des figures et des motifs thématiques, la tension ne se relâche jamais : d'abord grâce à l'harmonie (le « dur » de la musique, le plus difficile à expliquer de façon non technique, l'enchaînement « grammatical » des accords), très tendue et vraiment personnelle, mais aussi par des procédés orchestraux plus faciles à remarquer, comme ces basses qui montent par demi-ton, ou qui font des sauts dissonants (septième, neuvième), ces figures rapides de basson, et bien sûr ces accords répétés qui palpitent aux cors & altos (véritable signature de ce début). Cette accumulation de procédés avive considérablement cette aube – emportée –  de symphonie.



d) Un mot de discographie

La discographie des symphonies de Nielsen est riche de réussites nombreuses, que son retour en grâce au disque (et, plus partiellement, au concert) a considérablement augmentées durant ces trente dernières années !

Une liste à peu près chronologique des intégrales parues :
∆ Jensen-Frandsen-Grøndahl-Tuxen
∆ Bernstein-Ormandy
∆ O. Schmidt
∆ Blomstedt I
∆ Berglund
∆ Chung-N. Järvi
∆ N. Järvi
∆ Thomson
∆ Rozhdestvensky
∆ Blomstedt II
∆ Salonen
∆ Leaper
∆ Kuchar
∆ Bostock
∆ Schønwandt
∆ Vänskä
∆ Saraste
∆ C. Davis
∆ Gilbert
∆ Oramo
∆ Storgårds
∆ P. Järvi

Je peux renvoyer à cette notule et à ses commentaires pour un survol général, mais depuis 2012, pas mal de parutions, et de mon côté, la suite (et fin) de l'écoute de toutes les intégrales publiées, ainsi que l'évolution, à l'usage (et par le temps) de mes goûts… C'est toujours un point de départ pour caractériser un peu les tendances de chaque intégrale.
    À mon sens, N. Järvi, Rozhdestvensky, Schønwandt, Vänskä, Saraste, C. Davis ou P. Järvi peuvent se fréquenter sans restriction.
    Bernstein-Ormandy, Blomstedt I (Radio Danoise) et Leaper, passionnants, pourront causer des réticences pour des raisons techniques (réponse de l'orchestre et prise de son), Blomstedt II (San Francisco) des objections stylistiques (les cordes prédominent beaucoup, lecture très brahmsienne), tandis que Berglund, Oramo ou Storgårds, tout à fait luxueux, ne font peut-être peut-être pas sentir autant d'urgence que les premières intégrales citées, qui ont tout à la fois pour elles.
    Pour terminer, si jamais il faut mettre en garde, je trouve Salonen glacial (très peu de couleurs et de contrastes, aussi bien de son fait que de la prise de son), Thomson mal capté (son très flou chez le Chandos de la mauvaise époque), et de même pour Chung-N. Järvi (prise BIS excessivement métallique), Kuchar en deçà des qualités instrumentales du reste de la discographie, Bostock souffrant d'un son d'orchestre extrêmement épais, Gilbert assez littéral, comme indifférent. Ce ne sont pas (à part Bostock qui m'avait vraiment paru assez hors style, plutôt du type Giulini-dans-Bruckner) de mauvaises versions, mais dans le choix pléthorique qui existe désormais, il ne me paraît pas essentiel de s'y frotter. Elles ont néanmoins leurs partisans, il est tout à fait possible que je sois passé à côté de leurs qualités (de même que beaucoup médisent de Blomstedt I en s'arrêtant superficiellement aux vilaines couleurs orchestrales et à la mise en place plus fébrile).

Dans la Première, beaucoup de réussites et plusieurs écoles.
→ Ceux qui vont vite et « claquent », comme N. Järvi ou Saraste.
→ Ceux qui privilégient la poussée, comme Vänskä, Schønwandt, Leaper ou Rasilainen (hors intégrale).
→ Ceux qui travaillent plutôt le détail des strates et la couleur des masses, comme Previn (hors intégrale), Blomstedt I (il faut se faire à la réalisation modeste de la Radio Danoise de l'époque, mais le propos est passionnant et met en valeur la modernité de l'écriture), Rozhdestvensky, C. Davis , Storgårds ou Oramo.

Et on pourrait ajouter :
→ Les sombres : Bernstein, Leaper, Storgårds, P. Järvi.
→ Les lumineux : Saraste, Rasilainen, Oramo.
→ Ceux qui le jouent comme du Brahms : Blomstedt II, Bostock.

Pour ce début, j'ai sélectionné les deux plus intéressantes pour ce qui est de la mise en valeur des qualités de l'exposition, Schønwandt et Rozhdestvensky. Sur l'ensemble de la symphonie, j'aime tout particulièrement, en plus de ces deux-là, Saraste, Vänskä, Blomstedt II (la seule où l'option brahmsienne fonctionne pleinement), N. Järvi, Oramo, Rasilainen…



Amusez-vous bien !

mardi 17 septembre 2019

Une décennie, un disque – 1810 – Salieri, l'inventeur de l'orchestration


1810


salieri folia

[[]]
Variation n°4 : traits de harpe d'une liquidité lumineuse et ponctuations récitative de l'orchestre en accords.


☼ Je m'interroge, après le précédent essai, pour dédoubler les propositions discographiques à partir de 1800… cela permettrait d'oser bien davantage de genres différent, sans trop alourdir la série.


[[]]
Variation n°10 : trombones mystérieux, dramatiques et romantiques en diable, auxquels répondent des roulements de timbales (et de caisse claire), puis des arpèges brisés de flûte (comme dans les figurations d'orage, plutôt plus tard chez Verdi que chez ses contemporains Beethoven et Rossini !)


Un peu de contexte : les trois postérités de Salieri
    ◊ Salieri fut vedette en son temps, figure incontournable de la musique viennoise, joué et accablé d'honneurs à travers l'Europe : il triomphe auprès de l'impitoyable public parisien qui ne jurait que par Gluck et Piccinni, il devient membre de l'Académie de Suède, de l'Institut de France, reçoit même la Légion d'Honneur !  Pourtant, par la suite, sa perception par le public évolue considérablement…


Compositeur : Antonio SALIERI (1750-1825)
Œuvre : 26 Variations d'orchestre sur le thème de la « Folia di Spagna » – (1815)
Commentaire 1 : Ces Variations .
    Contient aussi deux ouvertures (au matériau largement commun) dont c'était alors le premier enregistrement mondial (les trépidantes Semiramide de 1782 et Les Horaces de 1786), ainsi que deux concertos pour piano de 1773 dont les traits d'une vigueur plus beethovénienne que mozartienne peuvent étonner (dans le Concerto en ut uniquement, et peut-être parce que le tempo lent choisi par Spada incite au martèlement des figures de virtuosité).
    Ces variations orchestrales reposent sur un véritable paradoxe : écrites à une époque où la forme de la variation renvoie plutôt au passé, progressivement supplantée par la forme-sonate (opposition et mélange de thèmes plutôt que répétition ornée d'un même thème), utilisant un thème qui n'est plus très à la mode (utilisé par Frescobaldi, LULLY, d'Anglebert, Corelli, A. Scarlatti, Couperin, Marais, Vivaldi et quantité d'autres compositeurs baroques, il l'est ensuite plus épisodiquement par C.P.E. Bach, Cherubini, Liszt, Sor, Nielsen, Rachmaninov, non sans une certaine distance ludique…), elles proposent pourtant une série d'études orchestrales aux alliages assez neufs.
    Plus encore, l'idée même de varier l'orchestration pour changer le caractère d'une pièce (et de l'inclure comme élément principal d'une suite de variations) est elle-même tout à fait insolite : en l'état de ma connaissance (évidemment parcellaire) du répertoire, c'est la première œuvre qui affirme de façon aussi nette l'importance de l'orchestration et la liberté du compositeur en la matière, au delà des traditions (à l'ère classique, on met des cors et trompettes exclusivement pour renforcer les forti des mouvements extrêmes, par exemple). En dehors des symphonies de Beethoven, qui proposaient déjà des effets originaux (solos de basson, de timbales…), les autres approches relevaient davantage de l'instrumentation, du choix de tel instrument solo, sur un patron globalement comparable d'un compositeur à l'autre. Ces Variations proposent au contraire un catalogue d'essais, parfois particulièrement expressifs ou plutôt hardis.
    Avec une nomenclature de symphonie (vents par 2, sauf les trombones – 3 –, timbales, et en sus harpe, caisse claire & tambour de basque), Salieri offre des procédés, couleurs et climats très variés. Comme il n'est pas possible de présenter tout, j'ai choisi quatre variations.
           ♣ n°4 : traits de harpe d'une liquidité lumineuse et ponctuations récitative de l'orchestre en accords ;
         n°10 : trombones mystérieux, dramatiques et romantiques en diable, auxquels répondent des roulements de timbales (et de caisse claire), puis des arpèges brisés de flûte (comme dans les figurations d'orage, plutôt plus tard chez Verdi que chez ses contemporains Beethoven et Rossini !) ;
         n°22 : dialogue de hautbois et clarinette entrelacés, sur fond de cordes ;
         n°25 : violon et harpe solos sur tapis de cordes, avec interventions des premières chaises de bois, assez suspendu, mais avec une progression dramatique.


[[]]
Variation n°22 : dialogue de hautbois et clarinette entrelacés, sur fond de cordes.


Un peu de contexte : Salieri, l'assassin compositeur
    ◊ Sa réputation a ensuite, très vite après sa mort (en 1830, cinq ans après icelle, paraît la pièce de Pouchkine), pâti du hasard des nécessités dramaturgiques de quelques auteurs qui l'ont, hélas pour lui, distingué comme un nom suffisamment célèbre pour servir de miroir (et de repoussoir) leur Mozart.
    ◊ En voulant faire de Mozart le parangon du génie naturel (et presque inconscient de lui-même), Pouchkine a besoin d'un personnage qui incarne au contraire le travail minutieux, laborieux – ce qui n'est pas nécessairement faux, Salieri était un garçon très appliqué, qui composait vite mais n'avait peut-être pas la facilité d'invention déconcertante de Mozart (je doute cependant que Pouchkine en ait su quoi que ce soit, ce type d'information ne nourrissait pas les journaux). Et le ressort dramatique devient : l'étonnement, l'envie, la jalousie, le crime. Pouchkine a tant de succès que sa pièce (loin d'être sa meilleure, vraiment), se nourrissant sans doute aussi, comme son Convive de Pierre, de l'engouement exceptionnel de sa génération pour Mozart, connaît un large succès et répand, auprès d'un public sans doute moins musicien – ou qui n'a, contrairement aux derniers Mozart, sans doute plus très souvent l'occasion d'écouter des œuvres de Salieri –, la légende urbaine de l'assassinat de Mozart, par un confrère ; par ce confrère.
    ◊ La cause de la mort de Mozart reste sans explication à ce jour, ce qui nourrit les spéculations les plus diverses, de l'accident par procuration à la rencontre hofburgeoise avec Lucifer. Celle-ci, simple et romanesque, a survécu, entretenue par le statut tutélaire de Pouchkine sur la littérature mondiale, avec un renouveau en 1979 lors des représentations de la pièce Amadeus de Peter Shaffer (et surtout en 1984, avec le film de Miloš Forman qui en est directement inspiré), qui réactive la légende fantaisiste de la rivalité entre les deux hommes, avec pour cause la médiocrité et la vilenie de Salieri.
    ◊ Dans la réalité, Salieri a au contraire aidé Mozart, l'appuyant pour composer la Clémence de Titus qu'on lui avait d'abord proposée, formant son fils Franz Xaver à sa mort… Par ailleurs, en matière d'honneurs et de charges, Salieri ne boxait pas dans la même catégorie, et n'était nullement menacé par Mozart – on dispose de surcroît d'assez nombreux témoignages illustrant une certaine bonté chez lui, aidant volontiers les compositeurs désargentés ou moins bien installés dans les honneurs et les commandes que lui-même. (Le hasard des injustices littéraires fait qu'il s'agit d'un des fort rares compositeurs à sembler, dans le privé, assez sympathique !)


Interprètes : Philharmonia Orchestra, Pietro Spada
Label : ASV (1994)
Commentaire 2 : Le tempo de l'Ouverture des Horaces permet de bien mesurer la distance avec une exécution conforme aux pratiques d'époque : on dispose des minutages de Tarare tel que représenté à l'Académie Royale de Musique, et ils sont sensiblement identiques (à peine moins rapides) que ceux employés par Rousset dans son enregistrement. Or ici, le tempo de Spada se révèle vraiment plus lent, ce qui ôte leur efficacité à un certain nombre de figures qui deviennent mélodiques alors qu'elles étaient conçues pour créer un sentiment d'agitation et de danger. On est davantage habitué à ce traitement dans les concertos de Mozart, et ceux de Salieri sont proposés ici assez amples et romantisants ; Pietro Spada (lui-même au piano) y joue au demeurant avec une jolie rondeur assez délicate.
    Le même problème se pose pour les Variations : nous n'avons clairement pas affaire à une exécution musicologique. Cependant Spada et le Philharmonia restent engagés et nous font profiter d'un véritable grain, intéressant dans la perspective de ces études d'orchestration. Les autres choix, Peskó avec le LSO (tout aussi monumental, mais vraiment pas propre) et Bamert avec les London Mozart Players (très lisses, orchestre de chambre tradi même si la pâte est sensiblement plus légère – on perd beaucoup sur les effets de rythme et de timbre) – qui a beaucoup fait pour ce répertoire sans toujours le servir avec l'acuité qu'on pouvait espérer pour ces pages – se révèlent moins satisfaisants.
    Oui, ce n'est peut-être pas le disque le plus accompli de cette série, mais en l'absence de version musicologique (le Freiburger Barockorchester le jouait pendant la tournée de l'album Salieri de Bartoli… mais sur le disque, il fallait laisser la place aux airs), cela reste un témoignage indispensable si l'on s'intéresse un peu à l'histoire de l'orchestration et à l'évolution des formes musicales.


[[]]
Variation n°25 : violon et harpe solos sur tapis de cordes, avec interventions des premières chaises de bois, assez suspendu, mais avec une progression dramatique.


Un peu de contexte : Salieri, l'homme de l'avenir
    ◊ Troisième étape de sa postérité : depuis la fin des années 1980, le regain d'intérêt pour le répertoire ancien (i.e. pré-1800) dans des interprétations « informées » permet, en les exécutant correctement, de rendre leur lustre à des corpus qui n'étaient pas restés au répertoire comme les Mozart. Le disque documente ainsi progressivement de plus en plus de ses œuvres : musique pour vents, concertos, Requiem, oratorios, lieder, ouvertures d'opéras (vraiment pas le meilleur de son œuvre, c'est sûr qu'il ne faut pas comparer ça avec les Mozart…), airs d'opéra (Bartoli, Damrau) et opéras intégraux (dans des conditions d'enregistrement de plus en plus luxueuses, témoin les trois opéras français chez Aparté et les derniers bouffes parus chez Deutsche Harmonia Mundi), il en existe de plus en plus (plusieurs dizaines si l'on compte les disques non-monographiques). Et parfois en plusieurs versions (pas toujours bonnes, comme en attestent justement ces Variations sur la Follia) ; on commence à se pouvoir se représenter, en tout cas, certaines des (nombreuses) raisons du succès de Salieri en son temps et au delà – les strophes du raccourcissement génital de Calpigi ont ainsi servi à de d'illustres chansonniers dans les décennies suivantes (dont Béranger, par trois fois !).
    ◊ Lorsque, ainsi que les colons anglais de Delibes réunis en quintette, on raisonne froidement : l'observation du corpus disponible de Salieri révèle un legs inégal (celui de Mozart l'est aussi), avec des œuvres qui sont réellement d'un intérêt mineur (des opéras italiens en général plutôt bons, mais pas tous pourvus du même relief, et aucun d'un niveau comparable aux Da Ponte de Mozart) mais aussi et surtout des gemmes d'une valeur inestimable, qui traversent les époques et annoncent le drame durchkomponiert (Tarare), osent des pas de côté étonnants dans la gestion dramaturgique et musicale (La Grotta di Trofonio, Les Horaces), ou bien instaurent une conception de l'orchestration moderne qui apparaît, telles ces 26 Variations orchestrales. Véritablement l'un des compositeurs majeurs de son temps, ni plus ni moins que Gossec, Haydn, Mozart ou (Pavel) Vranický.

vendredi 13 septembre 2019

Dernières nouveautés discographiques – et commentaires


En haut à gauche de chaque page du site, en bleu, figure « Nouveautés discographiques & commentaires  ». En cliquant dessus, vous accédez à l'intégralité des disques publiés & commentés depuis janvier (une centaine actuellement, sur les plus de 500 à mentionner).

Récemment mis à jour : la plus incroyable prise de son de Bruckner du monde, le dernier Winterreise de Bostridge, Mendelssohn par Johannes Moser, grands motets de LULLY avec Mathias Vidal en vedette, Fauré et Berlioz par Fouchécourt avec accompagnement de quatuor à cordes, Wesendonck-Lieder par Ch. Prégardien…

Belles découvertes à vous !

Les 10 meilleurs premiers concerts de la saison


La saison 2019-2020 a débuté dans les salles. Comme pour la saison passée, il ne m'est pas possible, logistiquement, de rendre compte des concerts systématiquement sur Carnets sur sol, sauf événement particulier (œuvre rare particulièrement stimulante).


Mais où sont passés les commentaires de concert ?

J'ai donc installé à nouveau mes quartiers sur Twitter (pour pouvoir écrire aisément dans les trains et métros, et aussi échanger avec la communauté des musicopathes qui non seulement vont à 100 concerts par an, mais en parlent…) : en cliquant sur ce lien, vous trouverez immédiatement la liste des concerts vus et quelques commentaires rapides sur les œuvres et les interprètes. Il faut ensuite cliquer sur le texte ou sur « afficher cette discussion » pour lire (sinon vous n'avez que les premières lignes qui s'affichent dans la liste !).
Ce lien est également accessible depuis toutes les pages de Carnets sur sol, en haut et en rouge, sous le titre « Agenda des concerts & comptes-rendus ».


Première salve

Du 1er au 10 septembre, 9 concerts dans 8 salles différentes, dont 5 pour la première fois. Philharmonique d'Israël piano contemporain, symphonique en plein air, songs américaines, théâtre, grégorien, jazz, orgue danois ou contemporain provençal… il y avait le choix.

Pour l'instant, les moments forts : Le Baiser de l'enfant Jésus de Messiaen par Vittoria Quartararo, Infant Eyes de Wayne Shorter par le Saussay Quartet, l'Ouverture de Der Fledermaus par le Philharmonique d'Israël & Zubin Mehta, les songs sur des poèmes de Wilde de Charles Griffes, et une interprétation hors du commun du grand duo Hollandais (« Wie aus der Ferne ») de Wagner par Frédéric Goncalves.

--

Par ailleurs, pour vous y rendre vous-même, je rappelle l'existence de cet agenda amoureusement tenu à jour, de tous les concerts franciliens (plus quelques pièces de théâtre, Ibsen et Maeterlinck en tête) qui me paraissent particulièrement attirants (lui aussi accessible en rouge en haut de chaque page du site).

lundi 9 septembre 2019

Une décennie, un disque – 1800 – Beethoven et l'agonie du Christ


1800


christus am ölberge beethoven rilling

[[]] [[]]
Début de l'oratorio : la prière de Jésus.


    ☼ Je n'étais pas satisfait du précédent épisode sur Cartellieri, trop ancré dans les années 1790. J'ai donc longuement cherché et hésité.
Sémiramis de Catel ?  Assurément un des chefs-d'œuvre de la décennie, dans un style qui est au delà de Gluck, tout en en conservant le modèle, et le disque Niquet est supérieurement accompli. Mais l'opéra français est un des sujets les plus traités sur CSS, on en trouve déjà beaucoup de représentants dans ce parcours, je ne voudrais pas biaiser ma liste plus qu'il n'est nécessaire. [Vous remarquerez que son écriture chorale pour chœur d'hommes est très similaire à celle du Christ au Mont des Oliviers !]
Méhul ?
□ La Première Symphonie, sa plus intéressante, est certes tempêtueuse, mais quoique plus hardie, moins séduisante et atmosphérique que Cartellieri que je viens de louer – et aucune version, même Minkowski, ne me convainc pleinement. □ Joseph ?  Cas très intéressant d'opéra comique subverti (fable religieuse tout à fait sérieuse), avec ses véritables fulgurances, mais il n'en existe que deux versions anciennes (Josef Traxel !) traduites en allemand et sans les dialogues ; ou bien une version française avec Lawrence Dale, réussie mais aux numéros totalement bouleversés en lien avec les représentations de Compiègne qui redéployaient le livret dans un sens différent.
Uthal ? Très bel opéra, dont la particularité, pour créer une atmosphère ossianique adéquate, est de n'utiliser aucun violon, dont il a abondamment été question sur CSS. Mais ce n'est pas forcément un chef-d'œuvre absolu en soi, quoique passionnant.
□ Quant à Adrien, bijou superlatif, sommet de la pensée dramatique française, il a été représenté en 1799 mais achevé dès 1791.
■ Le Quatuor clarinette-cordes de Hummel, les Quatuors à cordes de Krommer, les Quatuors à cordes et Trios piano-cordes du mémorialiste Gyrowetz ?  Il existe de très belles choses dans ces corpus, encore très marquées par le style classique, et les enregistrements de Gyrowetz, toujours haydnien mais déjà un peu plus tourné vers une esthétique lyrique, disposent d'une finition extraordinaire (Pleyel Quartett Köln chez CPO, plus encore Fortepiano Trio chez NCA). Après avoir préparé une notule, j'y ai finalement renoncé : le projet de la série est de proposer des disques extraordinaires ; or la musique, quoique très bien écrite, n'en est pas forcément singulière au point de lui confier une décennie entière. (Oui, la charnière 1800 est assez mal documentée, il manque énormément de jalons majeurs au disque.)
■ Reste Beethoven, bien sûr. Je me suis interdit de mentionner les Quatuors ; je pourrais toujours recommander une des intégrales incroyables (Takács, Pražák, Leipziger, Italiano, New Orford, Belcea, Cremona, Lindsay…) ou des anthologies à couper le souffle (Jerusalem, Terpsycordes, Borodin-Virgin, Brentano), mais à quoi bon, vous les connaissez ou les connaîtrez sans moi. J'en suis donc venu au répertoire moins fréquenté chez lui, la formidable Messe en ut et… le Christ au Mont des Oliviers.


ölberge rilling
Édition antérieure, avec un visuel probablement plus proche de la douceur de ton de l'œuvre.

[[]] [[]]
Chœurs de soldats.


Alors Jésus s'en vint avec eux en un lieu appelé Gethsémané ; et il dit à ses Disciples : asseyez-vous ici, jusques à ce que j'aie prié dans le lieu où je vais.
Et il prit avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, et il commença à être attristé et fort angoissé.
Alors il leur dit : mon âme est de toutes parts saisie de tristesse jusques à la mort ; demeurez ici, et veillez avec moi.
Puis s'en allant un peu plus avant, il se prosterna le visage contre terre, priant, et disant : mon Père, s'il est possible, fais que cette coupe passe loin de moi ; toutefois non point comme je le veux, mais comme tu le veux.

(Matthieu 26;36-39. Traduction Martin 1744.)



Un peu de contexte : synopsis
    Le sujet est simple : l'agonie du Christ à Gethsémani. Il se recueille en proie à l'angoisse de la mort. L'ange compatit avec lui depuis les nuées (duo). Les soldats interviennent ; les disciples sont effrayés, Pierre fou de rage veut s'interposer mais Jésus le retient. Il accepte son sort, est emmené, et le chœur chante la louange de son courage et le sens de son sacrifice. Ceci occupe cinquante-cinq minutes.
    Trois solistes pour trois personnages seulement : un ténor (Jésus pas dans sa meilleure forme), une soprane (un séraphin – ange biblique à trois paires d'ailes) et un baryton (Pierre toujours vénèr). Le chœur incarne tour à tour les anges (déconnectés de la réalité), les soldats (méchants), les disciples (veules).


Compositeur : Ludwig van BEETHOVEN (1770-1827)
Œuvre : Christus am Ölberge – « Le Christ au Mont des Oliviers » (oratorio, 1803)
Commentaire 1 : La partition se distingue par son ton inhabituellement méditatif pour du Beethoven, bien qu'évoquant en de nombreuses instances Fidelio. Sans insister sur l'angoisse de cette nuit, elle souligne cependant, de façon assez lumineuse, la part humaine (ou l'essence, je n'entre pas dans ces débats, je tiens encore un peu à la vie) de Jésus, et se limite, dialogue avec l'Ange excepté, à l'explicite de l'Évangile : appréhension, prière, soldats, Pierre. La grâce suspendue de ces moments (ou le caractère très motorique et entraînant, quoique hostile, des interventions des soldats – qui n'est pas sans ressemblance avec les opéras à venir de son admirateur Schubert) est assez particulière, d'un mélodisme pas toujours évident, mais toujours élancé et prégnant. Une sorte d'abstraction qui prend chair – tiens, tiens.
    Il s'agit d'une composition particulièrement atypique chez l'emporté et solennel Beethoven, pleine d'une tendresse qu'on lui connaît peu, sans doute parce qu'il reste un peu de Haydn çà et là, mais comme assoupli par le romantisme naissant. Pour autant, l'inspiration en est très réelle ; rien de neuf ou de fondateur ici, et cependant l'intensité qui lui est propre demeure – on peut en dire autant, dans une tout autre veine, des chants des Îles Britanniques.


Interprètes : Keith Lewis, Maria Venuti, Michel Brodard ; Stuttgart Gächinger Kantorei, Stuttgart Bach Collegium, Helmuth Rilling
Label : Hänssler (1993)
Commentaire 2 : Cet oratorio a finalement été peu enregistré pour du Beethoven (une douzaine d'enregistrements, et seulement trois dans les 25 dernières années : Spering, Nagano, Segerstam). Et Rilling est mieux qu'une valeur sûre : je ne vois pas d'oratorio ou de messe, de Bach à Britten en passant par Mendelssohn et Bruckner, où il n'ait touché juste : orchestre informé (net, mais pas sans moelleux au besoin), chanteurs superlatifs (sopranos toujours limpides et fruités, et ici en sus le moelleux infini et l'éloquence de Keith Lewis, réellement d'un autre monde), chœur sûr comme le sont les ensembles allemands, mais offrant une chaleur moins accoutumée… Ici, de surcroît, il réussit particulièrement l'atmosphère nocturne, avec cette impression que la musique émerge du silence.


Alors il était nuit et Jésus marchait seul,
Vêtu de blanc ainsi qu'un mort de son linceul ;
Les disciples dormaient au pied de la colline.
Parmi les oliviers qu'un vent sinistre incline
Jésus marche à grands pas en frissonnant comme eux ;
Triste jusqu'à la mort ; l'oeil sombre et ténébreux,
Le front baissé, croisant les deux bras sur sa robe
Comme un voleur de nuit cachant ce qu'il dérobe ;
Connaissant les rochers mieux qu'un sentier uni,
Il s'arrête en un lieu nommé Gethsémani :
Il se courbe, à genoux, le front contre la terre,
Puis regarde le ciel en appelant : Mon Père !

(Vigny, Le Mont des Oliviers)



Un peu de contexte : un livret
    L'œuvre illustre à la perfection le genre intermédiaire de l'oratorio : contrairement aux pièces de la liturgie, une œuvre qui ne s'insère pas dans un office, mais qui raconte un épisode sacré, avec une action dramatique. Dans le même temps, cette action reste embryonnaire et ne satisfait pas au besoin d'intrigue qu'on trouverait dans un opéra.
    Beethoven était tout à fait insatisfait du livret de Franz Xaver Huber (et son éditeur, Breitkopf, concordait), mais s'était trouvé face à la difficulté de retoucher à la marge le texte – cela ne réglait pas les problèmes. Il exprime dans une lettre, vingt ans plus tard, qu'il aurait préféré mettre en musique Homer, Schiller ou Klopstock : si ces poètes ont une syntaxe difficile, au moins ils valent les efforts pour les mettre en valeur.


