Carnets sur sol

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De l'usage raisonné du Don Giovanni de Currentzis


Comme tout le monde, depuis vendredi, il n'existe qu'une seule chose dans ma vie : le Don Giovanni de Currentzis.
Bien, en réalité je l'ai écouté hier entre 23h et 2h en passant l'aspirateur – c'est un peu moins long, mais ça change de Parsifal –, ne le répétez pas.

L'occasion de poser quelques questions plus générales sur les motivations à faire et écouter quelque chose de différent.

Et quoi de plus naturel que d'accompagner votre lecture d'une écoute gratuite et légale de l'enregistrement ?



1. Histoire de promo

J'ai beau concevoir CSS comme un lieu non soumis à l'actualité, il faut bien admettre que, depuis que les nouveaux enregistrements sont immédiatement disponibles en flux, il est difficile de ne pas mettre son nez dans les nouvelles parutions un peu originales.

Et Currentzis, que je n'aime pas particulièrement (son Requiem de Mozart dégraissé et méchant est ma référence personnelle, mais pour le reste, j'aime bien en général, sans être hystérique du tout), a bénéficié d'une large couverture (dont il n'a guère besoin !) dans Carnets sur sol :

Dido and Æneas de Purcell (pas du tout aimé), au fil de la discographie (& vidéographie) exhaustive consacrée à l'œuvre.
Jolis extraits de Rameau avec une simili-Kermes.
Le Nozze di Figaro, très convaincantes à défaut de se départir de leur aspect très studio.
Così fan tutte mortifère, où le seul plaisir de jouer avec un orchestre ne se hisse pas vraiment à la hauteur des enjeux de l'œuvre.
♣ Un Sacre du Printemps très différent et distancié ; là aussi, de la musique pure, ce qui fonctionne très bien – mais on peut se demander le sens qu'il y a à jouer le Sacre sans violence ni paroxysmes ?

Et cette fois, c'est la clôture attendue d'un cycle Da Ponte très surveillé (entre les Noces largement portées au pinacle – quelquefois détestées – et le Così unanimement censuré…), avec son titre le plus populaire, aussi celui où il y a le plus de facéties à commettre…

Pour couronner le tout, on dispose d'une petite histoire à raconter. La distribution initiale était la suivante :

Donna Anna : Simone Kermes
Donna Elvira : Natasha Marsh
Zerlina : Jaël Azzaretti
Don Ottavio : Sean Mathey
Don Giovanni : Simone Alberghini
Leporello : Nathan Berg
Masetto : Darcy Blaker
Il Commendatore : Michael George

… et que voit-on au dos du coffret :

Donna Anna : Myrtò Papatanasiu
Donna Elvira : Karina Gauvin
Zerlina : Christina Gansch
Don Ottavio : Kenneth Tarver
Don Giovanni : Dimitris Tiliakos
Leporello : Vito Priante
Masetto : Guido Loconsolo
Il Commendatore : Mika Kares

Pas forcément une déception, d'ailleurs : Papatanasiu est remarquablement compétente dans Mozart (et plus incarnée que Kermes), Gauvin a amplement fait ses preuves ici, Tarver est minuscule en salle mais parfait avec les micros (moins fouillé mais plus équilibré que Mathey), Kares tellement plus large et profond que George, Priante un italien bon diseur à la place de l'engorgement épais de Berg… Même la disparition d'un italien en Don Giovanni n'est qu'une déception modérée, dans la mesure où Dimitris Tiliakos dispose de la fermeté et du verbe requis ; il n'y aurait que Jaël Azzaretti qui soit, réellement, irremplaçable.
    En tout cas, le profil général est beaucoup moins atypique dans cette nouvelle distribution.

Mais pourquoi avoir remplacé toute la distribution.

La réponse officielle ne manque pas de sel. Currentzis lui-même explique qu'il avait commis une première version géniale (dont subsistent des traces de répétitions ou de représentations, le studio intégral a même été gravé), que tout le monde lui disait que c'était son meilleur enregistrement, et que c'était vraiment formidable… mais qu'à la réécoute, il n'y trouvait pas assez d'ombre et de proximité théâtrale entre les chanteurs. Il a donc demandé à tout refaire, malgré le génie de sa première version.