Un peu de contexte : création
    En tant de fraîchement résident au Theater an der Wien – il habitait dans le théâtre – fondé par Schikaneder (lieu de création de la Flûte Enchantée), Beethoven a présenté plusieurs concerts de créations particulièrement importants dans ces murs, notamment la Troisième Symphonie (1805), la première version de Fidelio (1805), le Concerto pour violon (1806) et bien sûr le fameux concert du 22 décembre 1808 où étaient programmés le Quatrième Concerto pour piano, la Fantaisie Chorale, les Cinquième et Sixième symphonies !
    Cette soirée du 5 avril 1803 était au moins aussi importante, puisqu'il présentait, outre son Troisième Concerto pour piano, ses deux premières symphonies !  Les musiciens, épuisés comme on peut l'imaginer par ces musiques assez denses (les deux symphonies étant assez éloignées des standards de l'époque, en particulier la Seconde, exigeante et très originale), ont dû être amadoués par des boissons offertes par le prince Lichnowsky pour accepter d'opérer un nouveau filage, non prévu, de l'oratorio !
    La réception mitigée n'a pas empêchée l'œuvre d'être reprise plusieurs fois jusqu'à l'année suivante, avant sa publication seulement en 1811, avec quelques corrections.


Complément discographique :
    Il aurait aussi été possible de mentionner, pour cette décennie, la fougueuse (quoique plus suspendue que la déferlante Missa Solemnis en ré) Messe en ut. Il en existe en particulier un enregistrement de Richard Hickox avec son ensemble sur instruments anciens – contrairement à ce que pourrait laisser préjuger sa dilection pour le répertoire anglais du XXe siècle plein de vapeurs et de courbes, Hickox dirige Beethoven, comme en témoigne son intégrale des symphonies avec le Northern Sinfonia, avec la meilleure qualité d'articulation possible.


Ainsi le divin fils parlait au divin Père.
Il se prosterne encore, il attend, il espère,
Mais il renonce et dit : Que votre Volonté
Soit faite et non la mienne et pour l'Eternité.
Une terreur profonde, une angoisse infinie
Redoublent sa torture et sa lente agonie.
Il regarde longtemps, longtemps cherche sans voir.
Comme un marbre de deuil tout le ciel était noir.
La Terre sans clartés, sans astre et sans aurore,
Et sans clartés de l'âme ainsi qu'elle est encore,
Frémissait. — Dans le bois il entendit des pas,
Et puis il vit rôder la torche de Judas.

(Vigny, Le Mont des Oliviers)

Dans une perspective tout à fait opposée à celle de Huber, évidemment (on est à la fin des années 1830, aussi).

jeudi 29 août 2019

Rentrée musicale : le grand agenda des concerts de septembre-octobre


agenda CSS



Voici la rentrée !  Au terme de 214 spectacles la saison passée et cet été, l'occasion de reprendre la tradition de l'agenda des concerts classiques.



a) Une proposition d'agenda des concerts

J'ai désormais adopté la forme efficace, copiable, exportable du tableur, qui est en permanence disponible à cette adresse ou dans les liens en haut du site « agenda des concerts », en rouge.

Les pépites apparaissent plus tard dans la saison, avec les concerts des conservatoires ou des ensembles semi-pros, amateurs, qui travaillent plutôt pendant l'année scolaire (donc grosse concentration en décembre et au printemps). Les grandes institutions ayant été particulièrement timides en matière de programmation – Opéra de Paris et Philharmonie n'ont pas exagéré leurs efforts en direction de la découverte, du dépaysement, du chef-d'œuvre inconnu – ; il faut donc patienter un peu pour les réels immanquables de la saison. Décembre sera très riche : Isis, Il Pirata, Kniaz Igor, Fortunio, la Missa di Gloria de Puccini, Le Martyre de saint Sébastien, Yes !, le deuxième quatuor de Korngold, Rain Coming, The Ghosts of Versailles… il y aura de quoi s'émerveiller.



b) Lire le tableau

Petit rappel des codes couleur (qui sont seulement les miens personnels, pas de symbolique particulière) :
violet pour les immanquables,
bleu pour les remarquables,
vert pour les tentants.
Avec pour paramètres décroissants la rareté, l'intérêt des œuvres, les interprètes, et bien sûr mon goût personnel (j'attends avec gourmandise Canellakis ou Honeck dans des œuvres pourtant rebattues, et je vais courir réentendre, sans me plaindre, Mahler 3 parce que j'aime particulièrement cette œuvre…).

En jaune, les concerts pour lesquels il faut réserver, ou bien vérifier le programme (pas annoncé, ou œuvres que je n'ai jamais entendues). En rouge, les concerts où j'ai des places à vendre (en générales bonnes et pas chères, ou du moins les meilleures des pas chères).

En principe, plus les concerts sont près du bord gauche, plus ils sont intéressants, sans que ce soit un classement non plus – c'est surtout que j'ai mis les concerts plus banals ou à date multiple davantage à droite, pour ne pas encombrer.

Avec mes excuses pour certaines abréviations (Mzt, Mendel, Bruck, Dvo, Rachma, Btk, Stra, Chosta, Proko sont courants) : malgré la place gagnée grâce au tableur, toutes les informations ne peuvent pas être entrées en toute slettres. Ce ne devrait pas être trop périlleux pour des mélomanes qui connaissent leurs noms des principaux compositeurs et des formes musicales (symph, SQ, QuatPia, etc.), mais je sais que ça complique la lecture. J'ai essayé de conjuguer au maximum concision et lisibilité, mais il s'agit d'une base d'abord à visée personnelle, je ne nie pas qu'il y ait un petit effort à faire pour la lire. Mais d'un autre côté, cela représente des heures de dépouillement de dizaines de salles franciliennes, pour certaines absentes de Cadences ou l'Offi (dont les formats sont à mon sens moins lisibles, notamment en ce qui concerne les œuvres jouées, pas toujours précisées), je me dis que ce peut tout à de même être utile.



c) Présélection

Je n'ai pas finalisé moi-même mes choix, mais j'attire déjà votre attention sur quelques événéments :

Frédéric Goncalves dans un bouquet de mélodies avec clarinette et piano, en français, allemand, anglais, polonais… ;
¶ de la musique de chambre contemporaine accessible à la Cité Internationale des Arts (piano de Fedele…) et au Regard du Cygne (trio de Nigel Keay) ;
chœurs patrimoniaux russes à la Cité de la Musique (c'est complet, il faut surveiller le site et la Bourse) par le chœur de la Chapelle d'État Russe ;
¶ visites de Champs-sur-Marne et du Panthéon chantées par Grégoire Ichou, avec leur lot de sourires et de raretés absolues ;
¶ Ossian vu par Gade et Chansons Écossaises de Beethoven par Insula Orchestra ;
¶ reprise à l'Athénée des États de la Lune de Cyrano par Lazar en prononciation restituée (avec accompagnement de gambe et théorbe) ;
¶ programme de trios élancés et exaltants (les 1 de Mendelssohn, Arenski et Chostakovitch !) à Louis-le-Grand ;
Moby-Dick en musique à la Maison de la Radio (pas d'info sur la composition) ;
gala Bru Zane avec plein de raretés et les artistes maison, au TCE ;
Phèdre, un versant ambitieux et sombre de la production d'Auric, à la MR ;
Richard Cœur de Lion de Grétry mis en scène à Versailles. Pas du tout un chef-d'œuvre musical ni dramatique qui tiendrait au corps, mais le témoignage d'une époque, et un tube qui marqua l'imaginaire, notamment pendant la Révolution (« Ô Richard, ô mon roi, l'univers t'abandonne » était devenu chant de ralliement) ;
¶ le retour de Savall, en feu pour les symphonies de Beethoven en fin de saison dernière, et celui de Bloch (Mahler 7) qui a transfiguré l'orchestre lillois ; Dohnányi dans ses répertoires (Haydn, Brahms, Ligeti).



Il suffit de cliquer ici. Je remets régulièrement à jour au fil des nouvelles informations.

En chasse !

mercredi 21 août 2019

Une décennie, un disque – 1800 – Cartellieri : symphonies au tournant d'un siècle


1800


antonio casimir cartellieri symphonies schmalfuss

[[]]
L'entrée en matière tempêtueuse de la Première Symphonie.

    ☼ Je m'aperçois, en complétant mes recherches pour cette notule, que la date de première édition, inscrite sur la publication des Première et Deuxième Symphonies, est de 1793. Les deux autres étant stylistiquement proches, il est probable qu'elle aient aussi été composées dans les années 1790 – les dates de composition exactes des quatres symphonies sont inconnues. Néanmoins, considérant que je souhaitais à la fois éviter de multiplier exagérément les œuvres vocales dans ce parcours (déjà abondantes sur CSS) et m'en tenir à des œuvres considérables, le choix discographique dans la décennie 1800 n'était pas considérable. Cartellieri est de la génération de Beethoven (voire Méhul), et ces symphonies partagent une forme d'ardeur assez étrangère au style classique, même le plus gluckisé. Cartellieri étant mort à 34 ans dans la décennie 1800, je me permets donc cette extrapolation – stylistiquement, il se situe à la confluence, à la fois baigné de ses maîtres et doté de quelques caractéristiques d'avant-garde pour les années 1790. Disque formidable par ailleurs, vous ne me blâmerez pas de ma hardiesse, je crois.

Un peu de contexte : génération 1770
    Antonio Casimir Cartellieri naît à Gdańsk (encore polonaise pour quelques années), d'une mère lettonne au patronyme germain (Mlle Böhm) et d'un père milanais. Il étudie à Berlin et Vienne, fréquente Beethoven d'assez près pour être dans l'orchestre lors de la création de l'Héroïque (au violon) et du Triple Concerto… Ses biographes estiment possible / probable qu'il ait étudié avec Salieri.
    Sa musique est encore de style classique – que ce soit dans ses concertos pour clarinette parents de Mozart et Krommer, mais aussi dans ses finals haydniens de symphonies, ou dans la forme de ses mouvements lents (mélodies accompagnées, variations, part des instruments solistes) comme rapides (développements brefs dans les formes-sonates, assez proche des canons).
    Pourtant il laisse aussi percevoir un sens du contraste et une agitation passionnée qui évoquent, en certains endroits, des propositions de Beethoven (qui n'arriveront, dans le domaine symphonique, que dix à quinze ans plus tard).

Compositeur : Antonio Casimir CARTELLIERI (1772-1807)
Œuvre : 4 Symphonies – à partir des années 1790
Commentaire 1 : La première symphonie, en ut mineur, est à mon sens la plus marquante – la plus enflammée, la moins classique, ou du moins la plus marquée par le classicisme fiévreux du théâtre postgluckiste. Son premier mouvement fait entendre, au sein d'une forme traditionnelle, des fusées descendantes de cordes & bassons comme part thématrique, des sforzando insistants, quelques transitions harmoniques un peu plus romantiques, ou cette incroyable montée & descente en notes répétées, pendant neuf mesures de la fin du premier Allegro.
    Beaucoup de débuts semblent très marqués par Mozart (ou ces unissons des menuets en mineur !), comme celui de la Quatrième, très parent des « Linz  » et « Prague », de finals par Haydn, mais pas d'épigone ici, cette musique possède sa saveur propre – celle de la jeunesse ? –, et une qualité mélodique absolument remarquable. Si vous êtes lassés des meilleurs Haydn, Mozart et… Vranický, si vous aimez les symphonies de Méhul… vous devriez être enchantés.

Interprètes : Evergreen Symphony Orchestra, Gernot Schmalfuss
Label : CPO (2012)
Commentaire 2 : L'énergie, la verdeur, la conscience stylistique sont admirables, dans cet enregistrement une fois de plus remarquablement capté par CPO – a fortiori pour un orchestre aussi jeune (2001 !), recruté dans un aussi petit pays (et on peut se figurer qu'il est compliqué pour un orchestre taïwanais de recruter alentour avec l'influence chinoise à l'œuvre), et qui n'est pas du tout spécialisé dans ce répertoire. Le résultat est tout à fait remarquable, au niveau des orchestres européens les plus rompus aux symphonies de cette période.

antonio casimir cartellieri symphonies schmalfuss
La fin de la partie de violon I de l'Allegro de la Première Symphonie.

[[]]
La qualité mélodique et les solos délectables de l'Adagio de la Première Symphonie

Un peu de contexte : orchestres taïwanais
Le cas des orchestres taïwanais pourrait aisément rejoindre ceux de Berlin, Francfort ou des Pays-Bas, déjà traités dans la série consacrée aux noms & lieux (ambigus) des orchestres. En effet, il existe beaucoup de formations, et aux noms très similaires.
National Taiwan Symphony Orchestra, le plus ancien (1945), sis à Wufeng (les autres, sauf mention contraire, résident à Taipei).
National Symphony Orchestra (1986), celui qui est en résidence à l'Opéra et dans la grande salle de concert, connu par quelques enregistrements à l'étranger sous le nom de Taiwan Philharmonic (d'assez beaux disques du grand répertoire avec Herbig).
National Chinese Orchestra Taiwan (1984), dépendant du Ministère de l'Éducation.
Taipei Chinese Orchestra (1979), dépendant du Ministère de la Culture.
Taipei Century Symphony Orchestra (1968).
Taipei Symphony Orchestra (1969), le second orchestre le plus important, à en juger par ses chefs étrangers et plus prestigieux.
Taipei Philharmonic Orchestra (1985).
Chamber Philharmonic Taipei (2008).
Kaoshiung City Symphony Orchestra (1981), privatisé depuis 2009.

Un peu de contexte : orchestres d'entreprises
L'Evergreen Symphony Orchestra, bien qu'il joue pour large part de la musique traditionnelle orchestrée en version symphonique, ne tire pas son nom de son répertoire mais de la société qui l'a créée, un consortium d'entreprises spécialisées dans la livraison (voire l'hôtellerie). Ce n'est pas un cas unique dans l'île, il existe aussi le Chimei Symphony Orchestra, créé en 2003 par le groupe Chimei, installé dans l'industrie du plastique !

Un peu de contexte : les chefs d'orchestre étrangers à Taïwan
Gernot Schmalfuss, ancien hautbois solo du Philharmonique de Munich, membre de l'excellent ensemble chambriste Consortium Classicum, chef de l'orchestre du Conservatoire R. Strauss de Munich, ancien directeur du Conservatoire de Detmold, fait partie des assez nombreux chefs centre-européens à avoir occupé des fonctions de directeur musical dans les orchestres de Taipei. Car, après les fondateurs locaux, on trouve beaucoup de noms qui ont aussi exercé à des postes assez importants à l'Ouest (on peut supposer qu'il s'agit d'une charge attractive, bien rémunérée et avec des musiciens très compétents) : András Ligeti, Eliahu Inbal (et Fischer-Dieskau Jr) pour le Taipei SO, Günther Herbig pour le Taiwan National SO (Taiwan Philharmonic)…

Complément discographique :
    Les concertos pour clarinette (au nombre de trois, et au moins un double concerto) méritent définitivement le détour, parmi les plus beaux de leur génération – leur élan et leur veine mélodique les placent largement, à mon sens, au niveau de Mozart, Krommer ou Weber (ils ont même ma préférence, je dois dire). C'est par là que Cartellieri a été restitué au public, avant la parution de ces symphonies (chez Gold MDG, que vous ne trouverez pas en dématérialisé).
    Il existe aussi de jolis divertimenti gravés, justement, par le Consortium Classicum (chez CPO) où officiait notre chef du jour, plaisants sans être majeurs, et un oratorio (en italien) consacré à la Nativité (chez Capriccio), qui ne m'a pas paru particulièrement singulier ni saillant. À l'heure actuelle, on attend toujours la remise au théâtre de ses opéras…
    À noter également : un ensemble de trio (piano-cordes) a pris le nom du compositeur, mais n'a pour l'heure rien gravé de lui !  (Pas sûr qu'il en ait composé d'ailleurs, ce n'est vraiment pas la formation reine de ces années-là.) Il existe au moins un disque d'eux, consacré à Turina, Takács et Piazzolla.

… oups :
Alors que cette notule est déjà bien avancée, à force de réécoute du corpus, de plongée dans la partition, je m'aperçois que l'on entend tout de même très bien la veine certes post-Mozart, mais vraiment pré-1800 de ces symphonies. Je suis un peu gêné de l'avoir proposée pour cette décennie. Je me ferai peut-être pardonner en publiant une véritable entrée pour 1800. Ce n'est pas un drame, voilà fort longtemps que je souhaitais distinguer Cartellieri – c'est notule faite.

À bientôt donc pour la suite du parcours !

lundi 12 août 2019

Les plus belles ouvertures de symphonies – II : Sibelius n°5


Débuter une œuvre en étant captivé. C'est parfois à cela que tient l'adhésion ou le dégoût : une fois interpellé, on écoute vraiment.

L'objet de cette série est, en plus de donner envie d'écouter, d'essayer d'approcher le pourquoi – pourquoi sommes-nous intrigués ou émus par cet instant-là ?

Précédents épisodes :
I : Jan van Gilse, Symphonie n°2




Sibelius 5

[[]]
City of Birmingham Symphony Orchestra
Sakari Oramo (Erato-Warner)
L'une des toutes plus belles intégrales, et particulièrement intéressante pour notre démonstration en raison de ses timbres clairs (on entend parfaitement les entrées de basson, dont le timbre ne se confond pas avec les cors ; les bois translucides et assez acides reproduisent bien une idée de folklore) et de son déhanchement légèrement dansé.


Alors, pourquoi cette symphonie nous saisit d'emblée ?

a) Principaux procédés

L'accord arpégé des quatre cors, très simple, pas tout à fait mélodique mais immédiatement marquant. Il sous-tend tout le passage, et glisse d'un accord à l'autre avec de petits frottements qui induisent de jolies tensions.

¶ L'effet de tuilage avec les bassons (pas phrasés exactement au même endroit que les autres vents), sur un rythme déhanché qui ajoute le mouvement à l'atmosphère enveloppante des cors.

¶ Les interventions des autres bois dans l'aigu, sortes de petits cris folklorisants, qui complètent le tableau.

¶ Le décalage permanent des appuis de la mélodie par rapport au temps métronomique – il serait impossible de battre la mesure à l'instinct, sans avoir lu la partition. À la fois bien pulsé et irrégulier, décalé.

¶ Le roulement de timbales, dont la hauteur conditionne la couleur.



b) Pas à pas

sibelius 5

→  0'00 à 0'11 (mesures 1-2) : Deux cors, puis les deux suivants, aplat de mi bémol majeur. Les deux bassons les rejoignent (dans l'aigu) sur le point d'orgue, apportant une couleur plus sombre, plus chaude. La timbale, qui était sur la dominante (la note de tension, qui appelle la résolution), arrive sur la tonique (la note principale de la gamme et ici de l'accord), mais vers l'aigu, ce qui relâche la tension tout en éclairant la teinte générale. On voit l'effet simultané : le timbre de l'accord se densifie, mais à la fois en s'assombrissant et s'éclairant.

sibelius 5

→ 0'12 à 0'19 (mes. 3-4)  : séparation des bassons ; premier frottement, puis descente ensemble en tierces, mais le temps tombe sur la note courte (flèches bleues), alors que le poids mélodique (cercles rouges) va sur la note longue. Effet dansant un peu dégingandé. Petits cris des flûtes et hautbois, là aussi décalés par rapport au temps – on pourrait avoir une première note qui lance sur la note tenue (une « levée »), mais ici, elle est précédée d'une autre note moitié plus courte. Effet ornemental, là aussi un peu décalé, boiteux, comme une musique qui cherche encore à se caler. Les cors, derrière, se séparent en laissant un peu frotter les notes intermédiaires. Tout est suspendu (tenues de cor) et tendu à la fois (rythmes, frottements).

sibelius 5

→ 0'20 à 0'38 (mes. 5-8) : mêmes phrases aux bassons & cors. Hautbois (et clarinettes qui répondent un ton plus bas) développent un peu le « cri » initial, sur un rythme différent mais qui est lui aussi en décalage avec la mesure (le temps tombe sur une note de passage), ce qui crée un étrange effet de « lancer », de contretemps. Puis développement supplémentaire avec l'ajout de volutes.

sibelius 5

→ 0'38 à 0'48 (mes. 9-10) : à nouveau une extension de la partie jouée par flûtes-hautbois (même procédé) puis flûtes seules (encore plus aigu), avec le même procédé – le temps ne tombe pas sur la note qu'on accentuerait, longue et dans l'aigu (et avec le frottement de seconde), mais sur celle qui précède (qui serait en général juste avant le temps), produisant une sorte de double départ, ou d'appui-surprise. Le temps tombe ensuite pendant la tenue de la note longue (syncope). Petite volute des cors et retour du roulement de timbales.

→ 0'48 à 0'59 (mes. 11) : dérivé du même motif, les hautbois en commencent un autre, à nouveau syncopé, mais plus sinueux, qui persiste en se modifiant pendant toute la page suivante, jusqu'à l'entrée réelle dans le mouvement rapide (quoique le tempo demeure identique).

■ Une sorte de grande émergence autour de contenus très simples, donc, progressivement complexifiés, procédé qui se poursuit durant le reste du mouvement. Typiquement du Sibelius… quelque chose d'une forme sonate (thèmes concurrents) dont il ne resterait plus que le développement (les motifs sont immédiatement altérés et transmutés).

Pour écouter librement l'intégralité de la musique sans enfreindre les droits d'auteur, voyez par exemple la version Lahti-Saraste, sur la chaîne officielle du chef ou celle de la Radio de Francfort avec Hugh Wolff, sur la chaîne officielle de l'orchestre.



c) L'envers du miroir

Il existe en réalité plusieurs états de la Cinquième Symphonie, assez différents. La version de 1919, donnée partout, enregistrée des dizaines de fois, est l'une des symphonies les plus souvent jouées de son auteur (la plus, après la Deuxième, il me semble). Mais il ne s'agit que de la seconde révision – écrite en 1914, créée en 1915, remaniée en 1916 puis en 1919.

Il n'existe, à ma connaissance, qu'une seule version discographique témoignant de ces états antérieurs, la version originale de 1914, telle que gravée par Osmo Vänskä (en plus de la Cinquième habituelle, de 1919) avec l'Orchestre Symphonique de Lahti, au sein de son archi-intégrale Sibelius, dont la valeur documentaire est inestimable (et la qualité d'exécution fort satisfaisante).

J'y avais consacré une notule entière (Aux origines : l'autre Cinquième de Sibelius), car il s'agit en réalité d'une tout autre symphonie, développée différemment à partir du même matériau (et en quatre mouvements au lieu de trois).

[[]]
Orchestre Symphonique de Lahti,
Osmo Vänskä (BIS)


Le début est particulièrement frappant dans son choix opposé de disposition des motifs : on retrouve bien les aplats de cor suspendus, sur les mêmes harmonies, mais en accords, bien simultanés et non perlés, et on débute d'emblée par les motifs pépiés aux bois (0'03 à 0'07). La figure d'ouverture aux cors apparaît, mais plus tard (1'21-1'30), dans une tonalité plus aiguë, pour faire la transition avec les trémolos de cordes qui lancent le mouvement rapide. Il est d'ailleurs ouvertement parent (réponse à 1'31-1'34) du motif qui ouvre cette partie plus agitée (1'37-1'44, aux cordes au lieu des bois).

Je trouve cet état de la partition tout aussi intéressant (voire davantage), à la vérité, que le définitif auquel nous sommes habitués : le premier mouvement est peut-être un peu moins subtil, le dernier un peu moins majestueux, mais on y gagne aussi des couleurs plus inquiétantes (soudaines « sorties de route » dans un mode mineur très tourmenté, au I et au IV), ainsi qu'un mouvement lent dont les variations sont sensiblement plus nourrissante – davantage de diminutions audibles et d'effets d'orchestration. J'aimerais vraiment pouvoir disposer de la possibilité de la réécouter dans diverses autres versions (Vänskä-Lahti étant dans les autres symphonies pas très mordant ni coloré, quoique tout à fait bien conduit et évocateur).




d) Un mot de discographie

Je profite de cette notule pour un petit mot discographique, dans l'immensité du choix de très grandes interprétations disponibles au disque.

Un peu comme pour Mahler, il est difficile de jouer cette musique aussi bien instrumentalement (vents très sollicités en particulier, dans toutes les tessitures) que solfégiquement – rythmiquement très délicate, tout est tout le temps décalé, et souvent davantage que dans ce début… si chacun ne tient pas parfaitement son couloir ou ne se rattrape pas très proprement, tout le mouvement est mort. Aussi, les orchestres qui peuvent le jouer et l'enregistrer sont en général très aguerris. Ce n'est pas du Haydn, que n'importe quel orchestre peut (mal) jouer – et dont peu parviennent à conserver l'intérêt.
Par ailleurs, il s'agit d'une musique très écrite, dont les effets ne dépendent pas de la juste réalisation musicologique. Ainsi on dispose de beaucoup de très grandes versions (davantage au goût de tel ou tel, bien sûr), et la principales différences qu'on puisse établir d'une version à l'autre résident dans la clarté de la structure, les couleurs propres à chaque orchestre (Sibelius les met toujours très en évidence), l'animation générale, et la lisibilité des plans (pour laquelle la prise de son joue un rôle considérable). Beaucoup de subjectivité et peu de contrastes spectaculaires par rapport à d'autres répertoires, sans doute.

Je recommande donc Rattle-Berlin (transparence incroyable, sens de la danse), Ashkenazy-Philharmonia (sens du discours ; la version avec le Royal de Stockholm est très bien aussi), Oramo-Birmingham (couleurs), Maazel-Pittsburgh (netteté d'articulation), Storgårds-BBCPO (couleurs, aération de la prise de son), Segerstam-Helsinki, P.Järvi-Paris… Je n'ai plus de souvenirs précis de Sanderling-Konzerthaus (Berliner Sinfonieorchester), Saraste-Radio Finlandaise, Elder-Hallé (prise de son incroyablement flatteuse), Bernstein-NYP (son un peu gris, tout est dans le grain et le discours, fabuleux), Maazel-Vienne (tranchant)… mais ce sont des intégrales très marquantes, je me figure que leur n°5 devait être très bien !



Beau parcours à vous dans cet univers… en attendant la prochaine livraison de la série – d'un compositeur né la même année, mais pas forcément l'œuvre à laquelle on s'attendrait.

vendredi 2 août 2019

2019-2020 : opéras à découvrir en France et en Europe


Sans reprendre l'ambitieux parcours (que j'avais cependant beaucoup aimé constituer) autour des opéras rares donnés dans le monde, et présentés un par un (saison 2017-2018), car il y a d'autres séries à achever (une décennie un disque, débuts de symphonie…), voici une petite sélection de titres qui donnent envie de se déplacer.



opéras à l'étranger et en province 2019 2020 illustration
Cliquer sur l'image permet d'ouvrir le tableau.



a) Organisation

Quelques remarques méthodologiques :

♦ Contrairement à la précédente instance, je n'ai pas cherché à donner un panorama de tout ce qui était donné hors de l'ordinaire ; j'ai effectué une sélection personnelle de ce qui me paraissait – à moi – tentant. On y retrouve tout de même l'essentiel des titres rarement donnés, mais je n'y ai pas inclus les titres pour lesquels le voyage me semblait moins justifié : œuvres courtes (je suis fan du Maestro di cappella de Cimarosa, mais 20 minutes de musique…), légères (beaucoup de petits Offenbach), contemporains inconnus de moi, Philip Glass. J'admets que ce soit moins intéressant que le vrai panorama, mais il existe une différence significative en temps : voyez-le comme un recueil de conseils pour aller voir quelque chose, plutôt qu'en tant que document encyclopédique sur l'état de la programmation mondiale.

♦ Il a fallu effectuer un classement : j'ai choisi celui qui fait le plus sens pour moi, par langue puis par ordre chronologique approximatif des compositeurs. En accédant au tableau, vous pourrez effectuer votre propre classement par compositeur, ville, pays… selon vos priorités.

♦ Je tiens à préciser qu'étant issu d'un recensement à but personnel, vous trouverez des incohérences : j'ai relevé des dates à Tel-Aviv et Montevideo alors qu'il ne s'agit supposément que d'Europe, ajouté quelques opéras (Clemenza di Tito, Pikovaya Dama) très régulièrement donnés mais que j'ai envie de revoir cette saison… Je ne les ai pas retirés du relevé, ça n'y retranche rien. Mais je suis conscient de ces distorsions, oui.

♦ À cela s'ajoute que beaucoup de saisons n'ont pas encore paru sur mes radars (notamment aux Pays-Bas, en Europe Centrale…), et que je n'ai évidemment pas pu tout surveiller et relever. Beaucoup de petites pièces (théâtres secondaires moscovites !), notamment pour enfants ou à destination locales, ont ainsi dû, hélas, m'échapper.



b) Quelques immanquables

Dans la vastitude de la proposition, quelques pistes (en gras, en rouge).

Nadia Boulanger, La Ville morte, Göteborg.
Très grande compositrice, éclipsée par le destin tragique de sa petite sœur Lili – et arrêtant la composition à sa mort –, elle a laissé un opéra. Non pas d'après Rodenbach mais d'après D'Annunzio (hé oui), elle achève en réalité l'œuvre de Raoul Pugno (qui nous est resté comme compositeur de plaisantes mélodies). On ne dispose pas d'enregistrement, ce sera une grande découverte.

… j'ai finalement fait le choix d'inclure, pour plus de clarté, de brefs commentaires directement en face des titres. En sélectionnant la case, le texte apparaît dans la barre du haut (et en double-cliquant, il apparaît en entier).

Évidemment, je suis très tenté par les opéras contemporains tchèques, lituaniens, lettons, grecs ou hongrois (toute une série en janvier-février à Budapest !) que je ne connais pas !



c) Tableau

L'original, qui comporte davantage de colonnes (dont les pays et commentaires !), qui peut être importé dans votre propre tableur et sera potentiellement complété, figure ici.

Suite de la notule.

mardi 30 juillet 2019

Les plus beaux débuts de symphonies – I : van Gilse n°2


Débuter une œuvre en étant captivé. C'est parfois à cela que tient l'adhésion ou le dégoût : une fois interpellé, on écoute vraiment.

Très jolie idée du chef (et carnettiste) Kenneth Woods, que je reprends à mon compte (grâce à la veille de Frédérique Reibell, merci !). J'approuve au demeurant certains de ses choix – Mozart 29 et Elgar 1, quoique pas les plus grandes symphonies jamais écrites, restent, assurément, tout à fait saisissantes dès leur premier instant ! –, que je réinvestirai peut-être à mon tour.

Contrairement à lui en revanche, j'envisage plutôt de le proposer les extraits un à un, sous forme de série… Comme je n'ai pas encore décidé le temps qu'elle durera, autant commencer plutôt par celles que j'aime le plus, sans prétendre, bien sûr, établir un classement.

(J'avais songé à proposer les plus belles fins de symphonie, mais ce qui me vient spontanément est finalement très conventionnel : Mozart 41, Beethoven 2-3-5-7, Schumann 2-4, Mendelssohn 4-5, Tchaïkovski 3-5, Brahms 1-4, Mahler 1-2-3-7-8-9, van Gilse 3, Chtcherbatchov 2, Chostakovitch 5… Peu de découvertes en perspective. Par ailleurs les ressorts sont souvent les mêmes : tension, volume, progression, grandiose… les débuts sont plus variés.)



Van Gilse 2

[[]]
Premier mouvement.
Orchestre Symphonique des Pays-Bas
(contre toute logique sis à Enschede),
David Porcelijn


a) Pas à pas

Quelle est la recette de ce début merveilleux ?

→  0'00 à 0'09 : basson seul, sur un thème assez simple, ascendant, suspendu, interrogatif. Petit fond de timbales avec baguettes douces, très discret, pour un peu de tension et d'intimité.
→  0'10 à 0'18 : même thème, mais par les deux bassons et les deux clarinettes, avec du contrechant, plus d'épaisseur, et la clarté des clarinettes. On s'habitude au thème, qui a déjà changé d'aspect rien que par l'instrumentation.
→  0'19-0'28 : le hautbois apparaît, comme un rai de lumière (on retrouve cet effet dans la variation pour les vents du final de l'Héroïque, ou pour l'entrée d'Arabella), en prolongeant le thème, en deux parties comme dans les symphonies classiques (question-réponse). Mais sa fin n'est pas résolue, remonte en question, et on enchaîne.
→  0'29-0'35 : entrée de la trompette piano, qui repose la fin de la question.
→  0'35-0'49 : récapitulation du thème des 18 premières secondes, au cor, soutenu par un trémolo de cordes (l'archet bouge très vite sur une même note répétée). La trompette pendant ce temps continue de jouer et glisse sur des notes conjointes, en mouvement contraire (descendant), comme dans les tuilages des symphonies de Mahler.
→  0'49-0'57 : petite transition descendante du hautbois + clarinettes-bassons, tandis que le cor reproduit un morceau du mouvement ascendant du thème.
→  0'57-1'04 : appoggiature (petit retard harmonique, léger frottement qui fait attendre l'accord qui « sonne bien ») des cors, clarinette solo qui reste dans l'esprit du thème, entrée des cordes en soutien en accord.
→  1'04-1'36 : sur trémolos de cordes, le basson reprend la première partie du thème, puis un écho d'attente (pas vraiment la suite du thème, mais dans le même esprit) lorsqu'il est progressivement rejoint par le second basson, les deux clarinettes, l'ensemble du pupitre de bois (avec timbales) dans un halo.
→ 1'37 : début du mouvement rapide, lancé par la clarinette agile et volubile, avec des cordes en contrepoint, qui évolue dans une atmosphère sonore plus martiale, sorte de marche lyrique plus proche de R. Strauss (et Borgstrøm).



rai_hautbois_arabella_partition.png
L'entrée lumineuse du hautbois (sur une équivoque harmonique) qui précède Arabella dans l'opéra homonyme.



b) Pourquoi ?

Pourquoi ce début est-il saisissant / émouvant ?

Je vois plusieurs raisons :

Il est d'abord fondé sur un motif très simple, facilement identifiable. Une mélodie diatonique (sans altérations de la gamme traditionnelle), familière, qui entre immédiatement dans l'oreille.

∆ La structure de cette minute et demie est très simple, et tourne autour du même matériau unique, de plus très court. Elle empile progressivement tout l'orchestre à partir de solos de plus en plus étoffés, de changements de pupitres pour énoncer le thème : on est ainsi immédiatement baigné dans la matière mélodique de l'œuvre, sans avoir besoin de chercher à repérer le thème dissimulé quelque part au bout de la cinquième minute et énoncé par une voix intermédiaire.

∆ La forme très brève, en question (la mélodie remonte, sans se poser), et la façon de réutiliser la matière de départ sans toujours la reformuler de façon identique (plein de bouts parents ou altérés du motif circulent dans cette introduction), en ajoutant des contrechants, en changeant les alliages, évitent la lassitude du thème qu'on martèle.

Immédiatement saisi, facilement intéressé, lisible mais jamais identique, sophistiqué sans ostentation : pour moi l'un des plus beaux débuts de toute la littérature symphonique.



Sachez qu'il existe une notule entièrement consacrée à l'œuvre de Jan van Gilse.

Sentez-vous très libres de nommer vos propres chouchous !

lundi 29 juillet 2019

Survivre en août à Paris





Cliquez sur l'image pour afficher le planning dans une nouvelle fenêtre.


La feuille de suggestions restait assez vide, on m'en a un peu fait grief… Aussi, après avoir gratté à peu près tout ce qui existe en concerts classiques (et quelques suggestion jazz – beaucoup de gratuites), vous obtiendrez tout de même de quoi sortir tous les jours à Paris. Ce n'est pas le luxe habituel des plus grands interprètes internationaux dans des programmes (parfois) originaux, et il ne faut pas espérer trop de symphonique ou d'opéra, mais pour les amateurs de musique, voici l'agenda mis à jour, également accessible en permanence par le lien en haut du site.

Je rappelle le principe : les dates vers la gauche sont en principes les plus intéressantes, ou celles qui ne passent qu'une fois. En violet les immanquables, en bleu les choses très tentantes (interprètes, œuvres, concept, c'est selon), en vert ce qui mérite peut-être un détour.

On trouve principalement :
♦ Classique au Vert au Parc Floral de Vincennes (chambre, orchestre, cross over un peu exigeant, beau programme très varié) ;
♦ des concerts choraux à la Madeleine (ensembles anglais ou américains, souvent de jeunes gens en tournée estivale, de bon niveau en général mais c'est en semaine à 16h, il faut être en vacances ou prendre son après-midi…) ;
♦ les chœurs russes, corses, bulgares à Saint-Louis-en-l'Île (j'ai testé le chœur de filles du Conservatoire de Saint-Petersbourg, c'est suffocant de beauté), ainsi que d'autres formats que je n'ai pas tous inclus dans le fichier (duos baroques italiens, Requiem de Mozart, trompette & orgue…) ;
♦ de la musique de chambre à Saint-Merry ;
♦ des auditions d'orgue à Saint-Eustache (toujours très haut niveau, et programmes plutôt originaux), la Madeleine (acoustique difficile si l'organiste ne registre pas finement), Saint-Germain-en-Laye, Mantes-la-Jolie (mais l'orgue n'est vraiment pas beau) ;
♦ du piano (programmes essentiellement Beethoven-Chopin) à Sainte-Croix-des-Arméniens, Saint-Ephrem, Saint-Julien-le-Pauvre (en raison des programmes très tradis, je n'ai pas relevé les dates des deux derniers, mais il y en a beaucoup) ;
♦ des concerts des Quatre Saisons et du Canon de Pachelbel (bien joués du reste) à la Sainte-Chapelle et à Saint-Germain-des-Prés, que je n'ai pas relevés ;
♦ du jazz de la meilleure farine au Sunside (concerts gratuits les dimanches et lundis !) et au Duc des Lombards (j'ai relevé toutes les dates d'ouverture d'août pour ce dernier) ;
♦ et quelques événements épars à la Cité Internationale des Arts, l'Église Américaine de Paris, la Maison Heinrich Heine

La plupart de ces concerts sont au chapeau, quelquefois gratuits. Ce sont les concerts plus touristiques que je n'ai pas relevés (Quatre Saison, piano mainstream) qui sont payants en général (dans les 20-25€), ainsi que ceux de la Toison d'Art à Saint-Louis.

Après cela, il ne reste plus rien sur mon radar. Et impossible de trouver quoi que ce soit extra muros, hors l'orgue à Mantes ou en Laye – même le Parc Floral de Vincennes dépend en réalité du XIIe arrondissement de Paris !
Il reste alors à finir les expositions, profiter des bibliothèques vides, partir à la chasse aux églises ouvertes, courir dans les bois jusqu'à la nuit tombée au milieu des sangliers, selon les goûts de chacun – je n'impose rien.

dimanche 21 juillet 2019

Une décennie, un disque – 1790 – Gossec : Valmy ou Le Triomphe de la République


1790


gossec le triomphe de la république diego fasolis

[[]]
Laurette et Thomas entraînent toute l'assistance dans leur chanson patriotique (et quand même surtout à boire).

    ☼ Déjà souvent mentionné dans ces pages, mais jamais commenté en détail, ce bijou irrésistible m'accompagne à chaque élection – quel que soit le résultat, je fais sonner Le Triomphe de la République. Parce qu'il est toujours bon de se rappeler ses privilèges de citoyen libre, dans un monde où ils ne sont pas majoritaires ; mais aussi (d'abord ?), il faut bien l'avouer, parce que toutes les occasions sont bonnes pour se blottir les oreilles dans ce petit concentré de jubilations diverses.

[[]]
Étonnant hymne au soleil pour trois voix a cappella (avec quelques ponctuations de basson).
(On rencontre le même procédé plus loin pour la grâce faite aux ennemis vaincus.)

Compositeur : François-Joseph GOSSEC (1734-1826)
Œuvre : Le Triomphe de la République ou le Camp de Grand-Pré (1792)
Commentaire 1 : Cet oratorio profane célèbre la victoire de Valmy (titres provisoires : Le Triomphe de la Liberté, La Trêve interrompue). Des militaires y racontent le combat, des villageois viennent faire des danses de fraternité avec les ennemis vaincus (les adversaires sont des hommes victimes des tyrans) ; domine surtout une couleur locale folklorique, des airs à danser et des chansons à boire, des hymnes (au soleil !)… entrecoupé de quelques récitatifs issus du grand genre tragique (l'annonce de la victoire par le Maire, le récit figuratif du Général, la bénédiction de la Déesse de la Liberté), et épousant de très près les images convoquées dans le discours (nombreux coups de canon – l'Ouverture figure même, par des fusées descendantes, la fuite des ennemis !).
    Ce qui devrait être une grande foire se trouve sublimé par la plume de Gossec, qui fait de chaque récit un moment de bravoure, de chaque danse un tube irrésistible. Il pousse particulièrement loin l'inclusion de la veine folklorique à la veine épique – ce qui est quasiment la seule caractéristique musicale propre à la Révolution Française. La joie incantatoire qui se dégage de cette œuvre pourtant très didactique (jusque dans la dramaturgie : Laurent et Thomas passent cinq minutes à expliquer pourquoi ils sont là, comment ils ont écrit les couplets, par quel artifice ils connaissent par cœur une chanson alors que la bataille est à peine finie… la vraisemblance à son degré ultime et fastidieux) surprend par sa force immédiate de persuasion : chaque section est à la fois très individualisée (avec sa couleur propre au sujet de chaque danse, hymne, récit) et façonnée d'un soin mélodique, baignée d'une lumière… intense.
    Une des œuvres les plus densément gaies que je connaisse. Et l'on pourrait s'arrêter sur la quadrature du cercle de chaque numéro, tous sont à la fois immédiatement séduisants et très finement écrits. Cet assemblage hétéroclite (certaines portions sont d'ailleurs tirées de compositions antérieures) ne ressemble à rien d'autre, ni aux tragédies, ni aux opéras comiques, ni aux cantates peu dramatiques, ni aux oratorios, ni même aux opéras de la période révolutionnaires, plus souples. Ce serait le Tarare de la musique de circonstance, en quelque sorte – mais dans un style plus champêtre-sautillant que dramatique-explosif.

[[]]
Divertissement final d'un opéra mythologique ou air de guerre ?

Interprètes : Salomé Haller (Laurette), Antonella Balducci (Déesse de la Liberté), Guillemette Laurens (Aide-de-Camp), Makato Sakurada (Thomas), Claudio Danuser (Général), Philippe Huttenlocher (Vieillard), Arnaud Marzorati (Maire) ; Chœur de la Radio Suisse Italienne de Lugano, Coro Calicantus, I Barocchisti, Diego FASOLIS
Label : Chaconne, la déclinaison baroque de Chandos (2006, enregistrement 2002-2005)
Commentaire 2 : Il n'existe qu'une seule version de l'œuvre ; les Arts Florissants l'ont donnée à l'occasion du Bicentenaire de la Révolution, avec beaucoup d'autres pièces de circonstance de Gossec ou Méhul, mais cela n'a jamais été publié.
    Ce qu'en font I Barocchisti tire le meilleur parti de l'œuvre : l'orchestre est d'une grande vivacité (sans ce sens vigoureux de la danse, tout s'effondrerait probablement), les chanteurs tous pénétrés de la circonstance et très engagés. La saveur étrange de Guillemette Laurens et l'éloquence limpide de Salomé Haller sont tout particulièrement délectables, mais même ceux qui ont davantage de difficulté avec l'accent français le disent avec beaucoup de conviction et sans grimacer.
    Une aussi belle exécution pour une œuvre aussi singulière et roborative, voilà qui concourt à un disque de l'île déserte – ou en tout cas, compatible avec chaque célébration, chaque élection. Ce que je ne me prive pas de faire, et puis vous inviter, si vous aimez la danse, à accourir tous, boire du vin de France et danser avec nous.

gossec le triomphe de la république brunswick

[[]]
La bénédiction de la Déesse de la Liberté.

Un peu de contexte 1 : le style révolutionnaire
    Une notule entière tente d'expliciter pourquoi – pour des raisons liées à la fois à la nature de cet art, et à l'Histoire elle-même – il n'a pas existé à proprement parler de style révolutionnaire en musique. J'aurais tendance à nuancer mon propos désormais, dans la mesure où les chansons populaires y occupent tout de même une place telle que la hiérarchie des genres s'y trouve profondément brouillée, et où la veine mélodique et rythmique s'ajustent grandement au fil des années 1790.
    Mais il est vrai que cette musique ne diffère en rien fondamentalement de celles des 1780, et que la documentation discographique dont nous disposons ne permet pas réellement de juger finement de ces changements sur un vaste corpus. (Les partitions, du fait de leur courte durée de vie – œuvres de circonstance, et de toute façon changements rapides de régime –, sont difficilement accessibles pour la plupart, à moins d'être chercheur.)
    Toutefois, s'il existe une œuvre parangon d'un hypothétique style révolutionnaire, c'est bien ce Triomphe de la République : langage postgluckiste mais libéré de sa gangue hiératique, quantité de chansons et danses populaires… Et bien sûr ce livret pompeux de Marie-Joseph Chénier, un délice d'outrances matamores servies au fil de farandoles guillerettes – et de protestations d'amitié entre les peuples.

Un peu de contexte 2 : Gossec
    Contemporain de Haydn, Gossec est déjà un homme mûr lorsque sa carrière s'épanouit dans les années 1770 – Sabinus, sa première tragédie en musique, date de 1773, et manifeste déjà le style dit « gluckiste » avant même la présentation du premier ouvrage de Gluck à Paris !  (ce qui soulève beaucoup de questionsDirecteur général de l'Opéra à partir de 1782, Gossec dont le Te Deum de 1779 avait été très remarqué… est adopté par la Révolution comme le grand musicien des cérémonies officielles – il écrit même un autre Te Deum pour la Fête de la Fédération (!) du 14 juillet 1790, puis la première orchestration de la Marseillaise en 1792 (sous une forme dramatisée appelée Offrande à la Liberté, une cantate incluant d'autres numéros). Son grand âge lui permet de connaître également la Restauration, sous laquelle il achève sa carrière… avec un Te Deum (1817).
    Ses symphonies, inhabituellement fouillées et polyphoniques (telle la célèbre « Symphonie à 17 parties » de 1809), marquent aussi un tournant du genre vers une substance musicale supérieure (et ton plus sérieux / romantisant) – comme pour sa Messe des morts de 1760, beaucoup plus sombre et « subjective » que ses équivalents contemporains (qui n'hésitaient pas à écrire de jolis Requiem en majeur avec des sections sautillantes comme du seria). En somme un très grand représentant de tous les genres, même si ses Quatuors ne marquent pas une rupture aussi nette que dans les autres domaines.

Un peu de contexte 3 : une commande
    C'est ainsi tout naturellement qu'à l'occasion de la victoire de Valmy, le choix du compositeur de la célébration se porte sur Gossec, pour un divertissement lyrique destiné à être joué sur la scène de l'Opéra. Côté livret, c'est Chénier cadet (Marie-Joseph) qui est mandaté ; il est passé de mode aujourd'hui – il faut dire qu'il survit, le vilain, à la période –, mais il était alors une figure proéminente. Politique d'abord : membre du Club des Cordeliers (celui de Marat, Danton, Desmoulin, Fabre d'Églantine, Laclos… farouchement contre la royauté), député votant la mort du roi. Littéraire ensuite : outre des épîtres en vers et autres textes engagés, on lui doit beaucoup de pièces historiques à visée émancipatrice / édifiante, souvent en délicatesse avec la censure : sous l'Ancien Régime avec Charles IX ou la Saint-Barthélémy (autorisé seulement à l'automne 1789), Caïus Gracchus (1792, interdite – « Des lois, et non du sang ! » fut lu comme une critique envers le nouveau pouvoir), et toutes sortes de sujets très connotés « Lumières » — Brutus et Cassius, Jean Calas, Fénelon… Ainsi que diverses tentatives d'adaptation de la tragédie grecque (Œdipe-Roi, Œdipe à Colone) ou de Shakespeare (Brutus & Cassius, précisément) au patron de la tragédie (néo)classique.
    Ce parcours, malgré les controverses qui l'entourent, laisse figurer la facilité avec laquelle le poète a pu se couleur dans l'exercice d'un divertissement idéologique de commande, en faveur des vainqueurs de Valmy.
    Seulement dix représentations, l'accueil critique fut un peu dépité eu égard aux noms engagés et aux promesses faites, mais le public (à cause de l'œuvre, de l'exaltation de la victoire ou de la pression sociale, je n'en sais rien, il existe sans doute de la documentation plus approfondie sur ce sujet) très chaleureux.

[[]]
Le très-primesautier « Mort, frappez les rois d'épouvante ! ».

samedi 13 juillet 2019

Saison 2018-2019 : remise des prix symphoniques, chambristes, solistes


La notule a été complétée : vous pouvez désormais retrouver la rétrospective de ces autres grands moments (en attendant l'oratorio, le lied, et bien sûr les salutations de productions, d'artistes…).




les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat

e) Musique symphonique

Sibelius 2 par l'orchestre Ut Cinquième, direction William Le Sage. Dans une église insupportablement glaciale (10°C, pas plus), la plus grande interprétation que j'aie entendue de cette symphonies. Bien qu'ensemble amateur, on est saisi par l'aisance et l'aplomb incroyable de cette formation, le plaisir évident de jouer aussi. William Le Sage (alors encore étudiant en direction au CNSM, il vient d'obtenir son prix il y a deux semaines !) parvient avec eux à sculpter la structure élusive des symphonies sibéliennes : l'impression de comprendre, comme jamais, les transmutations de la matière thématique, et avec quel relief et quelle gourmandise. Une expérience d'orchestre où les musiciens vous donnent l'impression de connaître si bien la composition que vous auriez pu l'écrire, un de ces voyages qui peuvent marquer une vie de mélomane.

Star Wars IV,V,VI,VII par l'ONDIF : musique géniale, du niveau des grands Wagner (en tout cas les IV & V), une forêt de leitmotive incroyables, habituellement couverts par les dialogues et bruitages, qui peuvent enfin, en condition de concert, s'épanouir (on entend mal sur les disques, qui ne sont d'ailleurs pas complets, et qui souffrent de manquer de l'ancrage de l'image évidemment, comme du Wagner écouté en fond…). A fortiori avec l'investissement toujours exceptionnel de l'ONDIF, qui n'a d'ailleurs rien mis à côté dans ces courses très intenses (où il faut absolument tenir le tempo) et malgré des traits d'orchestre absolument redoutables (et très exposés). Incroyablement jubilatoire en termes de musique pure, même indépendamment de l'intérêt des films.

Mendelssohn 3 par l'OCP et Boyd : À la fois charnue et acérée, la lecture la plus complète que je n'aurais pu rêver de cette symphonie… je découvre au moment de son départ que, tout en sobriété et finesse, Boyd est un très grand chef. Et l'engagement de l'OCP, comme d'habitude, combiné à leur hallucinant niveau individuel, a battu à plates coutures toutes mes références discographiques (Vienne-Dohnányi, HerasCasado-FreiburgerBO, Fey-Heidelberg…), émotionsubmergeante.

Bruckner 6 par l'OPRF et Chung (que j'entendais diriger pour la première fois, étrangement !). Je tenais la symphonie pour la plus faible de Bruckner – la seule que je n'aime pas vraiment, avec la 8 –, et j'ai au contraire été absolument passionné de bout en bout par cette lecture peut-être facialement traditionnelle, mais qui empoigne le matériau avec une telle intensité, une telle qualité d'articulation, que tout paraît, pour une musique aussi formelle et abstraite, incroyablement présent.

Polaris de Thomas Adès (Orchestre de Paris, Harding), pièce contemporaine au sujet astral, qui exploite l'espace d'une salle de concert de la façon la plus persuasive et agréable. Ce ne doit pas être très opérant au disque, mais c'est un ravissement en contexte.

Chostakovitch 5 par Toulouse et Sokhiev : Après avoir vénéré Chostakovitch et puis (très rare cas en ce qui me concerne) avoir réévalué mon intérêt sensiblement à la baisse ; après une mauvaise expérience en salle de cette symphonie (OPRF / Kuokman, vraiment pas un bon soir), l'une des rares que j'aime vraiment chez lui (avec la 10)… une révélation. Lecture ronde mais dense et intense, portée par l'engagement toujours sans faille de l'orchestre. La lumière douce et aveuglante à la fois du Largo m'a terrassé.

Quelques autres grandes expériences, comme le Beethoven (1,2,4) totalement ravivé et jubilatoire du Concert des Nations, ou Mendelssohn 4 & Schumann 2 par Leipzig (quel orchestre somptueux, charpenté à l'allemande mais d'une rare chaleur).

les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat

f) Musique de chambre

Le Cuarteto Quiroga, mon chouchou de tous les quatuors en activité, dans un incroyable programme Turina (Oración del Torero), Ginastera 1, Helffter (Ocho Tientos), Chostakovitch 8 !  La fine acidité fruité du son, le feu, la lisibilité sont poussés à des degrés inégalés dans des pièces dont la rareté n'a d'égale que la richesse (les modulations de Turina, les danses folles de Ginastera…).

Quintette piano-cordes de Jean Cras (Sine Nomine, Ferey). Farci de folklore breton et de chants de marins, mais d'une sophistication digne de son goût postdebussyste, une œuvre considérable, rarissime au concert (il s'agissait de célébrer la parution d'un second enregistrement de ce quintette).

Trios piano-cordes de Mmes Mendelssohn-Hensel, Wieck-Schumannk, Reverdy et K.M. Murphy par le Trio Sōra (là aussi, dans le tout petit groupe des meilleurs trios du monde, avec avec les Zadig, les Grieg et les ATOS…). Œuvres de grand intérêt, de véritables bijoux structurés avec sérieux et mélodiques avec générosité, servies avec l'évidence de ces artistes de haute volée (qui font sonner, sans exagérer, Kagel comme s'il était aussi accessible et génial que Mozart).

Réentendre, à deux ans d'intervalle (!) l'immense Quintette piano-cordes de Koechlin, cette fois par Léo Marillier et ses spectaculaires amis. Un des sommets de toute la musique de chambre.

Mouvements tirés de Haydn 72-2, Schubert 14, Grieg, Fauré, et deux quatuors de Brahms (3, par les Voce) Leilei (figuralismes d'arbre) par les étudiants du Quatuor Voce dans le 93 (CRR Aubervilliers, CRD Courneuve, CRM Fontaine-sous-Bois…). Niveau quasiment professionnel, même pour les quatuors issus de conservatoires municipaux, une homogénéité de son, une aisance, et même une réelle maturité musicale… Les présents (très peu nombreux dans la Mairie du IVe) furent très impressionnés. Un vrai moment intime et très intense de musique de chambre.

Sonates anglaises violon-clavecin (rien que des opus 1 !) du premier XVIIIe, d'Eccles, Stanley, Shield, Gibbs, Festing… par Martin Davids & Davitt Moroney. Outre les talents exceptionnels de conteur (et en français !) de Moroney, très surpris par l'intérêt de ce répertoire (étant peu friand de musique de chambre baroque, en général surtout décorative), et découverte de Martin Davids, un violoniste qui joue avec la même facilité que s'il traçait négligemment un trait de crayon dans le spectre sonore…

Pièces avec flûte, notamment de Rolande Falcinelli. Découverte de la compositrice, encore une figure, comme Henriette Puig-Roget par exemple, qui représente avec beaucoup de valeur la succession de la grande tradition française du début du XXe, et que le disque, les concerts ont totalement occultée.