Paraît-il qu'aucun des chanteurs n'était disponible aux nouvelles dates d'enregistrement. Oui, même les méga-stars Natasha Marsh et Darcy Blaker ne pouvaient pas se libérer pour un studio de Don Giovanni avec Currentzis – sans doute trop occupés à chanter Annina et Douphol à Tirana ou à Cagliari.

On peut, de là, faire des suppositions complotistes.
    Problème technique chez Sony honteusement caché ?  Peu probable dans l'absolu, et pas si grave à communiquer. Currentzis n'aurait de toute façon pas accepté de couvrir l'affaire.
    Discrépance artistique qui aurait conduit tout le monde à quitter le navire ?  On peut en douter, vu ce que les artistes endurent déjà en mises en scène… et puis il n'y a pas de triche avec la partition (des ajouts un peu libres, certes, mais pas de réorchestration, d'introduction de nouveaux instruments… ce ne sont pas Falvetti par García-Alarcón ou les Noces de Marthaler avec son nouveau continuiste). Et puis, se couper d'un chef capable de vous faire instantanément exister dans le milieu, Kermes le pourrait, mais les autres ?
    Caprice du chef ?  C'est peu ou prou l'histoire racontée, et elle paraît finalement très crédible considérant son profil. D'autant que la chose permet de faire parler de l'enregistrement, et incitera à acheter la seconde version, paraît-il très différente (sans doute pas tant que ça, mais au moins les chanteurs sont tous nouveaux !). Et c'est peut-être là qu'il faut chercher l'explication : Sony a probablement, à mon sens, imposé de changer totalement les rôles, de façon à pouvoir vendre plus tard la copie. Currentzis laisse entendre que ce sera sûrement le cas : sans doute le prix à payer pour pouvoir ré-enregistrer un enregistrement déjà achevé. Tout le monde y gagne : la maison, le chef, le public.

Bien sûr, je trouve extrêmement sympathique de faire vendre un enregistrement sur le nom d'un chef qui s'interroge sur la partition, plutôt que sur une notoriété de papier (non, certains Da Ponte de Barenboim sont très réussis, ne me surinterprétez pas comme cela, ce n'est pas bien) ou sur des glottes isolées.

Mais un peu moins sympathique quand il s'agit de Currentzis, qui explique qu'il est le seul à faire vraiment de la musique, qu'il est génial tout le temps (sans jamais mentionner ses musiciens, qui sont, eux, réellement phénoménaux), qu'il peut jouer tous les répertoires avec le même degré d'inspiration divine, qu'il n'y a pas de metteur en scène capable de monter Onéguine, qu'il est très subversif en mentionnant l'homosexualité de Tchaïkovski, etc. Un gamin surdoué sans nul doute, mais très mal élevé, et qui se croit sans doute un peu meilleur qu'il n'est. Je ne félicite pas M. & Mme Currentzis.



jean goujon nymphe triton
Jean GOUJON, Teodor dirige l'Introduction de Don Giovanni.
Milieu XVIe siècle.


Crédits :
Toutes les illustrations de cette notule sont tirées de photographies du Fonds Řaděná pour l'Art Puttien, disponibles sous Licence Creative Commons CC BY 3.0 FR.



2. L'exigence de l'excellence

Deux éléments de réputation sont fondés en tout cas : Currentzis fait toujours différent (moins pour Rameau, Mahler et Chostakovitch que pour Purcell et Mozart), et les réalisations techniques de ses musiciens sont toujours d'un niveau exceptionnel.

Cela reste valable dans ce Don Giovanni, et peut-être plus encore qu'ailleurs.