Et quantité d'autres grandes aventures… les Quatuors de Gasmann et Pleyel sur instruments d'époque (Quatuor Pleyel), l'arrangement de la Symphonie 104 de Haydn pour Quintette flûte-cordes, un après-midi consacré à Louis Aubert par Stéphanie Moraly, la Première Symphonie de Mendelssohn pour violon, violoncelle (Quatuor Akilone) et piano quatre mains, le même Turina pour quatre guitares, l'intégrale des Trios de Brahms par Capuçon-Moreau-Angelich, le beau quatuor de Jean-Paul Dessy (Quatuor Tana), du clavecin à quatre mains (avec même au menu Saint-Saëns et Dvořák !)… bombance !

les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat

g) Musique solo

Franck, Saint-Saëns, Samuel Rousseau, Tournemire, Demessieux à la Madeleine par Matthew Searles. Quel programme de raretés !  Et exécutées avec une grande générosité, malgré l'instrument et l'acoustique vraiment difficiles. Les improvisations transcrites de Tournemire vous foudroient par l'ampleur des possibles qui s'ouvraient instantément sous les doigts de l'auteur des Préludes-Poèmes (on est plutôt dans cet esprit très complet, virtuose et nourrissant que dans les contemplations poétiques grégoriennes de l'Orgue Mystique).
Pas vu beaucoup de récitals d'orgue de cet intérêt et aussi bien soutenus !

Boyvin, Marchand & Bach sur le tout jeune orgue de Saint-Gilles d'Étampes (2018 !). Les deux Français splendides… en particulier Boyvin, lyrisme d'opéra si prégnant transposé (mais sans creux, répétitions ni longueurs, contrairement aux transcriptions d'opéras réels) dans le langage organistique. Si peu documenté au disque, et si persuasif.

Bach, Intégrale des Sonates & Partitas pour violon, Isabelle Faust. Comme le disque en témoigne, l'équilibre absolu entre les traditions, ni épaisseur du trait ni acidité du timbre, le meilleur de tous les mondes à la fois, tout en sobriété.

Beethoven, Sonates 6-14-16-31 par Daniel Barenboim. Autant j'ai de très grandes réserves sur le chef, autant le pianiste m'intéresse toujours. On pourrait trouver des petits jeunes encore plus fiables, mais il demeure bien préparé et très bien articulé comme toujours. Si ce concert m'a marqué (et davantage que celui avec les 7,13,21), c'est que j'ai redécouvert à l'occasion les sonates 6 et 16, de formidables bijoux d'invention qui ne m'avaient jamais autant frappé au disque.

Moi qui n'avais vu qu'un seul récital de piano solo en dix ans de concerts parisiens (et encore, un concert uniquement constitué de transcriptions d'opéras, d'oratorios et de symphonies par les élèves en direction de chant d'Erika Guiomar !), je les ai multipliés cette saison, avec la confirmation de l'évidence que les plus célèbres, même les artistes sérieux décantés par la carrière, ne sont pas nécessairement les plus intéressants.
Barenboim a tenu son rang, mais Pollini dépassé par des programmes que son âge ne lui permettent plus d'assumer, ou Zimerman excellent (mais pas virtuose ou singulier au point d'accéder aux demandes invraisemblables qu'il adresse à la Philharmonie pour accepter de venir) n'ont pas été mes plus grands moments d'éblouissement. Très agréable néanmoins, et belle expérience d'entendre tout ce monde en vrai, de se faire une représentation de la réalité de leur son (pareil pour Martha Argerich, que j'entendais pour la seconde fois – elle ne m'a pas déçu, absolument splendide et habitée dans le Concerto de Schumann, en revanche sa supériorité absolue me paraît une vue de l'esprit).

dimanche 7 juillet 2019

« Il y a peut-être dix chefs dans le monde dignes de diriger les grands orchestres »


Quelle série.

Tandis qu'Arte rediffuse les édifiantes coulisses du concours Georg Solti, et que je viens d'assister au plus extraordinaire spectacle de disjonction entre un chef et son orchestre (refus d'obstacle manifeste), voici que je rencontre ce documentaire qui veut expliquer l'importance des chefs d'orchestre, à travers un prisme un brin maximaliste.

L'occasion, je crois, de faire le tour de quelques idées qui s'expriment souvent.



attali lol
Dimitri Mitropoulos, (grand) chef peu porté sur la coordination.
Il faut écouter la Bérézina exaltante de son Elektra-nawak à Florence !



1 – Le rôle du chef d'orchestre

Il faut d'abord se mettre d'accord sur la nature même du travail de chef d'orchestre. Il ne produit pas de son, et les musiciens savent jouer en rythme…

Alors, à quoi sert-il ? 

Il tient tout de même un rôle de coordination : il garantit que le tempo est le même pour tous, et toujours vérifiable visuellement (même sans lever les yeux, les musiciens perçoivent la pulsation des gestes). Il organise aussi les nuances (le début et l'intensité d'un decrescendo, par exemple), afin d'obtenir un résultat homogène.
Car il a accès, contrairement aux musiciens qui n'ont que leur partie sous les yeux (sinon, trop petit à lire, trop de « tournes » aussi, alors qu'ils ont besoin de leurs mains – même si les dispositifs électroniques pourraient changer ce point), à l'intégralité de la partition, et peut surveiller les entrées, donner les départs, rectifier les décalages.

Ensuite vient le rôle artistique : les partitions ne notent pas l'intégralité des articulations et des effets (trop de paramètres, même les partitions de Ferneyhough ne couvrent pas tout !), le chef donne une lecture cohérente et unifiée parmi les milliards de possibilités. On peut légitimement jouer un Haydn plutôt lyrique et formel, ou plutôt joueur et pépiant, les deux options peuvent être soutenues.

Il n'est pas donc pas tout à fait inutile. Mais à ces observations théoriques assez minces, il convient d'ajouter ce que tous les spectateurs ont pu constater : empiriquement, chacun peu voir à quel point un chef change immédiatement un chœur ou un orchestre, parfois sans même s'être consultés, rien que par sa posture, quelque chose de différent (et parfois de saisissant !) se crée, la musique s'enflamme.
Alors qu'on peut considérer avec distance ou doute leur impact réel sur le papier, il devient une évidence lorsqu'on écoute un disque ou se rend dans une salle de concert.



attali lol
Ferenc Fricsay, directeur musical extrêmement marquant (de la RIAS, Radio de Berlin-Ouest),
chef invité calamiteux (aussi bien à l'Opéra de Lausanne qu'en concert avec le Phiharmonique de Vienne). Deux métiers.




2 – Typologies

À ce point, ce sera utile pour la suite, il convient de distinguer les rôles de chef permanent (directeur musical) et de chef invité, de chef symphonique et de chef de fosse. Les qualités requises n'ont rien à voir.

Le directeur musical n'a pas besoin d'être bon avec les gestes. On attend de lui d'être capable d'avoir une vision pour façonner l'orchestre et le faire progresser, une technique du son pour le faire évoluer, d'avoir une image cohérente d'une programmation séduisante pour le public. Il doit à la fois avoir l'autorité pour changer l'orchestre sur le long terme, et l'empathie pour sentir les besoins de ses musiciens, les goûts du public (ou ce qu'il peut leur apporter de neuf.
À l'inverse, le chef invité, dont le rôle est devenu encore plus difficile à présent qu'on peut voyager vers toutes les cultures à coup d'avion, doit en deux services (séances de répétitions) imposer sa vision et sa personnalité, sans avoir le temps de travailler à fond la question du son (il faut prendre l'orchestre comme il est, ce n'est pas un travail de long terme), sans pouvoir épuiser tout ce qu'il veut faire de l'œuvre. Il doit être capable en très peu de temps (d'où l'importance de la gestique, dans ce cas : s'il arrête la musique pour expliquer chaque mesure, il n'y arrivera jamais) de donner un maximum d'indications et d'emporter l'adhésion de l'orchestre. [On reviendra sur ce point : les orchestres jugent en quelques instants les chefs, et leur bonne volonté peut se décider presque instantanément.]

Le chef symphonique correspond à l'image du chef-démiurge, dont on attend qu'il donne sa vision des chefs-d'œuvre du patrimoine (vision majoritaire mais discutable au demeurant, en quoi a-t-on besoin de singularité pour jouer des chefs-d'œuvre plutôt que de les donner tels qu'ils sont ?).
Le chef de fosse est lui un chef-accompagnateur : son travail est surtout de suivre les chanteurs, en particulier dans le répertoire italien où ils ont beaucoup de liberté de phrasé (et souvent un niveau de solfège considérablement plus limité que les instrumentistes). Il doit pouvoir anticiper les effets, réagir aux erreurs, pour que l'orchestre ne soit pas trop décalé. Bien sûr, il a aussi droit à sa vision, surtout dans les répertoires où l'orchestre est déterminant (Wagner, Strauss, Debussy), mais contrairement au chef symphonique, il doit absolument être capable de réagir efficacement à des situations d'urgence, et pas seulement de préparer l'orchestre pour correspondre parfaitement à sa conception de l'œuvre. [Le problème n'existe pas pour le ballet, où on demande surtout à l'orchestre de jouer régulièrement – ce ne sont de toute façon pas des soirées de prestige pour l'orchestre, même lorsque la partition est bonne ; on y embauche en général des chefs de faible notoriété.]

Vous vous rendez compte du changement considérable d'habitudes quand un chef symphonique obtient un poste dans une maison d'Opéra…
J'ai déjà mentionné dans ces pages la mésaventure de Leonard Slatkin, grand chef symphonique à la très belle carrière dans des répertoires difficiles et avec de très grands orchestres… mais chassé du Met après quelques représentations de La Traviata, car il ne parvenait pas à suivre les minauderies improvisées d'Angela Gheorghiu. Ce n'était pas un manque de professionnalisme de sa part, mais il n'était tout simplement pas aguerri à suivre des sopranes capricieuses, ce qui est un vrai métier, assez significativement différent.



attali lol
Herbert von Karajan, la permanente la plus photogénique de l'Ouest.



3 – Juger un chef

Une fois tout cela posé, on se rend compte d'une chose : il est très difficile de juger des mérites d'un chef d'orchestre. Bien sûr, c'est déjà difficile pour un soliste, un chanteur, un musicien d'orchestre, un orchestre tout entier (le goût personnel, les circonstances de la représentation pour les musiciens, notre humeur, etc.)… mais pour des animateurs qui ne produisent aucun son ?

Il suffit d'interroger les différentes catégories concernées : demandez un avis sur quelques chefs en vue, vous verrez l'écart considérable (non seulement des noms, mais des justifications) entre les autres chefs, les musiciens, les auditeurs mélomanes, les auditeurs plus grand public… Et ce n'est pas limité à « efficace en répétition » / « jolis moulinets enthousiastes », il existe vraiment des perceptions de fond très différentes.
La vérité se situe-t-elle dans la beauté du concert final (des chefs avec une piètre technique de bras, ou méprisés des musiciens, font des concerts magnifiques), dans la qualité des répétitions (celui qui arrive avec des idées claires et les transmet), dans la préparation (celui qui maîtrise vraiment sa partition lorsqu'il arrive sur le podium). Qui est le grand génie, qui est l'imposteur ?

Car visuellement, si le gars bat bien des bras en mesure, qui pourra distinguer celui qui connaît sa partition par cœur, de Jacques Attali ?  (oui, certes, on se rend compte immédiatement qu'il ne sait même pas bouger les bras, mais vous voyez ce que je veux dire)

attali lol

C'est tout le problème des concours de direction d'orchestre : d'abord on ne peut juger que des chefs invités, et sur un format encore plus court (un bout de répétition). Ensuite on juge un chef sur l'efficacité de ses gestes, sur sa communication avec des musiciens dans un exercice très artificiel (être jugé pendant qu'on est censé diriger, pas évident), et évidemment on le juge dans son interaction sur un répertoire imposé avec un orchestre précis… Tout au plus peut-on sentir le charisme, mais celui qui sera un grand bâtisseur de lectures complètes de symphonies de Mahler, capable d'élever le niveau d'orchestres… on passera immanquablement à côté.

À cela se mêlent inévitablement les tropismes esthétiques du jury (« on ne peut pas jouer Haydn / Beethoven / Brahms / Schönberg comme ça »).

Juger une direction d'orchestre, c'est par essence juger les apparences, ce qu'on croit qu'il s'est passé. Il faudrait réellement interroger des collègues chefs comme dans un jury, mais aussi sonder les musiciens individuellement, puis le public, pour essayer de tirer au clair cette transmission impalpable – le plus pertinent serait sans doute l'étude d'électro-encéphalogrammes des artistes et des spectateurs !  (mais quelles conclusions générales pourrait-on en tirer ?)



cobra
« Non seulement Beethoven était sourd, mais en plus son métronome déraillait, et par-dessus le marché personne n'avait compris comment il fallait compter les temps »
Maximianno Cobra, chef vraisemblablement davantage incompris que génial.



4 – Grands chefs & imposteurs

Les trois circonstances rapprochées qui ont motivé la production cette notule éclaire différents aspects de cette interrogation : comment évaluer un chef ?

♦ Les bandes vidéo du Concours Solti de Francfort (il en existe plein d'autres sur YouTube, et aussi pour les grands concours de Besançon, Hong-Kong…) montrent le caractère assez artificiel et aléatoire de l'exercice : ce sont finalement des chefs déjà expérimentés qui l'emportent, parce qu'ils savent comment communiquer avec un orchestre devant un jury, sans être nécessairement les futurs démiurges. Je n'ai jamais réentendu Kuwahara (qui ne doit pas faire carrière en Europe), mais Yamada (vainqueur à Besançon, tout à fait valeureux) n'est pas tout à un aigle suffocant de hauteur de vue, et Kuokman (Concours Svetlanov de Radio-France) m'a même permis de vivre une de mes pires soirées d'orchestre (jamais entendu le Philharmonique de Radio-France éteint et mou comme cela, dans du Chostakovitch pourtant !).
    Mais ce tremplin est important pour les jeunes chefs, qui peuvent ainsi faire leurs armes et débuter un carnet d'adresses – à la fin des fins, si un chef devient un peu connu dans une localité, apprécié du public et pas trop détesté des musiciens, on le fera revenir, même s'il n'est pas le meilleur.

♦ Je raconte la débâcle spectaculaire (et l'incurie assez moche) de l'Orchestre de l'Opéra de Paris dans les représentations en cours de La Forza del Destino de Verdi : un chef de fosse, pour une quinzième représentation d'une série d'un opéra déjà au répertoire de l'orchestre, dans du Verdi (pas le plus touffu et retors…), avec des chanteurs plutôt rigoureux, qui ne parvient pas à rattraper des décalages assez simples (chanteur et orchestre jouent en décalé jusqu'à la fin de la phrase…), et pis, qui dirige tout le temps en retard sur les chanteurs (tous les ploums arrivaient après l'attaque des voix), il y a un vrai problème. De maîtrise de la part de Nicola Luisotti, mais surtout de bonne volonté de l'orchestre, qui n'essayait même pas de jouer avec les chanteurs (ponctuations des récitatifs systématiquement à côté, pupitres pas ensemble lorsqu'il y a des doublures…).
C'est ce que l'on appelle tirer le rideau : chez certains grands orchestres, si les musiciens estiment que le chef n'est pas compétent / pas plaisant / pas assez sûr de ce qu'il veut, ils se mettent à jouer en pilote automatique sans plus suivre ce qui se passe sur le podium. Chez la plupart des grands orchestres, cela ne s'entend pas (bien sûr que le Met peut jouer n'importe quel Verdi les yeux fermés, que New York vous fait de fantastiques Brahms sans chef…) ; chez l'Opéra de Paris, cela s'entend, les musiciens font entendre leur mépris de la musique et du chef en jouant avec la plus grande économie possible, sans même faire l'effort, par respect pour les chanteurs et le public, d'être en rythme – alors que leur niveau individuel doit être le plus élevé de France (donc parfaitement capables de jouer proprement Verdi, même sans chef), et que leur salaire correspond à celui de cadres dans de grandes entreprises…

♦ Précisément, le documentaire de la BBC Conductors and Conducting se centre tout entier, au lieu d'expliquer le rôle d'un chef (symphonique & invité, en l'occurrence) ou ce qui fait la différence entre deux personnalités, sur la thèse de l'imposture généralisée. Selon les intervenants choisis, il y aurait une dizaine de chefs capables de diriger un grand orchestre, et les besoins commerciaux de faire des concerts contraindraient à embaucher 990 guignols pour boucher les trous entre ces 10 chefs.
Le nombre avancé est bien sûr ridicule : peut-être, chez les grands génies hypra-techniciens über-efficaces (et appréciés des musiciens) n'y a-t-il que peu de gens qui fassent l'unanimité, mais des chefs qui parviennent à tirer des merveilles d'orchestres modérément dotés, et a fortiori des grands orchestres, j'en ai beaucoup. Et pas des vues de l'esprit : des gens que je ne connais pas, et qui d'un orchestre que j'ai l'habitude d'entendre irrégulier ou ronronnant, font soudain, l'espace d'un soir, la phalange la plus inspirée du monde. J'ai vécu ça avec Günter Neuhold, George Cleve, Max Pommer, Emmanuel Villaume, Klaus Weise, Sora Lee, William Boyd, Enrique Mazzola, William Le Sage… pas des vedettes de l'industrie du disque, assurément, mais des magiciens à qui je doute que ces Messieurs aient pu penser (sauf à être dans la bonne province au bon moment, et au début des années 90 où ils s'expriment, beaucoup n'avaient pas commencé leur carrière – certains n'étaient même pas nés).

Le plus drôle est que ces gens, qui déterminent le nombre de chefs réellement intéressants, sont des écrivains, critiques (Norman Lebrecht, Hugh Canning…), metteurs en scène (que vient faire Sellars là-dedans ?) ou des chefs dont, précisément, le public, la critique et les confrères ont régulièrement remis en doute la compétence : Welser-Möst (réputé pour son ennui, et de fait, si c'est un très bon chef de fosse, il a des carences techniques pour bâtir un Mahler, j'ai pu en juger sur pièce alors qu'il avait Cleveland sous ses ordres !), Maazel (grande technique, mais à qui l'on reproche – trop, à mon sens – de n'avoir plus rien à dire depuis les années 1970 ; moi j'aime beaucoup son passage à New York en fin de carrière, pas original, mais toujours très habité), Mehta (qui après un début de carrière fulgurant s'est mis au service de la routine de luxe pour les grandes glottes du type 3 Ténors et les sons & lumières Turandot dans la Cité Interdite), Salonen & Jansons (admirés de tous – un peu moins de moi, je l'avoue –, mais pas non plus de grands visionnaires, ça ronronne pas mal chez eux, surtout depuis 10-20 ans). Et ce sont eux qui décrètent (sans doute en se jugeant du lot ?) qu'il n'y a qu'une poignée de chefs compétents.

En revanche, le film soulève des points très intéressants, qu'on peut débattre mais qui mettent en évidence (toujours dans le domaine ultra-restreint de la compétition d'élite au sommet, très loin de ce qu'est la réalité du métier dans l'ensemble des salles du monde) plusieurs difficultés quant à l'évaluation des chefs.

La montée du niveau des orchestres rend difficile de trouver des chefs qui, réellement, apprennent aux musiciens. La qualité technique est devenue telle que les orchestres sont désormais en place tout seuls, et parfaitement ; il faut donc avoir une proposition forte à apporter pour intéresser les musiciens.
→ La difficulté intrinsèque de juger les chefs et l'excellence des orchestres ouvrent la voie à l'imposture. Un jeune charismatique qui fait de jolis moulinets (coucou Muti) peut très vite être promu par ses agents, les labels discographiques, les magazines, et tout s'emballe. Comme on ne lui confie alors que de très grands orchestres, le résultat est forcément bon. La notoriété n'est déjà pas corrélée à la qualité dans les autres domaines, mais il faut tout de même être très bon… pour un chef, potentiellement, on peut être assez peu efficace et faire carrière. C'est en tout cas ce que disent les invités du documentaire (et cela paraît possible).
Le phénomène du baisser de rideau, expliqué très froidement par l'ancien violon solo du New York Philharmonic (depuis, le violoncelle solo du même orchestre l'a aussi évoqué dans la presse) : un chef qui ne paraît pas compétent aux musiciens dans les premières secondes, ou qui hésite (le violoncelliste décrivait même le cas des jeunes chefs un peu impressionnés qui commençaient par « très honoré », il se flattait de ne plus écouter un mot de ce qu'il disait après cette salutation !) est immédiatement disqualifié par les musiciens, et ils jouent alors en pilote automatique – très joliment bien sûr (ils ne sont pas tous des paresseux comme à l'Opéra de Paris), mais sans suivre le chef.
Le goût de l'argent : un chef pouvant gagner, en un concert, davantage que tout l'orchestre… Ou Celibidache qui veut être payé autant que Kleiber, juste par principe. Effectivement, les grands postes des orchestres américains sont des salaires à quelques millions l'année, et quelques-uns les cumulent (Jaap van Zweden avait, dernièrement, les plus gros revenus ; ce fut Levine un temps). Dernièrement, le poste le plus rémunérateur n'est d'ailleurs pas le plus prestigieux, le National Philhamonic (excellent au demeurant), sis à Washington. Les artistes n'y aiment pas trop la vie morne de capitale administrative, mais le salaire attire.

Tout cela est bien sûr sous-tendu par des prémisses plutôt discutables (et assez déclinistes) : autrefois on était sérieux, aujourd'hui tout est superficiel (ou même : même les chefs sont corrompus par le CD et utilisent les concerts comme répétitions – ce qui ne concernait donc, dans les années 90, que très peu de chefs, et qu'en diraient-ils, aujourd'hui où tous les concerts sont captés… quelle excuse trouver ?). Les rares noms de modèles avancés sont aussi assez sujet à caution : ils distinguent Bernstein (accordé), Carlos Kleiber (la grande coqueluche au moment du tournage, certes fulgurant mais qui ne faisait que peu de concerts et ne travaillait qu'une poignée d'œuvres, là aussi très loin du boulot du chef de terrain qui assure toutes les représentations dans sa ville de province, du ballet aux symphonies de Mahler… il est plus facile d'être excellent sur quatre symphonies qu'en couvrant tout le répertoire en courant toute l'année…), Jansons (certes de bons gestes, mais immense, vraiment ?), Tennstedt (gestique peu claire, mais charisme intense, c'est vrai).
Pourquoi eux plutôt que les autres, je ne vois pas trop. J'aurais surtout aimé avoir le nom des imposteurs de chacun…

D'autant que pendant qu'on nous explique doctement qu'on ne sait plus diriger de nos jours, le montage passe derrière des symphonies de Beethoven jouées par Klemperer, où la pâte est molle, les pupitres sont dissociés, les attaques jamais ensemble… Mais forcément, on est plus crédible dans sa posture de juge en disant que le niveau a baissé.

Ils insistent beaucoup sur Karajan évidemment, en tant que départ d'un phénomène d'idolâtrie permanentée (« Karajan joue Beethoven »), un charisme de dos, comme disait Gustav Leonhardt, avec en sous-texte qu'il était probablement surévalué, ou en tout cas pas au niveau de gloire qui était le sien.

De mon point de vue de mélomane d'abord intéressé par les œuvres, je remarque simplement qu'on est arrivé désormais à une époque où n'importe quel orchestre secondaire peut jouer impeccablement les œuvres les plus difficiles du répertoire. Où les chefs ont un peu bossé la musicologie et ne jouent plus Haydn comme Bruckner. Évidemment, dire cela me pose en ravi de la crèche plus qu'en esthète exigeant.

Je trouve beaucoup plus intéressant le propos de Gerard Schwarz (pas le plus grand chef du monde, mais curieux, lui – très beaux disques de musique américaine chez Naxos) qui explique avec humilité le rôle de truchement du chef, et dans le détail l'effet de la gestique sur un orchestre, sans prétendre que c'est lui qui rend Beethoven intéressant, simplement qu'il le seconde en aidant l'orchestre à le servir au plus près des intentions mises dans la partition.



neuhold
Günter Neuhold, un des plus extraordinaires chefs invités au monde – mais certes pas un chef à magazines.



5– Chefs en activité

Comme je suis chez moi, dans mon petit morceau de Toile pas trop fréquenté, et que j'y bavarde comme je veux, j'anticipe les questions et me prêt au jeu des listes de noms. Évidemment, il faut le dire hautement, tout ce que je viens d'exposer fait que j'ai conscience que mon avis, en plus de venir d'un mélomane (vaguement musicien, mais certainement pas au point d'avoir l'expertise pour juger des gens qui dirigent des musiciens professionnels du plus haut niveau), est soumis aux mêmes aléas que les autres : je ne peux percevoir que le résultat du concert ou du disque (le chef n'y est peut-être pour rien), opérer de lointaines déductions à partir de bouts de répétitions publiques ou filmées… Avis tout aussi flottant et discutable que les autres, et même davantage.

Disons simplement que ce sont des cas où j'ai nettement senti la différence, à orchestre et répertoire égal.

Des chefs qui m'ont paru transfigurer des orchestres (je me limite aux expériences en salle, où les prises de son ne peuvent pas interférer) : Günter Neuhold, William Le Sage, Paavo Järvi, Alexander Vedernikov, Edward Gardner, William Boyd, Pablo Heras-Casado, Eliahu Inbal, George Cleve, Max Pommer, Louis Langrée, Emmanuel Villaume, Klaus Weise, Sora Lee, Enrique Mazzola, Ingo Metzmacher, David Zinman, Vasily Petrenko, Roger Norrington, Giorgio Croci, Nicolas Simon, Michele Mariotti, Herbert Blomstedt, Maurizio Benini, Gianandrea Noseda, Myung-Whun Chung, Alexandre Bloch, Karina Canellakis, Simon Hewett, Jacques Mercier…

Quelques chefs célèbres qui m'ont semblé défavoriser leur orchestre : pas tant que cela, mais je vois au moins Franz Welser-Möst (pas très intéressant), Daniel Barenboim (construction du spectre à rebours de l'intérêt de la clarté, et il se passe peu de choses)…
Sinon, parmi les vedettes entendues au disque, la vénération pour Klemperer (ses Mahler exceptés) m'a toujours paru totalement énigmatique : ses Beethoven et Brahms mou et opaques où rien n'est en place, je ne m'explique pas comment les musiciens (souvent les plus enthousiastes) aiment autant cela. Autant chez Furtwängler, une flamme couve sous la poix, autant ici… ?  Je me doute qu'il y a une raison, mais personne n'est parvenu à me l'expliciter.  Un peu le même phénomène chez Giulini, dont j'aime bien certaines choses, mais dont je peine à voir ce qu'il apporte de supplémentaire pour exalter autant les gens (je me suis toujours dit que c'était sa grosse pâte qui plaisait aux mélomanes d'une certaine génération, mais là aussi, je passe sûrement à côté de ce qu'il faut entendre).

Étrangement, ce ne sont pas forcément les chefs réputés les plus sérieux qui sont les meilleurs, et inversement. Quelle forêt de mystères…

Cela réclamerait beaucoup d'exemples illustrés, mais ce sera pour une autre fois.



neuhold
Beaucoup de compositeurs, malgré leur peu de disposition, s'acharnaient à diriger des orchestres.
Il faut bien vivre.



Pour vous occuper, voyez peut-être plus spécifiquement ces quatre notules, l'une sur les libertés de phrasé utilisées pour accroître la tension, l'autre sur l'usage ou non du rubato dans la direction symphonique, la troisième illustrant la montée du niveau des orchestres, la dernière sur le rôle et l'impact d'un accompagnateur d'opéra.


Je laisse à présent chacun naviguer dans cet univers. J'avais entrepris un relevé informatif de tous les postes de directeur musical dans le monde (j'ai à peu près fini l'Amérique du Nord), mais je crains d'en arriver à bout seulement quand tous les postes auront changé !

Nous verrons, si jamais mon été est oisif. (vous pouvez toujours y croire)

vendredi 5 juillet 2019

Karel KOVAŘOVIC, quatuors : le Schubert de 1887




87)
Karel KOVAŘOVIC, Intégrale des 3 Quatuors
Quatuor Stamic

(Supraphon, parution 14 juin 2019)

Kovařovic, harpiste de carrière, devient directeur de l'Opéra National de Prague en 1900 – c'est donc sous son mandat qu'est créée Rusalka de Dvořák ! –, jusqu'en 1920. Il est notamment l'auteur des révisions de Jenůfa de Janáček avant sa création, ainsi qu'en son nom propre compositeur de sept opéras – dont un Œdipe-Roi (1891) et Les têtes de chien (1897, son grand succès ; il en existe même un enregistrement chez Supraphon – František Dyk, avec Beno Blachut).

Ses quatuors (1885-1887-1889), joués avec beaucoup d'élan (et ce grain à la fois plein et légèrement pincé-acide, tellement tchèque !) par le Quatuor Stamic, évoquent assez notablement Schubert (la manière des palpitations, des hésitations, certains ostinatos comme dans le Deuxième Quatuor, le plus beau)… qui est né 65 ans avant Kovařovic, est mort 57 ans avant la composition du premier quatuor ! Cet écart de temporalité dans les styles une fois mis à part, d'un goût qui reste effectivement dans un premier romantisme (riche cependant, on aurait dit un bon Schubert ou un bon Schumann, pas un gentil petit-maître), on tient là un corpus particulièrement réjouissant, plein de ces belles trouvailles de tournures marquantes qui caractérisent Schubert, en particulier dans le quatuor en (la) mineur.

Un régal que je recommande vivement.

--

Voir ici les autres nouveautés.

mardi 2 juillet 2019

« Chèh les Fridolins ! » – une messe britannique (et catholique) de la Victoire de 1918





Première mondiale dont il a été fait état dans le fil des nouveautés. Comment ne pas en parler ici aussi, lorsqu'il s'agit de surcroît d'une découverte originale et enthousiasmante ?

86)
Stanford, Mass Via Victrix 1914-1918 (Messe « Chemin de la Victoire 1914-1918 »)
Chœur & Orchestre Nationaux de la BBC du Pays de Galles (BBC Wales), Adrian Partington.

(Lyrita, parution 3 mai 2019)

Charles Villiers Stanford (Dublin 1852 – Londres 1924) est plutôt connu comme l'auteur de symphonies assez paisiblement conservatrices (romantisme bien conçu, mais assez peu paroxystique, et orchestré d'une façon très peu personnelle, pour ne pas dire fadement). Pourtant, c'est aussi un compositeur doté d'un réel souffle, comme en témoigne son Stabat Mater, beaucoup plus ambitieux et marquant.

Le disque paru chez Lyrita documente la première exécution, en réalité, de cette seconde Messe (il avait écrit la première au début des années 1890, pour une paroisse catholique de Londres). De ce que nous apprennent les biographies, elle ne répondait à aucune commande extérieure, apparemment un besoin impérieux de célébrer la fin de la guerre.
L'hypothèse du chef est que, bien qu'anglican, Stanford avait souhaité écrire une messe dont le message pourrait être plus universel – ou bien est-ce, puis-je proposer, l'envie de se confronter à une forme fixe familière, comme en témoignent l'usage de parcelles de forme sonate dans le Credo, ou le dialogue solistes-en-petit-chœur vs. grand-chœur qui s'inscrit dans la lignée de la Missa Solemnis de Beethoven.

En tout cas, la composition se ressent fortement du contexte : considérablement plus exaltée que la plupart de ses œuvres, elle fait appel à de nombreux rythmes de marche et ostinatos – on peut songer à « Denn alles Fleisch » du Deutsches Requiem de Brahms. Un de ces ostinatos, aux trompettes, fait entendre l'écho de sonneries militaires derrière le texte beaucoup plus paisible de l'ordinaire de la messe – même pas à un moment particulièrement dramatique (« Agnus Dei, dona nobis pacem », qui fait taire les trompettes). [Cet Agnus Dei, souvent un peu plus terne chez les autres compositeurs, est peut-être le plus beau que j'aie entendu…]
Et pourtant, quoique inscrite dans ce contexte guerrier, quoique dédiée aux soldats tombés – « Transiverunt per ignem et aquam, et eduxsisti in refrigerium », dit l'exergue –, son atmosphère, au besoin ample et généreuse, demeure très paisible, aucune menace, pas de grande avalanche de Requiem romantique, tout est tendresse et consolation.

[Cette exergue est porteuse de multiples sens possibles. Cet extrait adapté du Psaume 66, « Imposuisti homines super capita nostra, transivimus per ignem et aquam, et eduxisti nos in refrigerium. », peut se traduire de façons assez multiples : « Tu as fait monter des hommes sur nos têtes; Nous avons passé par le feu et par l'eau, » (Segond), puis l'idée de rafraîchissement qui est traduite au choix « tu nous as fait entrer en un lieu fertile » (Martin 1744), « tu nous as fait sortir dans un lieu spacieux » (Darby 1859) ou par extension « tu nous as fait reprendre haleine » (Jérusalem), voire « tu nous en as tirés pour nous donner l'abondance » (Segond 1880/1910). Il s'agit bien sûr de qualifier l'état de béatitude que l'on souhaite aux morts au combat et aux victimes du conflit, mais le refrigerium est aussi une version antérieure du purgatoire, chez les premiers chrétiens, avec l'idée d'une pause après les souffrances et avant le Jugement Dernier – d'où les traductions, sans doute, qui paraissent plus libres mais font référence à cette notion.]

Très belle partition, peu spectaculaire en instrumentation, aux solistes vocaux très intégrés au tissu général, mais joliment mobile en modulations, regorgeant d'atmosphères très différentes, quoique toutes assez lumineuses (sauf peut-être le voile qui recouvre soudain le « Crucifixus » du Credo). En tout cas, malgré sa paix, elle ne se départit jamais d'une certaine tension dramatique, pas le moins du monde ostentatoire, mais toujours présente.

Belle exécution très valeureuse pour cette première mondiale ; Jeremy Dibble (son biographe) et Adrian Partington y ont mis beaucoup d'énergie, le premier pour recopier intégralement la vaste fresque (1h07 de musique avec beaucoup de portées, bois doublés…) sous forme informatisée (le passionnant John Quinn précise qu'il avait tout mis à disposition sous le logiciel Sibelius avant même que quiconque ne s'y intéresse, au cas où !), le second qui a dépensé beaucoup de son temps pour étudier l'œuvre et monter le projet. Et le résultat, capté par les belles prises de son assez directement physiques de Lyrita, rend assez bien compte de cet élan général.

Très belle découverte recommandée, au même titre que le Stabat Mater. Si vous voulez découvrir les symphonies, les plus saillantes sont à mon sens plutôt les 1, 2 & 6.

lundi 1 juillet 2019

Saison 2018-2019 : bilan de l'année concertante & grande remise des Putti d'incarnat


La saison passée, après avoir passé de nombreuses heures à essayer de faire une jolie présentation, je n'en suis pas venu à bout et n'ai rien publié…
Cette saison-ci, du fait des… 193 spectacles vus depuis le 1er septembre (et cela se poursuit en juillet), j'adopte une autre stratégie : un grand tableau qui contient toutes les données statistiques, avec les distributions, les lieux, les époques, les remises de putti d'incarnat, le prix de revient…

Tant de beautés, parfois un peu secrètes, méritent un petit tour d'horizon, que voici.



1. Les putti d'incarnat

Voici donc venu l'instant de la grande remise annuelle de la récompense suprême pour tout artiste informé, le putto d'incarnat – qui est au diapason d'or ce qu'est la médaille olympique de lancer de poids à la compétition de pétanque de la félibrée.
Seule la rédaction de Carnets sur sol réunie en collège extraordinaire est habilitée à le décerner, ce qui garantit la clairvoyance de son attribution, et l'absence absolue de collusion maligne.

Hautement respecté, il se matérialise par un putto de van Dyck, remis directement à chaque lauréat sous forme d'un précieux carré de pixels.


les putti d'incarnat

Au delà du jeu des breloques, c'est aussi et surtout l'occasion de mettre en valeur des œuvres, concerts ou interprètes qui n'ont pas toujours été très exposés. Il est vrai que le travail de recherche de ces concerts est un poste de dépense, en temps, assez considérable à lui seul !



2. Spectacles vus

Tout a donc été placé et organisé dans ce grand tableau.

Quelques précisions utiles pour sa lecture :
♦ en gris, les découvertes personnelles ;
♦ l'astérisque sur un nom signifie que j'entends l'interprète pour la première fois en salle (deux astérisques, que je le découvre complètement) ;
♦ dans la colonne « recension », tw signifie Twitter (cliquez sur « lire la discussion » pour accéder au commentaire complet), clk Classik (forum de référence), CSS Carnets sur sol (évidemment). Certains concerts n'ont pas été commentés (ou ont pu l'être sans que je remplisse la case, d'ailleurs).

Après hésitation, j'ai conservé la cotation des spectacles, pour permettre de lire plus clairement. Elle est sur cinq et ne relève que ma propre satisfaction : elle ne mesure pas l'intérêt des œuvres, ni même le niveau ou l'engagement des artistes… simplement l'état de ma subjectivité (qui peut varier selon le moment évidemment). D'une certaine façon, la seule cotation objective possible : celle de mes émotions plutôt qu'une qualité générale hypothétiquement universalisable.
D'une manière générale, on peut tout de même remarquer que jouent très fortement la rareté des œuvres (et leur intérêt, bien sûr ; cependant plus il y a découverte, plus l'émotion est forte, par exemple une opérette inédite par rapport à Tosca qui est un coup de poing, mais dont on a l'habitude), ainsi que certains paramètres d'interprétation (engagement, plaisir de jouer, qualité linguistique notamment).

À la louche, il faut le lire comme suit :
* : très bonne exécution, mais je n'ai pas vraiment été emporté, pas sensible aux choix, ou j'étais dans un mauvais soir (Couperin par Jarry, Mahler 3 par l'Opéra de Paris)
** : très bien, mais pas forcément sensible aux œuvres (Manon, Concerto pour violon de Weill, The Rake's Progress…) ou joué de façon terne (Boccanegra) ;
(à partir de ***, on est vraiment très haut)
*** : excellente soirée, très intéressante, très bien jouée ;
****  : assez parfait (mais ce n'est pas rare, ou bien il m'est arrivé d'entendre mieux), ou proposition imparfaite mais extrêmement stimulante (Les Démons à Berthier…) ;
***** : bonheur absolu

Je me suis même réservé, pour les grands soirs qui marquent une vie de spectateur, d'excéder les *****.

Je le redis ici, il ne faut pas le lire comme une « note » /5, ce n'est pas l'esprit de la chose.

Trois spectacles seulement sur les 193 ont une note « négative », où je me suis permis de partager mes doutes.
Bérénice de Jarrell. Je n'ai jamais autant regardé ma montre au spectacle. Jarrell est un très grand compositeur, les interprètes étaient excellents… cette fois-ci ça n'a pas pris, le rapport à Racine, la prosodie, même la musique ne s'articulaient pas ensemble. Une production où tout le monde était de bonne foi, mais une œuvre ratée à mon sens. Cela arrive. Il faut réécouter son opéra Galilée, son mélodrame Cassandre et sa musique symphonique.
Pelléas avec piano à l'Opéra-Comique. Les interprètes (pourtant tous très valeureux) ne possédaient pas bien leur rôle (pas techniquement, mais il ne se passait rien dramatiquement) : proposer le résultat d'une semaine de travail sur une œuvre aussi spécifique que Pelléas, avec un plateau où tout le monde faisait sa prise de rôle, dans un contexte aussi solennel qu'une grande salle de spectacle (pour ce qui aurait dû se donner dans une salle de répétition entouré des proches), ça ne pouvait pas fonctionner. Fausse bonne idée – là encore, ce n'était pas vraiment la faute des artistes, et ça aurait pu fonctionner, vu leur niveau, avec n'importe quel autre opéra… mais pas celui-ci avec tout le monde le nez dans la partition à compter les temps. Et surtout pas vendu comme un vrai concert, à Paris où l'on a en moyenne un Pelléas extraordinaire par an.
Le Procès de Krystian Lupa d'après Kafka, le seul pour lequel je n'ai pas beaucoup d'indulgence : atrocement lent, mal ficelé, délibérément laid… Tout était plat, démonétisé… et j'ai été mis un peu de mauvaise humeur aussi par ce qu'on voyait sur scène (de longues minutes pendant lesquelles un homme nu se touchait), alors qu'aucun avertissement envers le jeune public n'avait été émis (beaucoup de lycéens dans la salle). Un mauvais spectacle, c'est une chose, mais un spectacle nuisible…

Tout le reste, même pour les * où je ne suis pas convaincu sur les choix opérés, était de haute volée. Avec quelques sommets à peine imaginables dont je parlerai.



3. Statistiques

a) Lieux

193 soirées dans 91 salles différentes, dont 50 jamais testées !
Plus d'1/4 de salles nouvelles, après dix ans de concerts à Paris, je suis plutôt content de moi.

Les lieux les plus visités ?  Ils ne surprendront pas les habitués.
1. Philharmonie
2. CNSM
3. TCE
4. Bastille
5. Favart / Château de Versailles
6. CRR de Paris
7. Athénée / Odéon / Garnier
8. Marigny

Détail des salles où je suis allé plusieurs fois cette saison :
total Philharmonie (47)
Philharmonie (36)
total CNSM (24)
total Opéra de Paris (13)
CNSM – Fleuret (11)
CiMu (10)
TCE (10)
Bastille (9)
CNSM – salle d'orgue (6)
Favart (6)
total Château de Versailles (6)
total CRR (5)
CNSM – Pfimlin (4)
Athénée (4)
total Odéon (4)
Garnier (4)
CRR – auditorium Landowski (3)
Opéra Royal (3)
Versailles, Grande Écuries (3)
Odéon (3)
total Marigny (3)
CRR – salle Alain (2)
Temple du Luxembourg (2)
Saint-Gervais (2)
Marigny grande salle (2)

--

b) Genres

Opéra (55), dont scénique (32) et concert (23)
Symphonique (39)
Sacré (20), dont oratorio (4)
Théâtre (18)
Musique de chambre (17)
Lieder & mélodies hors orchestre (13)
Instrument solo (7), dont piano solo (5)
Ciné-concert (5)
Chœur solo (8), dont a cappella (6)
Comédie musicale (4)
Théâtre & musique (4)
Orgue (4)
Cantates profanes (3)
Théâtre en langue étrangère (2)
Improvisation (2)
Airs de cour (2)
Traditionnel / Folklorique (2)
Ballet (2)
Récital d'airs d'opéras (2)
Chanson / Cabaret (1)

--

c) Époques

Trop compliqué à compter, mais comme d'habitude, le déséquilibre de l'offre fait que triomphent très nettement les XIXe2 et XXe1, périodes que j'aime beaucoup, mais pas forcément à ce degré de différence.




4. Remise de prix

Les œuvres et interprètes remarquables sont déjà indiqués dans le fichier général, mais quelques précisions et éclairages.

les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat

a) Accueil

On est bien accueilli en de multiples endroits, mais deux salles proposent une expérience extraordinaire, où vous êtes à chaque pas accueilli avec bienveillance ; on vous conseille même sur les prix moins chers (quand on ne vous accorde pas de réductions indues), on vous aide à vous replacer sans que vous ne demandiez rien, et toujours le sourire, le plaisir d'être au contact du public… Un plaisir d'y aller, rien que  pour se sentir bien.

Pour cela, L'Athénée à Paris (rue Boudreau) et le Théâtre Roger Barat d'Herblay.

les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat

b) Lieux extraordinaires

Cette itinérance francilière m'a aussi permis d'accéder à des lieux incroyables. Il y a bien sûr les églises, avec les fresques XVIe du plein ceintre de Saint-Basile (Étampes), les culs-de-lampe drôles de Saint-Sévère (à Bourron-Marlotte), l'étrange cagibi qu'est la nouvelle Cathédrale orthodoxe de la Trinité à Paris, les splendides époques juxtaposées (XIe-XVIIe) de Saint-Aubin (Ennery).

Mais aussi d'autres lieux moins attendus, moins spécialisés : découvrir pour la première fois l'Orangerie de Sceaux, son volume et ses moulages, retrouver le grand théâtre de bois de l'amphi Richelieu de la Sorbonne (pour un programme Hensel-Wieck-Reverdy incroyable, de surcroît), être accueilli en invité dans les salons chamarrés du palais de la Fondation Polignac (très intimidant, l'impression d'entrer par effraction dans un monde parallèle), et sommet des sommets, la plus belle salle que j'aie vue sans doute, le Manège de la Grande Écurie face au château de Versailles, pour du LULLY ! – aux murs d'Hardouin-Mansart s'ajoutent les gradins et tourelles de bois de Patrick Buchain… ce lieu est d'une singularité et d'une poésie qui n'ont pas d'équivalent.

Quantité de théâtres charmants aussi (le Théâtre Michel par exemple), et des lieux qui, sans être toujours spectaculaires, marquent : la Fondation Pathé où les salles spécialisées peuvent accueillir de l'improvisation au piano devant les muets fraîchement restaurés, La Nouvelle Ève dans le quartier des cabarets, avec sa décoration totalement dépourvue de pudeur et de bon goût (ambiance lupanar avec des couloirs froides, déstabilisant), Les Rendez-vous d'ailleurs (un cabaret de quartier où les lavabos sont dans le m² de l'entrée, où le hall est aussi la salle… tout un théâtre de plain-pied contenu dans l'espace d'une grande salle à manger), La Passerelle (une sorte de microcantine-bibliothèque, un petit lieu de convivialité de quartier sous pierres apparentes, délicieux)…

Et bien sûr, souvenir particulier de la Salle du Dôme, grand demi-cercle au sommet du Conservatoire de Puteaux, où j'ai pu assister, tandis que le couchant embrasait Paris à travers les grandes baies panoramiques, à la répétition générale de Tarare de Salieri, littéralement contre les musiciens et chanteurs. Lieu fort beau, mais dont la jauge ne permet pas de donner de spectacles (nous étions quatre spectateurs).

les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat

c) Opéra scénique

Les Huguenots : contre toute attente, une production de l'Opéra de Paris. La qualité de la partition est telle que, bien servie (j'ai attendu qu'on soit en place, en toute fin de série…), elle procure une jubilation ininterrompue assez incroyable… tant de qualité mélodique, de modulations de relance adroites, de tuilages et ensembles… le vertige.

Normandie de Misraki (La Nouvelle Ève) : festival de jeux de mots lestes, musique généreuse servie avec un entrain formidable. Production assez géniale de ce qui aurait dû être une aimable curiosité.

Into the Woods de Sondheim (Massy) : jubilatoire jeu de contes, peut-être aussi le Sondheim mélodiquement le plus irrésistible.

Rusalka de Dvořák (mise en scène Carsen) : le wagnérisme dans un creuset mélodique slave, et une mise en scène à la fois si belle et fine (peut-être ce que j'ai vu de mieux sur une scène d'opéra), vraiment fabuleux (musicalement, on baigne dans la plus belle des riches voluptés).

Et beaucoup d'autres moments fabuleux : la décantation de Iolanta, The Importance of Being Earnest (Gerald Barry) et sa fantaisie, Véronique de Messager (version quintette piano-cordes), Le Testament de la tante Caroline (Roussel !), Madame Favart (le meilleur Offenbach peut-être), Le Jugement de Midas de Grétry, Le Retour d'Ulysse d'Hervé, Donnerstag de Stockhausen (quelle poésie !)…

Aussi le plaisir de la découverte en salle d'ouvrages que je savais plus mineurs mais qui, en vrai, demeuraient charmants : Galuppi-Goldoni (Il Mondo alla roversa), Korngold (Die stumme Serenade), Loesser (Guys & Dolls), Berio-Monteverdi (Orfeo III) Sondheim (Marry Me A Little).

Quelques belles retrouvailles aussi : L'Elisir d'amore (ça ne manque jamais), Otello (Kurzak et Alagna époustouflants, on verra cette soirée avec nostalgie avant peu), Hamlet, Tristan (Serafin m'a beaucoup touché !), Ariadne auf Naxos…

Très peu de mauvaises surprises : j'ai trouvé Mam'zelle Nitouche faible, mais les artistes se donnaient ; je n'aime toujours pas Manon mais la production était remarquable en tout point ; reste surtout la frustration de ce Boccanegra à l'économie du côté mise en scène et orchestre, vraiment pas au niveau d'une telle maison ni de l'œuvre… mais le niveau vocal était suffisamment très-bon pour sortir content.

Étrangement, cette saison, plus d'opérette et de comédie musicale, revenant en force à Paris, que de baroque français !  Je ne m'en plains pas, j'ai fait bombance de ce genre alors que les autres étaient jusqu'ici un peu négligés.

les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat

d) Opéra en concert

La Pskovitaine de Rimski-Korsakov : une œuvre d'une densité et d'un feu extraordinaire (le meilleur Rimski, à mon gré), alors servie par le Bolchoï, on crève de bonheur.

Paul & Virginie de Victor Massé : Massé n'est pas seulement l'immortel auteur des légers Les Noces de Jeannette ou Galathée, il a aussi donné dans le grand genre, et cet opéra est d'une richesse assez incroyable. Il comporte en ouvre de très grands morceaux de bravoure (un grand solo d'un quart d'heure pour le ténor, la lecture de la lettre de Virginie par Paul et son apparition fantomatique…), au service d'un roman qu'on ne considère plus guère et qui retrouve réadapté sans niaiserie, comme son modèle, au goût du second XIXe siècle. C'était en outre dans une distribution à crever de bonheur, que des très très grands : Sahy Ratianarinaivo (vous le retrouverez la saison prochaine dans plusieurs premiers rôles en France), Halidou Nombre, Tosca Rousseau, Qiaochu Li, L'Oiseleur des Longchamps (quel récitant hors de pair !), Guillemette Laurens…
Il faudrait vraiment d'une maison pourvue de moyens reprenne cela avec ou sans orchestre, et la même équipe.

Tarare de Salieri : je vous épargne pourquoi. Unique livret de Beaumarchais, une œuvre virevoltante et piquante, dans le langage français de l'époque mais plus riche, et écrit dans une continuité déjà wagnérienne… un hapax incroyablement jubilatoire, et par la meilleure équipe possible.

Léonore de Gaveaux : la source de Fidelio, dont beaucoup de l'esprit musical a été repris (et totalement transcendé) dans la partition de Beethoven. Un ravissement de fraîcheur, et non sans ambition, par de jeunes artistes de très, très haute volée (chefs de chant de la classe d'Erika Guiomar, et très grands chanteurs Ricart, Pouderoux, Poguet, Athanase…).

Le Roi Pausole d'Honegger : un des rares livrets loufoques réellement drôles. Récital d'examen (direction de chant) de Cécile Sagnier plein de vie.

Tristan und Isolde : un petit condensé Récital d'examen (direction de chant) de KIM Yedam. Avec Marion Gomar et Léo Vermot-Desroches, un duo d'amour incroyable, sur le tapis mouvement d'un orchestre enfermé dans un piano. Très, très grande lecture.

Tarass Boulba de Lysenko : le grand compositeur national ukrainien, contemporain de Tchaïkovski (et revenu à l'honneur dans l'Ouest du pays dernièrement, tandis qu'on joue La Fiancée du Tsar dans les opéras du Donbass – je n'invente rien !). De la musique très tranquillement consonante, dont les mélodies sont teintées de folklore. Passionnant de pouvoir le découvrir enfin en salle, dans de très bonnes conditions. Récital d'examen (direction de chant) d'Olga Dubynska.

Et beaucoup d'autres très grands moments : Idylle sur la Paix de LULLY (dans le style d'Armide), Arabella par l'Opéra de Munich, Salome (version piano condensée Théodore Lambert), Euridice de Peri (le premier opéra conservé, et dans une version expérimentale de recitar cantando), Candide de Bernstein (Rivenq en récitant dans un si bel anglais !)…

Par ailleurs, plaisir de découvrir Le Roi Pinard Ier de Déodat de Séverac (réputé perdu), l'étrange comédie tonale un peu sinueuse de Pierre Wissmer (Léonidas ou la torture mentale), Maître Péronilla d'Offenbach, d'être enfin convaincu par Isouard (Cendrillon par la Compagnie de L'Oiseleur), d'entendre enfin Issé de Destouches (même si déçu par la partition et l'interprétation). Et bien sûr, on ne se plaindra jamais de retrouver des doudous comme Serse (par Il Pomo d'oro en feu), Nabucco (Rustioni à fond et distribution folle), La Damnation (Antonacci, Vidal, Courjal, Roth !), Siegfried (avec Stikhina au sommet) et Götterdämmerung (Sergeyeva…) par le Mariinsky…


les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat


… la suite un peu plus tard avec les remises de prix symphoniques, chambristes, d'oratorio, de mélolied… et les distinctions concernant les artistes (autant cajoler aussi les vivants).




les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat

e) Musique symphonique

Sibelius 2 par l'orchestre Ut Cinquième, direction William Le Sage. Dans une église insupportablement glaciale (10°C, pas plus), la plus grande interprétation que j'aie entendue de cette symphonies. Bien qu'ensemble amateur, on est saisi par l'aisance et l'aplomb incroyable de cette formation, le plaisir évident de jouer aussi. William Le Sage (alors encore étudiant en direction au CNSM, il vient d'obtenir son prix il y a deux semaines !) parvient avec eux à sculpter la structure élusive des symphonies sibéliennes : l'impression de comprendre, comme jamais, les transmutations de la matière thématique, et avec quel relief et quelle gourmandise. Une expérience d'orchestre où les musiciens vous donnent l'impression de connaître si bien la composition que vous auriez pu l'écrire, un de ces voyages qui peuvent marquer une vie de mélomane.

Star Wars IV,V,VI,VII par l'ONDIF : musique géniale, du niveau des grands Wagner (en tout cas les IV & V), une forêt de leitmotive incroyables, habituellement couverts par les dialogues et bruitages, qui peuvent enfin, en condition de concert, s'épanouir (on entend mal sur les disques, qui ne sont d'ailleurs pas complets, et qui souffrent de manquer de l'ancrage de l'image évidemment, comme du Wagner écouté en fond…). A fortiori avec l'investissement toujours exceptionnel de l'ONDIF, qui n'a d'ailleurs rien mis à côté dans ces courses très intenses (où il faut absolument tenir le tempo) et malgré des traits d'orchestre absolument redoutables (et très exposés). Incroyablement jubilatoire en termes de musique pure, même indépendamment de l'intérêt des films.

Mendelssohn 3 par l'OCP et Boyd : À la fois charnue et acérée, la lecture la plus complète que je n'aurais pu rêver de cette symphonie… je découvre au moment de son départ que, tout en sobriété et finesse, Boyd est un très grand chef. Et l'engagement de l'OCP, comme d'habitude, combiné à leur hallucinant niveau individuel, a battu à plates coutures toutes mes références discographiques (Vienne-Dohnányi, HerasCasado-FreiburgerBO, Fey-Heidelberg…), émotionsubmergeante.