♥ Contrairement à son Così, et même dans une moindre mesure à ses Noces, tout y est extraordinairement tendu, toujours. Même les airs décoratifs ou de caractère, très nombreux dans Don Giovanni, paraissent essentiels ou passent comme un songe, très intégrés.
♥ Les strates de l'orchestre sont toutes audibles (dans les cordes, on entend très bien, sans que cela prenne le pas sur la partie thématique, les lignes de seconds violons et d'altos !), et d'une qualité de finition fabuleuse (la clarinette solo est assez miraculeuse).
♥ Le profil sonore général est assez percussif : clairement du baroqueux comme le faisaient les ensembles à la mode des années 2000 (Matheus, Modo Antiquo, etc.), avec un traitement par accords secs, beaucoup de discontinuité dans le spectre… On a peu joué Don Giovanni comme cela, même Jacobs, et le caractère dramatique de l'ouvrage s'y prête évidemment très bien. À certains endroits, on pourrait croire entendre de la musique contemporaine, tant la rudesse est poussée loin.
♥ Le pianoforte est très présent, pendant les numéros aussi, et improvise beaucoup de petites plaisanteries piquantes, dans le goût de ce que faisait (mieux que personne) Nicolau de Figueiredo pour les Mozart et Rossini de Jacobs. Cela donne de l'intérêt aux récitatifs nus, et surtout renforce le grain orchestral de façon remarquable.



3. Les intentions vs. la musique

Toutefois, les idées géniales ont leurs limites, ou du moins leurs corollaires. Pas tous positifs.

♠ La sècheresse des cordes (certes sublimes et précises comme aucun orchestre orchestre), les accents très puissants des cuivres, les fp brutaux tendent à couvrir le spectre sonore : on est obligé d'attendre la fin de l'intervention cuivrée (toujours courte chez Mozart) pour retrouver son monde. Au lieu d'un regain d'intensité (déjà là), il s'agit presque d'une nuisance qui brouille la limpidité suprême de la pâte orchestrale.
♠ Ce que propose Currentzis est objectivement proche de la caricature qu'on a souvent faite des ensembles baroqueux (excepté la maîtrise suprême… ça ne joue faux que sur commande expresse !) : les contrastes exagérés, la sècheresse (voire l'impavidité), la rapidité uniforme.
♠ Certes, le résultat, comme précisé, est extraordinairement présent et tendu, comme aucun autre (du moins dans ce genre « claquant » – côté noirceur, Mitropoulos reste un absolu assez sérieux) ; mais il faut voir si ces appuis très forts ne sont pas lassants à l'usage. Tout le temps rapide, tout le temps fort, tout le temps énervé, tout le temps brutalement contrasté peuvent finir par rebuter. À la découverte, c'est assez exaltant, mais je doute de vouloir écouter ça souvent.
♠ C'est donc à la fois très neuf, mais aussi un peu tout le temps pareil. Les différences entre les moments de caractère et les grandes scènes dramatiques sont assez ténues : on est déjà à un tel degré de sollicitation qu'on ne peut pas gérer ce type de contraste. Au contraire, Currentzis tend à alléger certains éléments de façon inattendue – ainsi les variations de dynamique dans l'apparition finale du Commandeur, qui empêchent le côté obsédant et menaçant de l'ostinato pointé.

Malgré ses grandes qualités, donc, et le très réel plaisir que j'ai eu à l'écouter, je ne suis pas persuadé que tout cela demande des réécoutes très régulières, en réalité. Dans le genre alternatif, Jacobs propose une variété de climats beaucoup plus vaste, une vision d'ensemble qui nous autorise à visiter plusieurs manières.

L'Ouverture fascine complètement, mais arrivé à la moitié du premier acte, on a l'impression qu'on peut deviner ce qui va être fait ensuite, malgré la fantaisie ambiante.



poussin concert amours viole
Nicolas POUSSIN, Teodor découvre le battuto col legno.
Vers 1626-1627.