Bruckner 6 par l'OPRF et Chung (que j'entendais diriger pour la première fois, étrangement !). Je tenais la symphonie pour la plus faible de Bruckner – la seule que je n'aime pas vraiment, avec la 8 –, et j'ai au contraire été absolument passionné de bout en bout par cette lecture peut-être facialement traditionnelle, mais qui empoigne le matériau avec une telle intensité, une telle qualité d'articulation, que tout paraît, pour une musique aussi formelle et abstraite, incroyablement présent.

Polaris de Thomas Adès (Orchestre de Paris, Harding), pièce contemporaine au sujet astral, qui exploite l'espace d'une salle de concert de la façon la plus persuasive et agréable. Ce ne doit pas être très opérant au disque, mais c'est un ravissement en contexte.

Chostakovitch 5 par Toulouse et Sokhiev : Après avoir vénéré Chostakovitch et puis (très rare cas en ce qui me concerne) avoir réévalué mon intérêt sensiblement à la baisse ; après une mauvaise expérience en salle de cette symphonie (OPRF / Kuokman, vraiment pas un bon soir), l'une des rares que j'aime vraiment chez lui (avec la 10)… une révélation. Lecture ronde mais dense et intense, portée par l'engagement toujours sans faille de l'orchestre. La lumière douce et aveuglante à la fois du Largo m'a terrassé.

Quelques autres grandes expériences, comme le Beethoven (1,2,4) totalement ravivé et jubilatoire du Concert des Nations, ou Mendelssohn 4 & Schumann 2 par Leipzig (quel orchestre somptueux, charpenté à l'allemande mais d'une rare chaleur).

les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat

f) Musique de chambre

Le Cuarteto Quiroga, mon chouchou de tous les quatuors en activité, dans un incroyable programme Turina (Oración del Torero), Ginastera 1, Helffter (Ocho Tientos), Chostakovitch 8 !  La fine acidité fruité du son, le feu, la lisibilité sont poussés à des degrés inégalés dans des pièces dont la rareté n'a d'égale que la richesse (les modulations de Turina, les danses folles de Ginastera…).

Quintette piano-cordes de Jean Cras (Sine Nomine, Ferey). Farci de folklore breton et de chants de marins, mais d'une sophistication digne de son goût postdebussyste, une œuvre considérable, rarissime au concert (il s'agissait de célébrer la parution d'un second enregistrement de ce quintette).

Trios piano-cordes de Mmes Mendelssohn-Hensel, Wieck-Schumannk, Reverdy et K.M. Murphy par le Trio Sōra (là aussi, dans le tout petit groupe des meilleurs trios du monde, avec avec les Zadig, les Grieg et les ATOS…). Œuvres de grand intérêt, de véritables bijoux structurés avec sérieux et mélodiques avec générosité, servies avec l'évidence de ces artistes de haute volée (qui font sonner, sans exagérer, Kagel comme s'il était aussi accessible et génial que Mozart).

Réentendre, à deux ans d'intervalle (!) l'immense Quintette piano-cordes de Koechlin, cette fois par Léo Marillier et ses spectaculaires amis. Un des sommets de toute la musique de chambre.

Mouvements tirés de Haydn 72-2, Schubert 14, Grieg, Fauré, et deux quatuors de Brahms (3, par les Voce) Leilei (figuralismes d'arbre) par les étudiants du Quatuor Voce dans le 93 (CRR Aubervilliers, CRD Courneuve, CRM Fontaine-sous-Bois…). Niveau quasiment professionnel, même pour les quatuors issus de conservatoires municipaux, une homogénéité de son, une aisance, et même une réelle maturité musicale… Les présents (très peu nombreux dans la Mairie du IVe) furent très impressionnés. Un vrai moment intime et très intense de musique de chambre.

Sonates anglaises violon-clavecin (rien que des opus 1 !) du premier XVIIIe, d'Eccles, Stanley, Shield, Gibbs, Festing… par Martin Davids & Davitt Moroney. Outre les talents exceptionnels de conteur (et en français !) de Moroney, très surpris par l'intérêt de ce répertoire (étant peu friand de musique de chambre baroque, en général surtout décorative), et découverte de Martin Davids, un violoniste qui joue avec la même facilité que s'il traçait négligemment un trait de crayon dans le spectre sonore…

Pièces avec flûte, notamment de Rolande Falcinelli. Découverte de la compositrice, encore une figure, comme Henriette Puig-Roget par exemple, qui représente avec beaucoup de valeur la succession de la grande tradition française du début du XXe, et que le disque, les concerts ont totalement occultée.

Et quantité d'autres grandes aventures… les Quatuors de Gasmann et Pleyel sur instruments d'époque (Quatuor Pleyel), l'arrangement de la Symphonie 104 de Haydn pour Quintette flûte-cordes, un après-midi consacré à Louis Aubert par Stéphanie Moraly, la Première Symphonie de Mendelssohn pour violon, violoncelle (Quatuor Akilone) et piano quatre mains, le même Turina pour quatre guitares, l'intégrale des Trios de Brahms par Capuçon-Moreau-Angelich, le beau quatuor de Jean-Paul Dessy (Quatuor Tana), du clavecin à quatre mains (avec même au menu Saint-Saëns et Dvořák !)… bombance !

les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat les putti d'incarnat

g) Musique solo

Franck, Saint-Saëns, Samuel Rousseau, Tournemire, Demessieux à la Madeleine par Matthew Searles. Quel programme de raretés !  Et exécutées avec une grande générosité, malgré l'instrument et l'acoustique vraiment difficiles. Les improvisations transcrites de Tournemire vous foudroient par l'ampleur des possibles qui s'ouvraient instantément sous les doigts de l'auteur des Préludes-Poèmes (on est plutôt dans cet esprit très complet, virtuose et nourrissant que dans les contemplations poétiques grégoriennes de l'Orgue Mystique).
Pas vu beaucoup de récitals d'orgue de cet intérêt et aussi bien soutenus !

Boyvin, Marchand & Bach sur le tout jeune orgue de Saint-Gilles d'Étampes (2018 !). Les deux Français splendides… en particulier Boyvin, lyrisme d'opéra si prégnant transposé (mais sans creux, répétitions ni longueurs, contrairement aux transcriptions d'opéras réels) dans le langage organistique. Si peu documenté au disque, et si persuasif.

Bach, Intégrale des Sonates & Partitas pour violon, Isabelle Faust. Comme le disque en témoigne, l'équilibre absolu entre les traditions, ni épaisseur du trait ni acidité du timbre, le meilleur de tous les mondes à la fois, tout en sobriété.

Beethoven, Sonates 6-14-16-31 par Daniel Barenboim. Autant j'ai de très grandes réserves sur le chef, autant le pianiste m'intéresse toujours. On pourrait trouver des petits jeunes encore plus fiables, mais il demeure bien préparé et très bien articulé comme toujours. Si ce concert m'a marqué (et davantage que celui avec les 7,13,21), c'est que j'ai redécouvert à l'occasion les sonates 6 et 16, de formidables bijoux d'invention qui ne m'avaient jamais autant frappé au disque.

Moi qui n'avais vu qu'un seul récital de piano solo en dix ans de concerts parisiens (et encore, un concert uniquement constitué de transcriptions d'opéras, d'oratorios et de symphonies par les élèves en direction de chant d'Erika Guiomar !), je les ai multipliés cette saison, avec la confirmation de l'évidence que les plus célèbres, même les artistes sérieux décantés par la carrière, ne sont pas nécessairement les plus intéressants.
Barenboim a tenu son rang, mais Pollini dépassé par des programmes que son âge ne lui permettent plus d'assumer, ou Zimerman excellent (mais pas virtuose ou singulier au point d'accéder aux demandes invraisemblables qu'il adresse à la Philharmonie pour accepter de venir) n'ont pas été mes plus grands moments d'éblouissement. Très agréable néanmoins, et belle expérience d'entendre tout ce monde en vrai, de se faire une représentation de la réalité de leur son (pareil pour Martha Argerich, que j'entendais pour la seconde fois – elle ne m'a pas déçu, absolument splendide et habitée dans le Concerto de Schumann, en revanche sa supériorité absolue me paraît une vue de l'esprit).

mercredi 26 juin 2019

Votre programme de l'été en Île-de-France


Pour occuper les travailleurs de l'été, ou les innocents vacanciers mélomanes qui auraient imprudemment élu Paris pour destination, voici ce qu'on peut gratter de musique en juillet à Paris, après ce dernier week-end (très très riche) de juin, où se combinent les fins de saisons régulières et les débuts de festivals.

L'agenda officiel des concerts interlopes de CSS a ainsi été massivement mis à jour pour vous assurer une vie qui reste raisonnablement palpitante en juillet. (en août, c'est encore plus difficile…)

Il existe aussi les beaux programmes récurrents, en particulier choraux (corses, russes, bulgares…) de la Toison d'Art, ainsi que les boucles de Quatre Saisons – très réussies – de la Sainte-Chapelle ; je n'ai pas encore absolument tout relevé : Jeunes Talents, OCP, Sceaux, Bagatelle-Chopin, Bagatelle-Octuor, Classique au Vert, des concerts épars en petite et grande couronne…

Il y aussi presque tous les jours, d'Étampes à Mantes (et bien évidemment beaucoup à Paris), des concerts d'orgue, recensés mieux que nulle part ailleurs par France Orgue.

--

Enfin, pour contenter ceux qui ne sont pas concernés par les concerts de la région, quelques nouvelles recensions du côté des nouveautés discographiques : Salieri, Gernsheim, Gernsheim, Offenbach.
Bel été à vous !

jeudi 20 juin 2019

Elverskud, « transpercé-d'une-flèche-d'elfe » : discographie


gade erlkönigs tochter concerto copenhagengade erlkönigs tochter concerto copenhagengade erlkönigs tochter concerto copenhagen


La notule de lundi sur l'œuvre a été complétée avec le repère discographique promis.

mardi 18 juin 2019

Elverskud : La Fille du Roi des Aulnes, version Niels Gade


gade erlkönigs tochter concerto copenhagen
[[]] 
La marque de mort de la Fille du Roi des Elfes, orchestration révisée de 1864. Sur instruments anciens.
(Sophie Junker, Johannes Weisser, Concerto Copenhagen, Lars Ulrik Mortensen – Da Capo)

[[]]
Même épisode, dans sa version danoise et orchestration originales.
(Elmark, Paevatalu, Tivoli SO, Schønwandt – même label)




1. Une œuvre


Grand, grand choc que cette parution. Niels Gade (1817-1890), représentant capital du romantisme danois (mais dont le tropisme est en réalité très germano-centré), admiré de Schumann et Mendelssohn (qui crée sa première symphonie, et l'invite à Leipzig pour enseigner au Conservatoire et diriger l'Orchestre du Gewandhaus), est plutôt connu – en tout cas du mélomane de bonne volonté – pour ses pièces aimables, très éloignées de l'avant-garde des années 1840-1860. Et pourtant, quel homme de théâtre, comme en témoigne la cantate (en allemand, justement) Comala – avec une scène de chasse extraordinaire !
 
De la génération de Schumann, Liszt, Wagner, Verdi, il n'apparaît pas comme pionnier et a pourtant légué quelques œuvres d'une singularité étrange comme cette Forarsfantasi (Fantaisie printanière, Op.23), dont le romantisme concertant bon teint annonce par endroit, comme par erreur, les couleurs blanches du Martinů pré-minimaliste.
 
Cet Elverskud apparaît comme un autre grand coup : en réunissant des balades médiévales danoises, Gade s'assure non seulement un succès à l'aune du goût du temps pour la matière médiévale, mais parvient aussi, paradoxalement, à produire une œuvre d'une tension dramatique saisissante, haletante comme l'opéra le plus resserré.

Il raconte comment Herr Oluf, chevauchant seul à travers les prés et la bruyère le jour de ses noces, rencontre la Fille du roi des Elfes, qui tente de le séduire avant de le frapper à mort. Cette scène centrale est précédée des avertissements de la mère du cavalier, puis suivie des questions-réponses qu'ils se font à son retour, avant qu'Oluf n'expire.



2. Un patchwork de ballades danoises
 
Le livret est sans auteur crédité, puisant littéralement des portions de ballades dialoguées – les caractéristiques questions de la mère auxquelles le héros ne répond que partiellement avant le dévoilement final – l'assassinat du père d'Edward, la mort du roi Renaud, celle d'Oluf… – en mélangeant plusieurs sources (forme-miroir où la ballade d'Oluf enchâsse l'épisode représenté, et non seulement narré, des Elfes).
 
Il est manifestement agencé par Gade lui-même, avec l'aide de Hans-Christian Andersen (dont il rejeta le premier brouillon) et d'autres proches (son ami le journaliste Sisbye, son beau-père Erslev, son demi-cousin Carl Andersen…). Il confie les arrangements textuels des ballades au philologue Molbech ; mais il lui mène, à lui aussi, vie suffisamment dure pour que celui-ci ne souhaite pas apparaître comme auteur !

À quoi ressemble donc le texte final ?
Prologue et Épilogue sont tirés et arrangés de la ballade La Colline des Elfes.
¶ Les trois parties, centrales, de l'histoire proprement dites sont issues de la ballade d'Oluf, Elverskud – littéralement « blessé d'un trait d'elfe », que les Anglais peuvent plus facilement négocier en Elf-Shot. Elles sont remaniées par Molbech pour représenter directement toute l'action (en particulier la rencontre avec la fille du Roi des Elfes).
¶ Gade y ajoute deux poèmes récents et sans lien pour étoffer deux moments :
        1) un des Poèmes enfantins du Matin d'Ingemann, pour figurer le début du jour au château où est attendu Oluf. Ces poèmes (publiés en 1837) constituent des hits absolus de la culture danoise (au même titre que les contes d'Andersen) ;
        2) une méditation pour l'entrée d'Oluf, dans une langue beaucoup plus lyrique et romantique que les échanges formels des énigmes des ballades ; elle explicite en quelque sorte les motivations de cette chevauchée loin du château où s'apprête son mariage – un désir diffus et tenace, inquiétant, pour un autre visage. Ces quatre quatrains sont dus à Holbech lui-même et sont très visiblement, encore plus qu'Ingemann, éloignés du style médiéval des ballades utilisées.



3. Une musique et une réception généreuses

Le résultat musical et dramatique en est pourtant très fluide, d'un romantisme simple et direct, très déclamé, avec de belles mélodies pastorales (clarinette en particulier !) et des répliques animées qui suivent de près la prosodie. On peut songer à l'esprit des Scènes de Faust de Schumann, qui adaptent aussi une pierre angulaire du patrimoine littéraire en en mettant d'abord en valeur l'élan textuel.

C'est, de mon point de vue, l'une des très belles œuvres symphoniques du XIXe siècle à mettre ainsi en valeur la poésie. Même en musique pure, l'œuvre est charmante et intense à la fois, et se soutient fort bien.

Elverskud est composé de 1851 à 1854 (donc, malgré ses raffinements, pas à la pointe de l'innovation musicale) et reçoit un accueil extrêmement chaleureux au Danemark – on se figure combien l'usage de cette matière nationale a pu accroître l'enthousiasme et la fierté du public face à ce qui est déjà une très belle œuvre. Devant son vif succès elle est redonnée dans une plus grande salle, avec un plus grand orchestre, un mois après sa création ; et dès 1855 l'œuvre parcourt l'Allemagne dans la traduction d'Edmund Lobedanz, où elle soulève également un bel enthousiasme. Sous le titre plus familier d'Erlkönigs Tochter. Dont il faut dire un mot.

Dans les années 1860 et 1870, le succès s'est tellement étendu qu'il en existe des versions chantées en anglais et en français !



4. Une traduction mouvementée

Le titre original de la cantate de Gade, Elverskud, signifie « frappé-d'une-flèche d'elfe ». Dans sa traduction allemande, il est remplacé par Erlkönigs Tochter, « la fille du Roi des Aulnes » – le personnage central qui porte la malédiction, certes, mais les elfes, les aulnes, pourquoi ce changement ?

La difficulté remonte à longtemps.

La ballade danoise d'origine, Herr Oluf han rider, publiée anonymement en 1739 dans la Danske Kæmpeviser, a été réappropriée par Gottfried von Herder dans sa plus fameuse ballade, Erlkönigs Tochter (1778) – c'est l'histoire de Herr Oluf, mais adaptée en un poème plus concis par Herder, et mise en musique en particulier par Loewe (mais aussi, un demi-siècle plus tard, Fibich !), dont c'est probablement le lied le plus célèbre, sous le titre Herr Oluf (1821).
Or, en l'adaptant, Herder opère un choix étrange : au lieu de traduire Ellerkonge (forme archaïque, encore en usage assez tard comme bien d'autres en littérature danoise, souvent sorties des dictionnaires), l'équivalent d'Elverkonge (« roi elfe »), il choisit Erlkönig (« roi des aulnes »).

On admet généralement qu'il s'agit d'une erreur philologique de sa part – ayant lu Ellerkonge comme Ellekonge (« roi des aulnes »). D'autres auteurs avancent aussi la possibilité que Herder ait délibérément fait du Roi des Elfes un personnage mystérieux de la forêt (je me dis qu'il peut y avoir aussi tout simplement une question de consonance expressive).
Mais en réalité, la confusion préexiste déjà chez les philologues danois, certains rattachant la forme Ellekonge (aussi attestée, me semble-t-il) de l'elletræ (træ = arbre), l'aulne.

Que Herder ait suivi les érudits qui l'ont précédé, fait la même erreur logique, opéré une confusion moins glorieuse en oubliant une lettre, ou volontairement altéré l'identité du roi magique, c'est sous cette dénomination que le personnage se fait connaître dans la poésie allemande – repris comme tel dès 1782 par Goethe dans une autre histoire de violence elfique (sans Oluf et sur un enfant), Erlkönig.

Tout cela explique pourquoi, en 1855, il était si évident de remplacer ce « percé-d'une-flèche d'elfe » par le titre bien connu de la ballade de Herder, « la fille du roi des aulnes », par ailleurs le personnage capital situé au centre exact de la cantate.
Branding in nineteenth-century style.

J'avais proposé en 2006 une notule qui expliquait sous un angle différent cette histoire (explorant, à partir de Goethe, sa source Herder).



5. Trois versions


gade erlkönigs tochter kitayenko
1992 : Kitayenko. Orchestre National de la Radio du Danemark. Eva Johansson, Anne Gjevang, Poul Elming (Chandos).
Version en danois. Dans une captation Chandos un peu vaporeuse, avec un orchestre qui n'est pas non plus le plus ferme du monde, une belle lecture avec de grandes voix : le grand ténor wagnérien danois d'alors Paul Elming (dans ces années, il faisait Siegmund à Bayreuth, puis Parsifal) ; l'abyssale Anne Gjevang (le contralto pour la Saint-Matthieu et le Messie de Solti) ; la prometteuse Eva Johansson (future Brünnhilde & Elektra, encore dans une période lyrique mais on entend déjà le potentiel de largeur de la voix).
Ce n'est pas la lecture la plus nerveuse du monde, mais elle fonctionne bien – c'est d'ailleurs la seule avec un ténor. (J'ai l'impression qu'il s'agit de l'orchestration révisée de 1864, mais je n'ai pas trouvé l'information dans la notice.)

--

gade erlkönigs tochter schønwandt
1996 : Schønwandt. Symphonique de Tivoli. Susanne Elmark, Kirsten Dolberg, Guido Paevatalu (Da Capo).
Chez le label spécialiste danois de Naxos, l'orchestration originale, chantée en danois. Schønwandt réussit très bien les différentes composantes de la partition, l'ardeur dramatique comme la contemplation pastorale, et les voix sont délicieuses, soprano limpide et mordant, baryton franc et moelleux… L'Orchestre de Tivoli tire son nom des jardins où il se produit l'été : c'est en réalité l'orchestre régional de Zélande (Sjællands Symfoniorkester), qu'on appelle aussi Philharmonique de Copenhague. Le prise de son n'est pas la plus volptueuse du monde (un peu lointaine et métallique, comme les Naxos de ces années), mais l'investissement des interprètes rend ce détail assez secondaire.

--

gade erlkönigs tochter concerto copenhagen
2019 : Mortensen. Concerto Copenhagen. Sophie Junker, Ivonne Fuchs, Johannes Weisser (Da Capo).
Da Capo fait lui-même, plus de dix ans après, le contrepoint de sa parution précédente, avec la version allemande (peut-être plus exportable) de 1855 et l'orchestration révisée de 1864.
Ce volume dispose de beaucoup d'avantages :
¶ bien que je sois partisan du plaisir de l'exotisme (et dispose de notions de danois), l'allemand rend le texte plus présent et net (vraiment une question de nature de la langue, les consonnes allemands sont plus nettes – beaucoup de « sourdes / non voisées » qui claquent), on comprend bien mieux ce qui est dit, même si la prononciation est très valeureuse dans les autres albums, en particulier Schønwandt ;
¶ le Concerto Copenhagen, en 1991 et dirigé par le (grand) claveciniste Lars Ulrik Mortensen depuis 1999, est un ensemble sur instruments d'époque avec deux spécialités : le répertoire pré-1800… et la musique scandinave méconnu. Ils ont notamment faits de très beaux Bach (Messe en si, Brandebourgeois) secs et nerveux. Dans ce répertoire romantique aux traits d'orchestration un peu schumanniens, qu'ils jouent sur instruments anciens et diapason d'époque, ils apportent une netteté de trait et une chaleur des couleurs qui permettent de donner beaucoup d'aération au spectre sonore, beaucoup d'intensité aux ponctuations de l'action… Les vents apportent une coloration assez merveilleuse, en particulier ;
¶ il en va de même pour les chanteurs, attaques fines, timbres clairs et mordants, ils chantent clairement, du lied, tout en osant la générosité de l'opéra.
Tout frémit dans cet enregistrement, qui s'écoute d'une traite, comme une chevauchée à travers les aulnes.



Certains de ces enregistrements sont disponibles sur les plates-formes de flux (les trois sur Naxos Music Library, et sur Deezer et Qobuz, vous trouverez au moins Mortensen ; je n'ai pas vérifié pour Spotify).

Les livrets sont librement accessibles en ligne pour Mortensen et Kitayenko (qui contient le livret quadrilingue)

En attendant, je ne puis trop vous presser de découvrir cette pudique merveille, ou à tout le moins la réentendre dans cette très belle version allemande & orchestration révisée qui vient de paraître.

lundi 10 juin 2019

Un Ennemi du peuple — Ibsen : lanceurs d'alerte et écologie offensive – depuis 1882


Comme c'est désormais la tradition : un Ibsen lu / vu, une notule. On donne en ce moment, Un ennemi du peuple à l'Odéon, dans une mise en scène de Jean-François Sivadier, l'occasion de le situer dans le panorama de sa production.

En Folkefiende n'est pas l'œuvre dramaturgiquement la mieux bâtie de son auteur (on est loin de l'épopée post-oehlenschlägerienne et néo-shakespearienne des Prétendants à la Couronne ou de la terrible spirale de La Maison Rosmer). En revanche c'est, sur le plan du vertige éthique, l'une de ses plus intenses – et aussi, probablement, la plus aisément transposable à notre époque. Je m'étonne de ce fait qu'elle ne soit pas plus souvent donnée, alors qu'elle appartient tout de même au corpus de maturité, publiée en 1882, entre Une maison de poupée et les Revenants d'une part, La Cane sauvage et Rosmersholm d'autre part.



un ennemi du peuple citation
Udryddes som skadedyr bør de, alle de, som lever i løgnen !
(soit, en substance : « Éradiqués comme de la vermine soient ceux, tous ceux qui vivent dans le mensonge ! »)



A. Les invariants

On y retrouve beaucoup de motifs récurrents dans tout l'Ibsen post-historique (depuis Brand, 1866, à l'exception de l'extravagant lesedrama, fourre-tout un peu faustien, qu'est Empereur & Galiléen) :

la vie au Nord, sous le ciel gris, dans la solitude et la dépression de l'enfermement entre fjeld et fjord. Dans quasiment toutes ses pièces, soit on s'y trouve enfermé (BrandLes Piliers de la Société, La Dame de la Mer…), soit on connaît quelqu'un qui en revient, qui y a vécu, qui l'évoque, comme ici – le docteur Stockmann vient à peine d'en déménager pour s'installer dans sa petite ville balnéaire plus au Sud du pays ;

♦ la présence, comme un horizon, du bateau pour le Nouveau Monde – capital dans Les Piliers de la Société ou la Dame de la Mer, et à chaque fois manqué. Il mouille dans la rade, il promet un avenir purifié, où le bonheur est peut-être possible, ou du moins l'abstraction de ce monde sale, décevant, effondré, l'échappatoire à l'annihilation… mais il se dérobe toujours au moment où il semble la solution – souvent par la volonté de défi de l'homme acculé, mais ici aussi par l'impossibilité matérielle (le capitaine en est renvoyé pour son amitié avec le docteur, qui n'est pas le bienvenu à bord ;

♦ la recherche (vaine) d'hommes libres, émancipés des attentes de la société, sensibles à l'idéal et à la vérité. Ils sont parfois fous (Gerd, la fille de la montagne dans dans Brand !), souvent des songe-creux (Løvborg, le pauvre écrivain de Hedda Gabler ou Brendel, le pathétique précepteur-philosophe de La Maison Rosmer, et ici Billings qui postule à la mairie hors de ses compétences, simplement pour être refusé et pouvoir s'en indigner) – comme Petra, la propre fille du docteur Stockmann, exaltée dans ses théories manifestement hors sol. Or, dans Un Ennemi du peuple, tous s'avèrent intéressés ou corrompus. Le journaliste Hovstad, qui semble d'abord un militant d'opposition un peu exalté, s'avère avant tout pressé de complaire à son lectorat et de ne pas compromettre l'équilibre financier de son journal. Et jusqu'au docteur Stockmann, [SPOILER] finalement compromis, au moins aux yeux de l'opinion publique, par le pacte diabolique de son beau-père, qui place l'argent de l'héritage de sa fille en gage dans l'entreprise mortifère que le docteur a juré de dénoncer [/SPOILER] ;

♦ quantité de détails dérisoires, qui font souvent rire gaîment le public (ce qui ne manque jamais de m'étonner, dans des intrigues aussi denses et terribles… comment parviennent-il à s'en abstraire aussi facilement ?), et qui ont en effet un pouvoir d'étonnement, de raillerie, assez puissant.



B. Les ressorts

En Folkefiende, comme tout Ibsen, est une histoire liée à la vérité cachée. Dans le même temps, le cheminement irrépressible vers le dévoilement (aussi bien par la volonté de personnages que malgré leur réticence) n'apporte que le malheur et la destruction – dont il est quelquefois difficile de déterminer s'ils proviennent du mensonge initial ou de la puissance irradiante de la vérité elle-même.

Toutefois à la différence de la quasi-totalité de ses autres drames, la révélation n'est pas tardive comme les illuminations de Håkon ou Gynt, les effondrements de Brand, Bernick, Torvald, Alving, Werle, Solness, Borkman… Un Ennemi du peuple est une histoire encore plus explicitement fondée sur la vérité, mais elle raconte moins le processus de dévoilement que la chute inéluctable qui en émane.

Le Docteur Stockmann, revenu dans sa ville du Sud, où son frère le Préfet a soutenu l'édification d'une station thermale gigantesque, découvre l'infection de ces bains par l'eau contaminée par des déchets putrides (de l'entreprise de son beau-père, entre autres). La chose est simple : il faut avertir le public de ne pas se baigner, et réinvestir des sommes colossales pour faire remonter l'arrivée d'eau – comme il l'avait suggéré.
[SPOILER] La presse, la petite bourgeoisie, avides de faire tomber le maire, lui emboîtent le pas… avant de découvrir l'impact considérable sur la ville – cette publicité conduirait à sa ruine, les touristes prendraient leurs habitudes ailleurs et les travaux ne seraient jamais amortis, sans parler du personnel au chômage pour deux ans. Tous alors se retournent contre lui, jusqu'à le changer en paria, en ennemi du peuple dans la séance même où il devait éclairer le public. [/SPOILER]

On voit bien ce que la pièce, avec la question du souffleur-de-sifflet lanceur d'alerte et la place brûlante de la pollution et de l'écologie, a d'immédiatement évocateur et parfaitement actuel. À cela s'ajoutent les hésitations sur les rapports de légitimité entre électeurs et experts, majorité et liberté. Même en retirant les nombreuses actualisations de Sivadier (dans les représentations en cours au Théâtre de l'Odéon), on ne peut qu'être frappé, comme par la foudre, de l'actualité insolente du propos, décalque presque parfait de nos propres vertiges éthiques.

Bien sûr, avec Ibsen, ce qui pourrait être une croisade du bien contre le mal ne ressemble à rien de tel. Comme à son habitude, il lâche une bombe éthique insoluble et nous laisse nous débrouiller (et nous noyer) avec.
    Le double impératif, la double loyauté qu'exigent la situation, n'ont pas d'issue. Contaminer délibérément des baigneurs ou assassiner sa ville natale.
    On pourrait, on voudrait être du côté de la croisade généreuse de Stockmann pour la vérité, pour la santé… mais le personnage est singulièrement orgueilleux et antipathique, poussant jusqu'à l'appel à la violence (quel écho saisissant avec les réflexions sur la « dictature verte » de nombreux écologistes – la démocratie peut-elle avoir la volonté et la continuité pour se contraindre au degré nécessaire pour préserver les ressources ?), et aboutissant à l'inutilité, seul, rejeté, sans aucun effet sur le monde autre que sa propre chute, et celle de sa famille. Comme toujours chez Ibsen, celui qui a raison est aussi dans la démesure mortifère – le parangon de tous les exemples, c'est Brand évidemment, dans la pièce éponyme, le terrifiant prédicateur implacable envers lui-même.

Pas sa pièce la plus riche psychologiquement ni la plus tendue dramatiquement (je trouve vraiment dommage, par exemple, que la possibilité de la fuite en Amérique et l'enjeu de l'héritage (qui n'apparaît qu'à la fin !) soient glissés de façon assez extérieure à la trame, alors qu'ils auraient pu enrichir les lignes de force du drame – globalement, tout reste tendu autour de l'intrigue unique (dire la vérité sur les bains contaminés).
    En revanche elle saisit par la justesse de son étude éthique, d'une façon complètement transposable (alors que tout le monde n'a pas les mêmes névroses que Rosmer ou Gabler, ni un royaume à conquérir comme Skule…) qui rend ses questionnements particulièrement vivaces et violents.



un ennemi du peuple odéon

C. Au théâtre ce soir

À l'Odéon, Jean-François Sivadier s'amuse avec ce qui est, je crois, sa spécialité – la mise en action du public.

On peut trouver à redire sur les grandes libertés prises avec le texte – je ne parle pas seulement des actualisations amusantes comme l'inclusion de termes anachroniques (flash balls…), mais de changements de répliques, de coupes, d'arrangements divers qui ne permettent pas toujours de sentir là où Ibsen a mis précisément le curseur. Or il est souvent plus avisé que Sivadier – le comique de répétition du porte-parole des petits propriétaires, Aslaksen (répétant en boucle son credo petit-bourgeois de modération), fleure le message politique pas très subtil (en plus de ne pas être très drôle), alors qu'Ibsen se tient toujours à distance du jugement, nous laissant parfaitement nus et démunis.
    Il aurait en tout cas été plus correct de le signaler (même si on a l'habitude du procédé) dans le programme – où seul le traducteur, Éloi Recoing, est crédité, ce qui est trompeur pour lui et pour nous.

En revanche, je dois avouer que les improvisations (très utiles quand le décor dysfonctionne et que le spectacle doit être interrompu un quart d'heure, les comédiens continuent l'air de rien à inventer tant qu'on ne leur dit pas officiellement de s'arrêter) et jeux avec le public ne manquent pas d'efficacité, surtout pour une pièce qui culmine dans une assemblée populaire ! 
→ Ainsi une spectatrice prise dans le public – pas trop malmenée, contrairement à celle qui a failli se faire tuer (à blanc) par les anarcho-nihilistes dans Les Démons aux Ateliers Berthier.
→ L'adaptation assez réussie du prêt d'une ancienne salle de spectacle (donc l'Odéon où nous sommes, en l'occurrence) par le Capitaine Horster – évidemment, dans le texte original, il s'agit d'une grande pièce de sa maison de famille. Les personnages élaborent assez longuement sur l'histoire de ce théâtre désaffecté acquis par le père de Horster. (Tandis que les échanges entre les citoyens qui pénètrent dans le lieu ont été impitoyablement coupés.)
→  Le clou du spectacle advient lorsque les acteurs (et en particulier Nicolas Bouchaud dans le rôle principal et Sharif Andoura en Hovstad, le patron du journal) s'adressent au public et jouent avec la salle, lui demandent son avis, l'accusent, la flattent… Lorsque Hovstad demande au public qui désapprouve le Docteur de rester assis, une large part des spectateurs, chauffés depuis plusieurs minutes, se lève spontanément pour soutenir l'idéal et l'absolu – c'est intéressant, dans la mesure où comme mentionné plus haut, il n'y a pas réellement de bonne solution au dilemme posé par la pièce ; et le public vient pourtant de se faire copieusement admonester, pour ne pas dire insulter, par le Docteur Stockmann. Impossible de déterminer si les spectateurs de théâtre sont par essence de grands passionnés des causes éthérées ou avaient simplement envie, par défi, d'oser se lever pendant le spectacle – « si vous restez assis vous êtes d'accord avec moi », forcément, ça motive.

Par ailleurs impressionné par les qualités de danseurs de plusieurs interprètes (Cyprien Colombo, dans le petit rôle de l'exalté Billing !), et amusé par les références (absentes du texte) nombreuses jetées au public amateur d'Ibsen : « j'ai couvé mon œuf comme un canard sauvage » (la pièce suivante dans son catalogue, évidemment la référence ne figure pas dans le texte original), un extrait de Peer Gynt (de Grieg) sur piano-jouet, et pour finir la pièce un arrangement de la Chanson de Solveig, évidemment.

Interprétation convaincante, amusante et insolite, même si j'aurais aimé en être clairement informé (d'une part) et voir en action le véritable texte, tout de même meilleur, d'Ibsen (d'autre part).




Vous retrouverez nos aventures livresques et scéniques autour des pièces d'Ibsen dans ce chapitre. Et les liens directs vers les notules dans celle-ci, avec présentation et classification : Les Prétendants à la Couronne, Peer Gynt, Les Piliers de la société, Une Maison de poupée, Les Revenants, La Cane sauvage, La Maison Rosmer, La Dame de la mer, Hedda Gabler, Solness le constructeur, Petit Eyolf, John Gabriel Borkman

Actuellement, Les Revenants sont donnés à la Comédie Saint-Michel à Paris, tous les dimanches jusqu'au 4 août. Belles (re)découvertes à vous !

vendredi 7 juin 2019

Nouveautés du vendredi


Très grosse brassée de nouveautés ce vendredi. Le fichier des nouveautés 2019 a été mis à jour. (En gras, les recommandations, en italique, ce qui me paraît dispensable. Les deux, lorsque l'œuvre vaut le détour, mais qu'on trouve interprétations sensiblement plus abouties dans la discographie préexistante.)

Bien sûr, il y a Tarare, le seul livret écrit par Beaumarchais, le meilleur opéra de Salieri, le meilleur opéra français du second XVIIIe, une des œuvres les plus étranges et hapaxiques de l'histoire du genre, toute de jubilations imprévues. Le disque de la décennie, avec Das Schloß Dürande, rapidement présenté ici, et qui devrait aussi recevoir sa notule ou sa série de notules dans les semaines à venir.

Mais c'est une avalanche de plusieurs dizaines de disques très attirants qui déboule aujourd'hui :
¶ anthologie De Lymburgia (XVe),
¶ luth de Marco Dall'Aquila (XVIe),
¶ musique sacrée composée pour Leufsta Bruk (en suédois, et avec l'un des plus beaux orgues du monde, un Cahman aux fonds merveilleux),
¶ œuvres pour flûte et cordes de Telemann par Reyne,
¶ un oratorio-passion de Graupner, une messe de Telemann, des cantates de Telemann, Graun ou Bach, chez CPO,
¶ duos rares (Galuppi, Wagenseil, Lampugnani, Porpora, Traetta) par Genaux & Zazzo,
¶ Adam & Ève (oratorio serio en italien de Mysliveček),
¶ album autour de la harpe à l'époque de Haydn,
¶ concerto pour piano (sur pianoforte) et symphonie en ut de Rösler,
¶ Le Manoir hanté de Moniuszko dans une nouvelle version chez DUX (dont tous les disques sont merveilleux, quel que soit le répertoire),
¶ pièces pour violoncelle de Robert Kahn (par Thedéen !),
¶ concerto pour violoncelle et messe de Howells (grand mélodiste britannique, peu exploité comme symphoniste),
¶ Symphonie n°3 (« Bateau ») de Holbrooke,
¶ les symphonies de Hanson par Hanson
¶ des arrangements d'Arensky, Prokofiev (Visions fugitives) et Scriabine (Préludes) par Oramo la Chambre ostrobothnienne,
¶ album de quatuors composés par des compositeurs (obscurs !) de Leningrad par le meilleur spécialiste (Quatuor Taneyev),
¶ un album de piano largement constitué de soviétiques tardifs (Schnittke, Chtchédrine, Kancheli… et du Rihm, par Gourari),
¶ un nouvel album de musique sacrée de MacMillan (musique d'aujourd'hui, mais aux fondements tonals très accessibles),
¶ de bizarres originaux et arrangements de Martynov (Bach notamment) pour violon par Mari Samuelsen,
¶ un disque de pièces de Gurdjieff avec Günter Herbig à la guitare électrique (le kapellmeister supersérieux, le même ?),
¶ un récital de piano tout-Skalkottas, par Ramou…

Ainsi que quelques versions nouvelles qui semblent attirantes :
¶ les Goldberg version trio par le Trio Zimmermann,
¶ divertimenti de Mozart et arrangements de tuibes par la Camerata Alma Viva,
¶ Schubert 3 et Schumann 1 par la Radio bavaroise et Jansons (ça ne me tente pas du tout, mais ça en intéressant sans doute parmi vous),
¶ Siegfried par le Hallé Orchestra & Elder (bonne distribution et surtout prise de son démente, d'une ampleur et d'une clarté incroyables),
¶ quatuors piano-cordes de Mozart, Brahms, Mahler, avec Lise Berthaud et les sœurs Skride,
¶ Mahler 9 par Blomstedt & Bamberg,
¶ les Nocturnes de Debussy par Singapour,
¶ Le Prince de Bois de Bartók par Mälkki & Helsinki,
¶ arrangements pour marimba et clarinette (Stoltzmann).

Reste à écouter tout ça, ajouté aux brassées des autres jours, et à tous ceux que je n'ai pas voulu relever ou pas vu passer…

Ma sélection ? Outre TARARE, outre ce que je vais écouter pour m'amuser (Herbig !) et ceux que je ne connais pas et auront donc la priorité (Rösler, Kahn, Skalkottas), je crois que Leufsta Bruk, Howells, Oramo et par-dessus tout les quatuors de Leningrad promettent beaucoup. Vous retrouverez les échos de ceux que j'aurai le temps de commenter par là.

A caccia, a caccia !

dimanche 2 juin 2019

Teneste la promessa


Voilà un moment que je devais opérer un petit changement, mes modes de recension ces derniers mois ayant changé. Le logiciel Dotclear, à la pointe lors de l'inauguration en 2005, a cessé d'évoluer (et la migration vers la seule v2, qui a déjà bien 10 ans, réclamerait un gros travail de réagencement, nécessairement pris sur le temps de rédaction des notules), ce qui rend la réorganisation du contenu complexe.

clavecins atelier von Nagel
Un autre atelier… qui est aussi une salle de concert.
(clavecins von Nagel)


Enjeu : ne pas noyer les entrées un peu plus ambitieuses au milieu des nombreuses impressions laissées sur les disques ou les concerts.

J'ai donc un peu modifié la structure du bandeau supérieur (merci aux développeurs, la hiérarchie des fichiers Dotclear reste limpide même pour le profane !) pour faire apparaître quelques raccourcis utiles.

♦ Le fichier qui recente les nouveautés discographiques intéressantes. (Google Sheet public)
♦ La notule qui concentre mes commentaires desdites nouveautés (éventuellement transformées en notules pleines pour les œuvres rares enthousiasmantes).
♦ L'index (très partiel) des notules les plus anciennes. (Là aussi, le réorganiser sérieusement prendrait sur le temps de recherche et d'écriture…)
♦ Le très prisé agenda des concerts, sous forme de tableau, mis régulièrement à jour, pour ne pas rater les petits concerts franciliens rares et exaltants. Ou pour occuper vos soirées au débotté lorsque vous n'avez pas réservé, mais envie tout de même d'aller voir de la musique.
♦ Le lien vers le fil Twitter des commentaires de concert – pour économiser du temps pour les notules aux sujets moins éphémères, je tâche de réaliser mes commentaires de concerts dans les transports et d'échanger avec la communauté des mélomanes qui fréquente cette interface… Il faut cliquer sur le message, et le fil des commentaires sur le concert s'affiche.

J'espère ainsi répondre aux demandes sur l'accessibilité de ces informations d'actualité, difficiles à maintenir en haut de page sans écraser tout le reste (que je juge plus intéressant, au moins sur le long terme).

En état de cause, pour rmoi, ce sera plus pratique d'avoir ainsi tout sous la main !

samedi 1 juin 2019

Douceurs de juin


Demandez le programme ! Le programme avec le livret !

L'agenda de CSS vient d'être mis à jour jusqu'aux premières semaines de juillet (il faudra compléter avec les festivals de Jeunes Talents et de l'OCP, ce sera fait).

Je réponds évidemment avec plaisir à toute question sur les contenus exacts / intérêt des œuvres & interprètes / astuces de réservation et de placement.

Je vais tâcher d'améliorer l'interface du site afin que vous puissiez accéder directement à l'agenda, aux parutions discographiques, aux commentaires de concerts…

lundi 27 mai 2019

Une décennie, un disque – 1780 – Pavel Vranický, l'apogée de la symphonie classique


1780


vranický wranitzy symphonies bohumil gregor

[[]]
Le long, spectaculaire, prégnant Adagio d'un quart d'heure.


Compositeur : Pavel VRANICKÝ (1756-1808), mieux connu sous son équivalent allemand Paul WRANITZKY
Œuvre : Symphonie en ré majeur Op.52 (1786)
Commentaire 1 : Pavel Vranický, né en Moravie, exerçant à Vienne, fut une figure considérable de cette ville, admiré de Mozart, Goethe (qui voulut collaborer avec lui), Haydn, Beethoven (qui l'appréciaient comme chef), et plus tard Fétis. Il n'est pas inconnu aux lecteurs de CSS (du moins ceux qui en font lecture depuis une dizaine d'années) : j'ai déjà mentionné avec une intense admiration un de ses opéras et proposé ses symphonies pour réfuter (très partiellement) la thèse selon laquelle seuls Haydn et Mozart auraient écrit des symphonies classiques de premier plan – autant il est vrai qu'ils planent très au-dessus de l'immense majorité des compositeurs de symphonies du temps, autant celles de Vranický s'y mesurent sans rougir.
    Celle-ci est peut-être sa plus belle (l'opus 11, en ut mineur, est fabuleux aussi). De forme tout à fait traditionnelle (tel ce grand adagio pointé avant le premier mouvement rapide), elle se distingue cependant par la qualité individuelle des mouvements : la veine mélodique est immédiatement prégnante (et vraiment proche du dernier Mozart ou, selon les cas, du plus grand Haydn), les bois y effectuent un beau travail de coloration comme dans les dernières symphonies de Mozart, et il explore aussi des éclats plus martiaux qu'on associe beaucoup moins aux autres (les batteries de cordes et échos de trompettes en réponse aux rebonds syncopés des cordes dans le rondeau final, ou ces étonnants contrechants de trompette très présents dans le menuet). La virtuosité et la joie qui s'exhalent des montées furieuses de violoncelle ou de l'enflement de l'adagio varié évoquent aussi le ton de la Première Symphonie de Beethoven (voire, pour la partie en mineur de l'Adagio, l'explosion au centre de la Marche funèbre de l'Héroïque !), sans en atteindre le point de rupture. Une très grande œuvre de son temps, pas aussi hardie qu'Oberon, mais une sorte de résumé de ce qui se produit alors de plus abouti, jusque chez les meilleurs compositeurs d'alors, et non dépourvu de son charme singulier.

Interprètes : Dvořákův komorní orkestr (Orchestre de chambre Dvořák), Bohumil Gregor
Label : Supraphon (1988)
Commentaire 2 : Malgré la parution plus récente de la Radiophilharmonie de Hanovre (Griffiths), la plus belle version demeure celle de l'Orchestre de chambre Dvořák, chez Supraphon. Certes, on est avant la Chute du Mur, et la notion d'exécution musicologique n'a pas encore atteint cette portion de l'Europe, mais cette version bénéficie de timbres très serrés et vivaces typiquement tchèques, qui compensent très bien le geste peut-être moins mordant de l'interprétation. Vibrato serré, bois plein de verdeur, beaucoup de caractère – et investissement palpable des interprètes dans le geste et le son.
    J'ai choisi de mettre en grand la pochette d'origine de la parution de 1990 (plus séduisante), mais je vous conseille plutôt la réédition de 2006, qui combine les deux albums des symphonies de P. Vranický par cette équipe – la symphonie Op.36 et la grande en ut majeur Joie de la nation hongroise ne sont pas aussi marquantes, mais considérant la faible représentation du corpus au disque et la qualité des interprétations, il ne faut pas s'en priver.
vranický wranitzy symphonies bohumil gregor
    (Il existe aussi des symphonies gravées par Matthias Bamert et les London Mozart Player, dans un genre orchestre-de-chambre-confortable  peut-être un brin mou.)

Compléments discographiques :
    La Symphonie en ut mineur Op.11 (composée en 1790), présente sur ce même disque, constitue aussi un beau bijou, à écouter en priorité – les autres publiées à ce jour sont belles, mais me paraissent moins singulières et abouties que ces deux-là.
    Pavel Vranický a aussi écrit des opéras, dont un fabuleux Obéron, roi des Elfes, singspiel ambitieux qui évoque davantage l'Oberon de Weber que la Flûte de Mozart, au livret de laquelle il servit pourtant de modèle. Hélas pas encore édité au disque, mais on trouve en revanche de très beaux quatuors.
    La musique de son demi-frère Antonín (ou Anton en allemand) est à peine moins remarquable, dans une veine assez comparable : symphonies, quatuors, ce mérite aussi le détour !

… mais bien évidemment, pour la décennie 1780, si je ne vous en avais pas déjà rebattu les oreilles pendant des années, sachez que c'est ce disque, à paraître dans deux semaines, sur lequel je me précipiterais :

salieri tarare rousset aparté


lundi 20 mai 2019

Source de vidéos : opéras nationaux européens (en langues rares) – sous-titrées


Il faut régulièrement, comme souvent répété ici, vérifier les publications en ligne de vidéos d'opéra… beaucoup de pépites à la clef, bien plus facilement que dans les salles, où l'on compte, du fait de la structure économique, une rareté de temps en temps, l'écrasante majorité des titres figurant parmi la même cinquantaine de plus célèbres. Surtout, l'on peut accéder à une quantité considérable de maisons, et donc de répertoire.

Beaucoup de productions très réussies de province se trouvent sur CultureBox, parfois des opéras guère donnés ailleurs. Arte Concert également, mais davantage tourné en général vers les transpositions scéniques d'œuvre du répertoire, des concours, des événements européens un peu branchés ou alternatifs.

Pour les amateurs de langues, les amoureux de nations discrètes et les chasseurs d'opéras introuvables, le Graal est Operavision.eu : en HD, on y rencontre beaucoup de productions de tous pays d'Europe (Lituanie, Pologne, Tchéquie, Hongrie, Croatie…), avec des productions originales de grands titres (les Mozart / Verdi / Wagner) qui ne sont pas diffusées sur France Musique / Arte / Mezzo, et surtout des œuvres qui sont parfois inédites au disque, ou difficiles à trouver… et, très important, avec des sous-titres (anglais, français, allemand et souvent la langue originale) !  De quoi bénéficier de l'expérience complète – pour de l'opéra, les sous-titres changent, tout, vraiment. Et comme il n'y aura jamais de marché pour les DVDs (hors peut-être locaux, mais ils faut être d'autant plus motivé, et savoir ce que l'on cherche !), je vous invite à faire votre marché.

Désormais, Operavision utilise les lecteurs de YouTube (et non plus ceux sur le patron d'Arte Concert), qu'il est de plus en plus difficile de contourner pour récupérer la vidéo en dur, mais cela reste possible – sous Firefox, il existe des utilitaires du type DownloadHelper qui permettent de télécharger n'importe quelle vidéo (et qui sont désactivés sous Chrome pour YouTube). De même pour les sous-titres, il existe des tutoriels et logiciels en ligne capables de les extraire – Downsub.com par exemple.
Pour ma part, considérant le grand nombre de vidéos d'Operavision à récolter (et à ne surtout pas laisser passer !), au terme d'une longue quête, zig-zaguant entre l'inopérant, le payant douteux, l'obsolète et le nid à maliciogiciels, j'ai fini par dégoter 4K Video Downloader, très efficace (on copie simplement le lien, et on a le choix entre les formats et les langues de sous-titres, on peut tout mettre à charger d'un coup, etc.), et apparemment pas trop vérolé – je ne garantis pas, sur ce type de produit, l'absence absolue de faille, mais rien de repéré par mes instruments.

Il existe un débat sur la légalité de la chose : il est interdit dans la loi française de contourner les mesures de protection, mais est-ce que récupérer le propre flux de votre machine à des fins de copie privée est équivalent à un craquage de DRM (sont-ce des DRM d'ailleurs ?), je n'en sais diable rien. Je considère que ces témoignages n'étant pas commercialisés, le fait que je conserve, une fois regardé comme prévu, une trace d'un inédit mondial pour ensuite en dire du bien et faire de la publicité aux maisons et aux artistes ne devrait pas incommoder grand monde, mais je ne puis vous jurer que vous n'enfreignez pas la loi, je ne veux pas vous inciter à faire quelque chose qui s'avèrerait répréhensible.
Cependant si jamais vous avez raté des titres, avec un petit message en privé (colonne de gauche), je tâcherai volontiers de vous venir en aide si je puis trouver des solutions.

L'occasion pour moi de vous proposer un petit tour du propriétaire.

libuše 2018 à prague
Le Regietheater demeure une exception dans le monde, et même en Europe.
(Libuše en 2018 au National de Prague.)


Comme la liste est relativement courte, elle est agencée par date de composition.


Stanisław Moniuszko, Straszny dwór (« Le Manoir hanté », 1862)
→ Quelle étonnante nation, amplement pourvue en figures historiques comme Paderewski, épiques comme Nowowiejski, en compositeurs hardis comme Szymanowski ou Rózycki, en représentants vivants au legs très marquant comme Penderecki… et qui se choisit Moniuszko comme compositeur national. Surtout que celui-ci, son plus joué (avec Halka, plus substantielle dramatiquement et musicalement), est en réalité une comédie assez peu sophistiquée. Figurez-vous que l'Italie ait choisi Paisiello ou Rossini comme premier compositeur national, la France Adam ou Auber, l'Allemagne Flotow, l'Amérique Chadwick
→ Il s'agit donc d'une histoire assez légère de faux manoir hanté, en moins facétieux que La Dame blanche de Boïeldieu, et dans un langage musical très simple, issu du style Auber (mais pas un Auber des bons jours), de simples mélodies accompagnées. Néanmoins, objet de patrimoine qu'il est impossible de voir ailleurs qu'en Pologne (et les disques ne contiennent pas nécessairement de livret).
→ Vidéo de l'Opéra de Varsovie, hors ligne.

Ferenc Erkel, Bánk Bán – hongrois (1860)
Bánk Bán est l'opéra romantique hongrois le plus célèbre, devant Hunyadi László du même compositeur. Le sujet est, de même, inspiré de l'histoire politique des rois hongrois.
→ On décrit en général Erkel comme l'équivalent de Verdi en Hongrie. Et, de fait, le modèle est totalement verdien (avec des touches de valses rythmées de triangle, plus à la façon des opéras légers germaniques). Certes sans la même évidence mélodique, sans la même urgence dramatique – j'aime davantage, dans le genre simili-verdien, Foroni, Faccio ou Catalani –, mais entendre ce type d'écriture allié avec la dépaysante langue hongroise, accentuée en tête de mot, aux apertures très spécifiques (voyelles souvent plus ouvertes qu'ailleurs en Europe), aux harmonies vocaliques particulières (accords à l'intérieur des mots entre voyelles « claires » et « sombres », dont la répartition est parfaitement contre-intuitive pour les no- locuteurs), ce n'a pas de prix.
→ La [vidéo] vient d'être retirée du site, mais avec le lien direct YouTube que j'ai conservé, vous pouvez encore y accéder.

Bedřich Smetana, Libuše – tchèque (1881)
→ Le plus célèbre opéra sérieux de Smetana après Dalibor, Libuše est l'histoire d'un double mariage aux lourdes implications : la stabilité politique du royaume pour l'héroïne éponyme, la malédiction de son père pour le personnage-miroir Krasava (la coquette qui joue de la rivalité des deux frères pour son confort sentimental). La reine doit se marier car, en tant que femme, son pouvoir est contesté, mais elle prophétise tout de même la fondation de Prague et, choisissant avec sagesse son époux (un homme simple qui passe sa vie aux champs), assure un roi équitable, aimé, etc.
Très peu d'action (j'ai à peu près tout dit), des scènes extrêmement statiques (personne ne se bat, n'entre, ne sort, ne se déplace, ne change d'avis à peu de chose près…), une écriture musicale très hiératique : tout est fondé sur la majesté de la légende, ce qui s'explique par la nature de cet opéra, une pièce festive de commande, écrite pour le couronnement de Franz Joseph comme roi de Bohême. On y voit la lutte entre deux frères, revendiquant un héritage selon la coutume tchèque (partage) ou germanique (primogéniture), le devoir rappelé par un père, le sacrifice du pouvoir d'une souveraine le bien public, des rois sages, justes, aimés de leur peuple. Évidemment, pas les recettes d'un vaudeville fendard, ni même d'une tragédie un peu hémoglobinée. En revanche, les ensembles en fin de scène et de tableau sont de toute beauté, parcourus de ce souffle lyrique que Smetana avait déjà porté à son comble dans Dalibor.
→ Cette épopée transposée à la scène peut encore se voir dans sa récente production du Théâtre National de Prague, dans une mise en scène extrêmement traditionnelle. [vidéo]

Władysław Żeleński, Goplana – polonais (1895)
→ Opéra de la fin du XIXe dans une esthétique encore très premier romantisme, autour de légendes assez terribles, et dans une mise en scène traditionnelle qui rend très bien compte de l'atmosphère de conte. Une notule monographique y a même été alors consacrée.
Żeleński, de la génération suivante (né en 1837 contre 1819 pour Moniuszko), propose une musique globalement plus intéressante : le discours musical est continu, et à défaut de beaucoup moduler, l'accompagnement adopte un peu plus de variété.
Goplana raconte les manipulations des fées pour trouver un mari à leur gré, menaçant le pauvre navigateur ou manipulant le prince, à coups de sorts, de mensonges, de doubles amours, d'épreuves, de jalousies, de menaces. Cette tragédie terrible appuyée sur du vaudeville féerique (les contes slaves peuvent priser très fort le nawak) propose un véritable dépaysement, et la  musique continue, sans être très marquante, échappe à la fragmentation en numéros et coule très agréablement, le petit frisson folklorique (du sujet, mais aussi des danses) en sus.
→ N'est plus en ligne, mais la vidéo doit pouvoir se trouver quelque part (auprès de l'Opéra ?), rien ne se perd.