4. Quelques détails

L'Ouverture, tellement entendue pourtant, est complètement jubilatoire, déborde d'une joie de faire de la musique et d'une hardiesse qui siéent tellement au sujet !  Il devrait vraiment faire les symphonies, et celles de Haydn… [En réalité il a plutôt prévu une intégrale des symphonies de Beethoven. Où je ne suis pas sûr qu'il puisse apporter tellement de neuf : les baroqueux ont épuisé (avec bonheur) le filon hystérique depuis longtemps, je ne crois pas qu'il reste beaucoup de neuf à dire dans sa veine à lui après Hogwood, Dausgaard et Antonini… En tout cas, probablement pas plus intéressant s'il continue à travailler de la même façon. Et puis Tchaïkovski 6, Mahler 1, et plus tard, horizon 2020, du Bach et Tristan und Isolde.]

Le fameux Menuet du final du I est étrangement survolté (comme le reste), dès le début, et opère de nombreux ajouts (et quelques notes volontairement fausses). C'est un assez bon exemple du principe de cet enregistrement : pourquoi faire ça dès le début, alors que la fête se déroule pour le mieux, et que ce désordre est déjà prévu par Mozart au moment de la tentative de viol ? – le décalage entre la musique d'origine et ce qu'elle devient créant, précisément, l'expression.

Currentzis rend passionnant Metà di voi qua vadano (le second air de don Giovanni) où les multiples bruissements fusent comme jamais ; et il rend écoutable Per queste tue manine, le duo Zerline-Leporello qui n'est pas du très grand Mozart (l'écriture de l'accompagnement par arpèges d'unissons…). D'une manière générale, il rehausse les pages secondaires, tandis que les moments les plus aboutis paraissent un peu noyés dans la constance de sa rage…



5. La pause glottologie

georges lemaire la main chaudeEt alors, comment ça chante ?

Eh bien, Currentzis a bien pris garde à rester la vedette : tous sont vraiment très bons, et peu attirent l'attention individuellement sur leur timbre ou leur expression, tout à fait fondus dans la logique d'ensemble et le peu de propension du chef à s'atarder.

Tous dignes d'éloges, donc, même si Papatanasiu (Donna Anna) pâlit un brin – étrange, parfaite en Fiordiligi – sont-ce des directives de faire du Kermes/Koutcher ?). Tiliakos (don Giovanni), Tarver (don Ottavio), Gauvin (donna Elvira) sont assez parfaits. J'espérais un peu plus de Priante (Leporello), excellant autant que les autres, mais en tant qu'italien rompu au récitatif baroque, j'attendais un supplément de truculence qui n'est pas venu. Kares aurait dû renverser la table, mais il ne sonne pas avec la même majesté au disque qu'en vrai (c'était déjà le cas dans le Vaisseau fantôme de Minkowski), où il est hors de pair – et son italien est un peu terne.

Les villageois sont de superbes découvertes. Christina Gansch n'est pas dénuée d'ampleur, et Guido Loconsolo dispose de tout pour lui : la noirceur et le mordant de la voix, l'expressivité de l'italien. Un de tout plus beaux Masetto de la discographie, qui n'en compte pas tant. Il est promis à de très grands Leporello et don Giovanni (et Guglielmo !).

Pas de vedette voyantes, mais que d'excellents chanteurs, voilà qui me convient très bien.

Légende :
Georges LEMAIRE, La Presse contemplant le dernier disque de Currentzis.
Camée sur sardonyx à trois couches, 1885.




6. Autres fréquentations

À défaut, pour Don Giovanni ce n'est pas le choix qui manque, dans toutes les esthétiques… Ces derniers temps, j'ai un faible pour Gardiner (et je reste un inconditionnel de la version allemande de Fricsay, un théâtre insoutenable). Schröder aussi, contre toute attente, est absolument ébouriffant.
Et puis, bien sûr, il y a de grands classiques pllus équilibrés, Fricsay en italien, Harnoncourt en studio, Abbado avec le COE, Böhm à Covent Garden, Pešek, Marriner, Solti I et II, Rosbaud

Pour ceux qui veulent de l'épaisseur de son, Mitropoulos (à Salzbourg) et Barenboim (version Philharmonique de Berlin) offrent une noirceur et une hauteur de vue remarquables. Pour ceux qui au contraire veulent du méchant crincrin, Jacobs et Harding ont tout ce qu'il faut. Et pour ceux qui aiment la posture distanciée de Currentzis, Kuijken s'impose (très supérieur à Currentzis dans les deux autres volets, plutôt complémentaire dans celui-ci).