Ignacy Paderewski, Manru (1901)
→ Paderewski est une figure incontournable de l'histoire polonaise du XXe siècle. Par deux fois chef du gouvernement en exil, en 1917 et 1939 ; nommé premier ministre en 1919, c'est lui qui préside à la signature des traités de Versailles et Saint-Germain-en-Laye par la délégation polonaise.
→ Pour autant, c'est un musicien de profession, pianiste émérite qui gagne sa vie en donnant des concerts dans les meilleures salles ; compositeur dont le langage musical (dans une filiation chopinienne) révèle sa formation en plein cœur du XIXe siècle (il est né en 1860).
→ Son opéra Manru est une grande réussite : on pense à Mendelssohn qui aurait écrit un opéra (ce qui fut le cas), mais dans le langue de ses symphonies – beaucoup de parentés d'orchestration. Un lyrisme sobre et coloré, donc, non dénué du sens du pittoresque, mais restant du côté de la musique pure. Une très belle œuvre.
Vidéo de l'Opéra de Varsovie, remarquablement chantée, dans une mise en scène traditionnelle (mais aux costumes plutôt intemporels).

Ludomir Różycki, Eros i Psyche (1916)
(prononcez roujètski)
Quel bijou d'aspect étonnant : on peut y entendre, sans aucun effet hétéroclite, l'influence de nombreux courants. On entend passer des tournures qui renvoient à Lalo (Le roi d'Ys), Massenet (Panurge), Debussy, Puccini (les moments comiques de Tosca), R. Strauss (grandes poussées lyriques), jusque dans la fin quelque part entre Daphne, avec l'harmonie plus slave des chœurs patriotiques de Guerre et Paix de Prokofiev…). Tout cela dans une belle unité, un sens de la poussée, vraiment de la très belle musique, une synthèse de l'art européen.
→ Różycki a aussi écrit de la musique symphonique, des concertos, et notamment  des poèmes symphoniques sur Le roi Cophetua, ou Mona Lisa (contemplation très richardstraussienne) !
→ La production donnée au Théâtre Wielki (la salle de l'Opéra National de Varsovie) était de surcroît très accomplie musicalement (c'était en octobre), elle n'est plus en ligne mais je peux éventuellement aider les mélomanes dans le besoin.

Benjamin Britten, Albert Herring (1947)
→ L'un des rares legs uniment comiques de Britten, dont ce n'est pas la couleur habituelle. Oserai-je confesser que j'y vois son meilleur opéra ?  (Avec The Turn of the Screw, mais à part sur scène, j'ai peu envie de revenir fréquemment à ce dernier, une histoire cohérence.)
→ Le livret, qui croque avec verdeur et acuité l'atmosphère médisante et festive d'un petite ville britannique, demeure très proche de nous (1947 !), et permet l'usage de couleurs vives dans l'ensemble de chambre, ainsi que toutes formes de virtuosité d'écriture un peu rétro-, ni tout à fait sérieux ni tout à fait pastiches.
→ Surtout, les nombreux ensembles (et souvent pour un grand nombre de personnages simultanés, pas juste des trios !) sont des orgies musicales (et théâtrales) invraisemblables, chaque personnage étant très individualisé, et la richesse de l'harmonie n'écartant jamais une forme assez directe de consonance, de jubilation. C'est le mot qui sied le mieux à cet ouvrage, on gigote sur le bord de son siège aussi bien devant la saveur de ces situations quotidiennes un peu grimaçantes qu'en écoutant les virevoltantes superpositions de lignes mélodiques, le rebond du récitatif… Une merveille, vraiment.
Vidéo du Royal College of Music, très bien chantée chez les hommes, moins séduisante chez les femmes – sauf l'incroyable Polly Leech (et quelle actrice !), dans le rôle de l'assistante de Lady Billows. J'aime beaucoup également la mise en scène : vivante, lisible, et le dispositif du mur imaginaire de la boutique, qui permet de voir les gens passer dans la rue, est vraiment très adroit !


… il me reste trop de titres à achever pour publier tout ce soir… cela devrait vous laisser le temps de découvrir certaines vidéos cette semaine, avant que je mentionne les extraordinaires Legenda Bałtyku de Nowowiejski (polonais), Ero s onoga svijeta de Gotovac (croate), Juliette ou la Clef des songes de Martinů (en version tchèque), ou bien des productions sous-titrées de Juditha Triumphans (Amsterdam),  Billy Budd (Oslo !), La Rondine (Riga)…

Je promets donc, pour la prochaine livraison, de nouvelles explorations exaltantes. Bonne semaine !

jeudi 16 mai 2019

Comment déterminer sa tessiture ? (et, mieux encore, gloser sur celle des autres)


Trois questions m'ont été posées à ce sujet en cinq jours… l'occasion peut-être de proposer un léger viatique ?
 
Comment savoir si je suis baryton ou ténor ?  J'ai des graves, suis-je basse ?  Mon passage est bas, suis-je vraiment soprano ?



1) Définitions multiples
 
 Il faut d'abord s'entendre sur le terme de tessiture, qui regroupe au moins trois sens distincts, utilisés assez fréquemment sans forcément plus de précision.
 
 a) Au sens large, la tessiture désigne l'étendue (terme également employé) d'une voix – ou d'un instrument, mais dans ce cas, elle est indiquée sur la notice du fabriquant, ce que vos parents négligent quelquefois de faire une fois procédé à la conception, les inconscients. Pour connaître sa tessiture, c'est alors assez facile, il faut faire des gammes : on a une idée précise de jusqu'où ça descend et (moyennant un peu plus de travail) d'une hauteur maximale approximative. C'est assez facile.
 
 b) La tessiture désigne aussi la zone de confort de la voix, les parties de l'étendue exploitables (en timbre, en volume) dans un morceau. C'est sa définition plus restreinte : on peut avoir des contre-notes mais stridentes, des notes graves existantes mais trop petites pour être entendues derrière un instrument, elles n'entrent pas en compte. Ce sont les notes qu'on évoque en parlant de professionnels, celles qu'on montre en audition et sur scène (même si on peut éventuellement avoir d'autres notes aux extrêmes).
 
 c) Par extension, la tessiture désigne l'emploi d'une voix : chaque voix est unique, éventuellement à cheval entre plusieurs identités (Jessye Norman est-elle soprano dramatique ou grand mezzo lyrique, Jacques Jansen baryton aigu ou ténor paresseux – il confessait lui-même être sans doute le second –, Ruggero Raimondi basse ou baryton selon qu'il chante Filippo-Fiesco ou Scarpia-Iago…), la tessiture est alors une référence standard. « Je suis ténor », « c'est un rôle de ténor », voilà qui assigne une identité, permet d'étiqueter et de choisir des rôles ou des interprètes – c'est un autre usage du mot tessiture.
Cela conduit parfois à des collisions passablement fendardes entre l'identité vocale de l'interprète et le nom de la partie interprétée. Je ne vais pas m'attarder davatange sur cet usage du vocable, autour duquel j'ai déjà proposé une notule amusée il y a une dizaine d'années : « Pourquoi Kurt Moll est-il crédité comme baryton et Cecilia Bartoli comme contralto ? ».

[[]]
tessiture ambiguë jessye norman
Tessiture ambiguë.
Jessye Norman (en Sieglinde, rôle de soprano dramatique écrit dans les notes d'un mezzo-soprano),
acte III de la Walkyrie – studio de Levine.

 


2) Pourquoi la question a-t-elle cette place dans le répertoire lyrique ?

La tessiture a dans la plupart des traditions vocales une part annexe : elle ne conditionne pas toujours votre répertoire, et elle n'est pas autant une carte d'identité que votre timbre, votre couleur (claire / sombre), le type de technique utilisé (dans la chanson, avec du souffle qui passe entre les cordes ou non, par exemple).

Cette obsession de la tessiture, cette nécessité pour les apprentis chanteurs « d'avoir les notes » et pour les professionnels d'être classés (les Germains ont même une tradition totalement arbitraire de grilles inter-styles pour chaque catégorie de voix, la Fach, qui vout dit quel rôle mozartien-verdien-wagnérien vous avez le droit de chanter…) ne repose pas sur rien.

D'abord la musique classique est une musique écrite ; et pas seulement écrite pour indication, à partir de 1770 environ : la partition contient tout ce qui doit être fait. Et la tradition est de ne pas y toucher – lorsqu'on récrit un bout de Gluck, de Schumann, de Bruckner, on publie une édition critique, on justifie les manques, bref on ne badine pas avec le papier gribouillé.
De ce fait, si un compositeur écrit que vous devez produire une note que vous n'avez pas dans votre voix, pas question de la remplacer par une autre formule : vous beuglez s'il le faut, mais vous la faites.

La tradition vocale italienne est plus libérale sur les bidouillages, mais en réalité elle n'est pas plus mansuétudineuse, bien au contraire : elle se permet d'interrompre des musiques en flux continu (typiquement « Nessun dorma »), mais c'est pour laisser applaudir le ténor ; elle se permet d'abaisser d'un demi-ton les airs (« Di quella pira », « Che gelida manina » sont régulièrement transposés), mais c'est afin de s'assurer que le chanteur produise les contre-uts (optionnels, voire non écrits !) que tout le monde attend. Ainsi à la fin de « Di quella pira » le ténor cesse-t-il de chanter avec le chœur (pourtant un très beau passage où Manrico répond par ses alarmes filiales au cri de guerre de ses soldats qu'il envoie à la défaite), afin de se ménager pour émettre un beau contre-ut (souvent un si en réalité)… que le compositeur n'avait pas prévu (c'est un sol, une quarte plus bas, qui a d'ailleurs un effet suspensif assez unique dans le répertoire, rarissime cas où la mélodie d'un air italien ne se termine pas sur la tonique, on sent que l'action est interrompue au moment décisif – baisser de rideau).
On traficote allègrement, donc… mais toujours dans la perspective explicite de mettre en valeur l'aigu de l'interprète, la beauté de son timbre, l'éclat de sa projection : cette liberté ne permet pas du tout de négocier si le chanteur est fatigué ou n'a pas été suffisamment pourvu par sa nature ou sa technique pour émettre telle note. Quelle que soient par ailleurs ses qualités de musicien, il ne trouvera pas d'emploi s'il ne peut pas se conformer aux notes écrites par le compositeur.

Il existe une seconde raison, plus concrète et davantage indiscutable : l'absence d'amplification. De ce fait, il est indispensable de chanter dans « ses bonnes notes ». Autant une voix aiguë peut tout à fait oser des graves voilées émises en friture vocale, pour de beaux effets sombres / déchirants, avec un micro… autant lorsqu'on fait sans, il faut en plus de la technique utiliser la zone de la voix la plus sonore, si l'on veut passer l'orchestre et remplir la salle !  Un ténor peut faire de très beaux graves, mais dans des tutti du type Requiem de Verdi, ce serait absolument inutile.
De ce fait, il est capital de bien déterminer sa tessiture pour pouvoir « sortir sa voix », comme l'on dit, c'est-à-dire arriver à la fois à la timbrer et à la projeter efficacement.
 


3) D'où ces différences entre voix proviennent-elles ?
 
Physiologiquement : La hauteur de la voix (puisque c'est de cela, en définitive, qu'il s'agit) dépend de la longueur (et de l'épaisseur, pour la couleur et le type d'emploi léger / lyrique / dramatique) des cordes vocales. Selon un processus physique immuable, plus elles sont courtes, plus elles peuvent opérer de vibrations par seconde, plus leur fréquence sera élevée, et, par conséquent, plus la voix sera aiguë. C'est exactement le même principe que pour les instruments à cordes externes : plus on raccourcit la longueur de corde vibrante (typiquement en posant ses doigts au milieu), plus on obtient un son aigu.
Les phoniatres peuvent même, en exécutant quelques examens, établir par l'observation les possibilités d'étendue d'une voix. (Avec la réserve majeure que, selon la technique utilisée, elle peut largement varier, évidemment : on imagine très bien le chanteur qui engorge et ne peut monter, ou celui qui au contraire utilise le fausset et accède à des notes inaccessibles autrement).

Le passage (ou passaggio) : Le passage désigne le point de « bascule » de la voix, la hauteur où l'on passe d'un mécanisme I (celui également employé pour la voix parlée) au mécanisme II. Dans le mécanisme II, on est obligé d'adapter son émission pour ne pas se blesser – d'où l'usage du belting dans la pop (un soutien très renforcé au niveau du diaphragme pour compenser la tension), du fausset, de la couverture vocale. Chez le novice, cela se traduit en général par un basculement immédiat en voix de fausset chez les hommes (aux 3/4 de la voix en partant du bas chez les barytons, aux 2/3 chez les ténors). Chez les femmes, la bascule s'effectue en réalité dans la même zone de fréquences, mais leurs voix étant décalées d'une octave vers l'aigu, cela veut dire que leur passage arrive très tôt, dans leur première octave !  C'est le même où elles passent de la voix de poitrine à la voix de tête.
[Le terme italien passaggio est parfois utilisé par les professeurs – pour frimer, mais a aussi l'avantage, comme vocable étranger, de n'avoir que ce sens unique (alors qu'en français, passage peut être employé dans beaucoup d'autres contextes).]
Pourquoi en parlé-je ici ?  Le passage est ce qui va déterminer l'identité de la voix : on peut avoir une étendue très vaste (certains ténors descendent très bas, certains barytons ont une grande extension aiguë…), mais pour déterminer la tessiture (aux sens b et c), on s'appuie sur cette charnière : c'est la zone à partir de laquelle la voix est la plus sonore, la plus efficace. Ce qui est en-dessous est par essence moins tonique. Et considérant les contraintes de projection évoquées dans le §2, cela permet donc de mieux identifier le type de voix et son efficacité optimale.

Ces considérations sous-entendent que chaque voix a un profil unique, et qu'on peut en réalité chanter autre chose que ce qui entre dans sa catégorie (et pas forcément confortablement tout ce qui appartient à sa tessiture théorique). Mais cette classification permet néanmoins de cerner une zone de force, disons, de circonscrire les rôles et emplois les plus adaptés.
 


4) « Si tu peux, tu es »

À présent, comment se détermine concrètement la tessiture ?  Je veux dire, une fois qu'on s'est mis à vocaliser, comment cela se passe-t-il ?

À l'œil, il est vrai qu'il existe des statistiques : les personnes grandes ont plus souvent des voix plus graves (logique, on peut supposer que leurs cordes vocales sont proportionnelles à leur corps, et comme on l'a vu, plus elles sont longues, plus elles sonnent grave), et les personnes larges des voix plus sombres / sonores / dramatiques. Ce ne sont toutefois que des statistiques, et il existe des sopranes d'1m75, des ténors d'1m85, des basses d'1m75. Certes, au-dessous d'1m70, il y a peu de barytons, d'1m60 peu de mezzos… Les pommes d'Adam saillantes (signes d'un larynx large ?) sont souvent associées aux basses « sèches », mais je ne suis pas sûr que ça ait un fondement physiologique sérieux (peut-être plus lié au fait d'être grand + mince qu'à autre chose, à mon avis). Bref, on peut s'amuser à regarder, mais on ne sait vraiment qu'une fois la bouche ouverte et la glotte en action.

Quand on écoute quelqu'un parler, on ne dispose pas de la localisation de son passaggio, et l'on peut donc avoir des surprises une fois mis au chant (on peut avoir pas mal de graves, ou un timbre voilé et sombre, mais une zone de bascule haute, si bien qu'on sera soprano tout en parlant avec une voix assez basse et chaleureuse).
Toutefois, chez les voix d'hommes, il existe quelques constantes : les basses ont en général tout de suite un timbre grave et on sent l'espace, la résonance (ces graves ne sont pas râclés pour sortir, c'est leur vraie voix, pas une posture sociale de virilité supposée – car depuis Roberto Alagna, chacun sait que les ténors…) ; les barytons, même ceux qui ont une voix chantée claire, ont aussi un minimum d'assise, de « grain » lorsqu'ils parlent ; les ténors, au contraire, ont une forme de pureté (pas de « base » solide sous leur voix).
Tout cela ne peut servir que d'indices indicatifs, évidemment.

Concrètement, lorsqu'on effectue ses vocalises de « détection », un chanteur débutant a tout de suite ses graves : c'est la longueur maximale de corde vibrante « à vide » ; bien sûr, avec des techniques spécifiques, telles les basses russes octavistes, qui dans la liturgie orthodoxe descendent sous l'octaves des basses profondes de l'opéra occidental (!), ou la « friture vocale » (le fry), qui dans les musiques amplifiées permet de descendre plus bas sur des notes qui ne sont pas projetées (on ne les entendrait pas à quelque mètres, sans micro), on peut allonger sa voix, mais dans le grave en chant lyrique, globalement, ce qu'on a au début est tout ce qu'on aura.
Ce peut donc être un indice sérieux – si vous avez tout de suite un ut 1 (la note la plus grave du violoncelle !) qui ronfle comme une basse d'orgue, on peut supposer sans trop de risque que vous êtes basse. Mais pour la plupart des autres chanteurs, qui descendent jusqu'à un petit sol1, par exemple (la deuxième corde grave du violoncelle), il faut réellement effectuer des tests.

Et c'est là qu'intervient la règle d'or. Comme une voix bien émise est mécaniquement plus sonore dans les aigus, si après avoir un peu travaillé, vous pouvez aussi bien chanter les tessitures de mezzo que de soprano, de baryton que de ténor, alors vous êtes de la tessiture la plus aiguë – car c'est elle qui sonnera avec le plus d'éclat. « Si tu peux, es. »
Je parle bien de tenir une tessiture, pas d'avoir quelques aigus qu'on émet avec fatigue – beaucoup de barytons lyriques ont des la et des si bémol, ce n'est pas pour autant qu'ils seraient à leur aise dans une tessiture de ténor sur un rôle complet. Mais si vous pouvez chanter Leonora et Azucena, Roméo et Mercutio… alors vous êtes soprano ou ténor.
 


5) Terrain de jeu

Grâce à CSS, vous pouvez désormais, dans vos dîners en ville, gloser à l'infini sur tel chanteur qui (bien qu'ayant fait une carrière universelle avec succès) est de toute évidence hors de sa tessiture. C'est un débat tellement plus riche que de se disputer sur le binaire chante juste / chante faux (ce qui, comme déjà exposé dans ces pages, peut tenir de l'illusion auditive selon la densité en harmoniques, voire de l'emplacement dans la salle, toutes les harmoniques ne nous parvenant pas) !  Et vous avez maintenant beaucoup d'outils pour briller.

Au demeurant, je persifle, mais il existe quelques exemples de chanteurs très insérés dans le circuit professionnel dont on peut se demander réellement s'ils chantent dans la bonne tessiture. Lorsqu'une voix supposément centrale ou grave produit des médiums qui sont très peu projetés, la question se pose : si leur technique est solide et efficace (voix qui ne sonne pas trop « à l'intérieur » du corps mais se projette vraiment à l'extérieur), alors il est possible qu'ils chantent « hors de leur nature ». Pour un amateur, cela ne pose pas vraiment de difficulté ; ni pour les chanteurs de lied (au contraire, mieux vaut une jolie voix confidentielle que quelqu'un qui lutte pour pétarader). Mais à l'opéra avec orchestre, cela devient vite une limite considérable.

Je vous livre quelques noms (sur lesquels je n'ai aucune certitude, ne les ayant pas fait vocaliser !), simplement quelques (très bons !) chanteurs sur lesquels je me suis posé la question. D'ailleurs, on le sait, les architénors Lauritz Melchior, Carlo Bergonzi et Chris Merritt ont débuté leur carrière comme barytons, on a même des bandes de Melchior qui montrent une voix certes peu tendue, mais très belle et maîtrisée, il était suffisamment bon pour enregistrer à une époque où l'on ne le faisait qu'avec parcimonie ! 

[Tous ces chanteurs peuvent être observés sur YouTube, je manque de temps pour mettre tous les liens, il vous suffit de faire votre marché là-bas.]

Jacques Jansen l'a avoué lui-même en entretien : il estime qu'il aurait probablement pu faire une carrière de ténor, mais la pression mise sur les aigus (comme exposé en §2 à propos du répertoire XIXe) est telle que pour une voix qui, pouvant tenir les barytons, n'avait peut-être pas de facilité excessive dans l'aigu (pour un ténor s'entend), il avait délibérément choisi de se limiter à ce qu'il pouvait faire sans crever de frayeur à chaque étape. De fait, en l'écoutant, il dispose d'une assise suffisante pour tenir avec vaillance les barytons, mais on sent bien la souplesse (et l'absence de tension) de l'aigu !
D'une manière générale, l'étiquette baryton-Martin, censément exceptionnelle (reliée à un interprète historique, qui avait semble-t-il une facilité dans l'aigu malgré des graves tout à fait conséquents), est une très mauvaise idée de la part des professeurs : on peut être baryton léger, ou attendre un peu avant de décider entre baryton et ténor, mais consacrer immédiatement une voix longue et claire parce que l'étudiant n'a pas accédé à tous ses aigus offre souvent une mauvaise porte de sortie à une difficulté vocale – en plus, l'employabilité est médiocre dans cette catégorie spécifique (les rôles de baryton à l'opéra sont ceux d'opposants, on attend un minimum de grain et de même de couleur sombre). Je recommanderais, de mon (ridiculement petit) poste d'observation, de ne l'appliquer qu'une fois l'apprentissage achevé et la carrière entamée, si vraiment elle est la seule possible. Fischer-Dieskau a enregistré des rôles de baryton-basse avec sa voix claire (le Hollandais, Wotan de Rheingold, chanté en concert les adieux de Wotan) sans qu'on ait besoin de prétendre qu'il appartienne à une catégorie spécifique (ténor lyrique, puis ténor de caractère à partir des années 70).

Parmi les chanteurs en exercice, j'avais des doutes sur Catherine Trautmann et Nicola Alaimo, qui semblaient vraiment manquer de substance dans le médium, mais après les avoir entendus en salle, ils disposent réellement d'une projection impressionnante… je ne sais pas s'ils ont une possibilité dans la tessiture du dessus, mais ils se débrouillent largement assez bien dans leur emploi actuel pour ne pas se poser trop de questions. (Néanmoins, en écoutant leurs retransmissions, je crois que vous sentirez ce que je veux dire dans l'absence d'assise du médium, le sentiment que l'éclat maximal se trouverait au-dessus des lignes qu'ils chantent.)

Deux cas où je m'interroge vraiment : Wolfgang Holzmair et Samuel Hasselhorn.
    Le premier a enregistré les cycles de Schubert chez Philips et n'a pas fait une vaste carrière d'opéra. En salle, c'est la même chose : la voix est vraiment minuscule, le grave n'a pas d'épaisseur, le timbre est furieusement clair et on n'entend de tension lors de la montée dans les aigus. Fort de ces observations, ça vaudrait la peine d'essayer. (Au demeurant, je recommande ses cycles Schubert : même si le timbre nasal n'est pas le plus beau du monde, il chante avec beaucoup de subtilité ces cycles, parmi les lectures très réussies et abouties, de plus avec l'accompagnement éloquent d'Imogen Cooper !).
    Le second a remporté le Concours Reine Élisabeth et publié deux disques en ce début d'année (l'un reprenant sa participation au concours, l'autre regroupant des mises en musique rares tirées de l'Intermezzo de Heine aux côté du Dichterliebe – une merveille). Trois notules lui ont déjà été consacrées : une lumière incroyable émane de sa voix lorsqu'il chante le lied, et avec quelle fine sensibilité !  En revanche, la voix semble plafonner étrangement alors qu'il reste beaucoup de place, comme si la bascule thyroïdienne ne se faisait pas au niveau du passaggio – bref, comme une voix de ténor qui ne serait pas « sortie ». Et cela se paie dès qu'il chante avec orchestre : même dans Elias, superbe partie d'oratorio, on sentait la voix absorbée par l'orchestre, et manquer d'amplitude dynamique pour servir les contrastes. Faut-il souhaiter qu'il devienne ténor et abandonne son positionnement si particulier ?  Pas nécessairement, surtout qu'il peut peut-être, comme Goerne ou Gerhaher, vivre du lied. Mais pour n'importe qui d'autre, ce serait une question de survie professionnelle, d'endurance (cette émission doit être fragile, je n'aimerais pas avoir une laryngite là-dessus, tout doit s'effondrer !), et même simpleent d'aboutissement technique.

À l'inverse, Violetta Urmana, en devenant soprano, a renoncé à un instrument reconnu comme l'un des plus beaux mezzos de son temps (la rondeur, l'aigu facile, l'investissement) pour devenir un soprano dramatique aux contours assez peu fins (la voix sonne « grosse », je trouve, le texte en pâtit aussi), et aux aigus parfois un peu durs et criés en bout de tessiture. Elle a clairement les notes, mais pour soutenir le stress de cette carrière, de surcroît dans les rôles wagnériens écrits pour détruire les voix, c'était peut-être trop.
C'est plus ambigu pour Eva-Maria Westbroek, fière de s'être battue pour passer soprano, et qui les a magnifiquement chantés (Sieglinde, l'Impératrice de la Femme sans ombre, Carlotta des Gezeichneten…), mais au prix d'un dérèglement peut-être plus précoce de l'instrument – cela peut être lié, au demeurant, à bien d'autres paramètres : technique initiale (les timbres « flottants » sont fragiles), pression de la carrière (chanter beaucoup, dans de grandes salles, être captée, être attendue…), rôles très difficiles, et même évolution hormonale de la demi-vie (redoutable pour les voix de femme, il faut quasiment réapprendre tous les équilibres)…

Je soumets ces cas comme autant d'hypothèses : je ne suis évidemment pas dans le secret des dieux et je peux tout à fait me tromper de diagnostic (soit qu'ils soient vraiment de la « bonne » tessiture et à leur meilleur, soit que leurs limites proviennent d'autres paramètres). Je n'ai cité, à dessein, que des artistes que j'aime et admire, qui ont déjà, même jeunes fait leurs preuves dans le circuit : il ne s'agit en rien de les dénigrer, de remettre en cause leur professionnalisme… J'utilise au contraire leur talent pour poser ces questions à l'échelle de voix bien faites et d'artistes accomplis (sinon, bien évidemment que dans les cours de chant on trouve des voix pas encore stabilisées dans leur meilleure posture !).



Pour prolonger, vous retrouverez une grande partie des notules glottologiques dans cette entrée de l'index de CSS.

Bonne chasse aux glottes migratrices !

David Le Marrec

Bienvenue !

Cet aimable bac
à sable accueille
divers badinages :
opéra, lied,
théâtres & musiques
interlopes,
questions de langue
ou de voix...
en discrètes notules,
parfois constituées
en séries.

Beaucoup de requêtes de moteur de recherche aboutissent ici à propos de questions pas encore traitées. N'hésitez pas à réclamer.



Invitations à lire :

1 => L'italianisme dans la France baroque
2 => Le livre et la Toile, l'aventure de deux hiérarchies
3 => Leçons des Morts & Leçons de Ténèbres
4 => Arabelle et Didon
5 => Woyzeck le Chourineur
6 => Nasal ou engorgé ?
7 => Voix de poitrine, de tête & mixte
8 => Les trois vertus cardinales de la mise en scène
9 => Feuilleton sériel




Recueil de notes :
Diaire sur sol


Musique, domaine public

Les astuces de CSS

Répertoire des contributions (index)


Mentions légales

Tribune libre

Contact

Liens


Antiquités

(13/3/2006)

Chapitres

Archives

Calendrier

« octobre 2019
lunmarmerjeuvensamdim
123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
28293031