Je n'ai pas eu l'occasion de les citer, mais on peut aussi aller voir, pour des propositions encore différentes, du côté de Malgoire, Nézet-Séguin, Halász, Leinsdorf, Mackerras 95, Walter, Busch… tout cela n'est que hautement recommandable !  Et très loin d'un début d'exhaustivité des bonnes versions de Don Giovanni.



7. Point d'étape

Puisqu'il n'a plus prévu de Mozart pour les années à venir (il a annulé L'Enlèvement au Sérail pour éviter de perdre son temps faute de temps), un petit point.

Il s'agit, clairement, du meilleur volet de sa trilogie Da Ponte : les Noces étaient excellentes, mais un rien aseptisées (et pas si neuves, quand on a Kuijken, Jacobs et Nézet-Séguin – tous habités de nécessités plus impérieuses, à mon sens) ; Così ne fonctionnait pas du tout. Ce n'est pas du niveau, intouchable, de son Requiem, mais c'est un très bel enregistrement, très différent, qu'il faut vraiment écouter.

Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas persuadé que j'aurais écouté un nouvel enregistrement de Don Giovanni s'il n'avait été aussi bizarre : quand on l'a beaucoup écouté, vu, chanté, accompagné, joué dans divers arrangements, exploré dans diverses langues (arabe inclus…), on aspire à un peu de repos, on a peut-être moins envie de se gaver. La proposition de Currentzis a au moins de quoi remettre au travail les mélomanes blasés. Et interloquer les autres.

Je ne suis pas persuadé que par la suite beaucoup de monde y reviendra, mais c'est une proposition réellement neuve, et différente même de ses autres Mozart.

Au passage, on peut entendre la première distribution dans le chœur final, ici. Je trouve que cette vision, plus fluide et musicale, moins percussive et spectaculaire, convient peut-être mieux à une écoute durable, moins centrée sur le détail et l'éclat, mais il faudrait voir l'aspect du reste, bien sûr.

J'aurais envie de suggérer à Currentzis, s'il veut vraiment faire l'histoire, de prendre un bon Salieri / Martín y Soler / Vranic, et de lui faire suivre le même traitement ?  Joué comme cela, même Il Matrimonio Segreto doit paraître insoutenable d'intensité !
Il serait ainsi non seulement le Phénix des Chefs, mais aussi un Phare pour la Connaissance des Biens Immatériels de l'Humanité – toutes choses qui devaient en appeler à son sens de la juste mesure.


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Commentaires

1. Le mardi 8 novembre 2016 à , par Diablotin :: site

Pour ma part, je reviens assez régulièrement à Moralt 1956 et une brochette de "stars" de l'époque, dont je suis surpris que tu ne l'évoques même pas, mais c'est un opéra qui en définitive me parle assez peu, comme quasiment tous les autres opéras de Mozart, hors "Zauberflöte". Comme généralement j'apprécie plutôt ces opéras en version "grosse machine" qu'allégé -Fricsay est la limite de ce que je peux tolérer dans cette optique-, je ne me précipiterai pas vers cette version Currentzis.

2. Le mercredi 9 novembre 2016 à , par DavidLeMarrec

Des versions de Don Giovanni, il y en a à peu près 150 dans le commerce officiel, alors on peut difficilement tirer des conclusions d'une absence. :)

Je crois avoir écouté ça – tu parles bien du studio Philips enregistré en 1955, avec Zadek, Jurinac, Sciutti, Simoneau, London, Berry, Weber, Wächter ? Mais c'était il y a quelque chose comme quinze ans, et sûrement pas en entier, donc je ne peux trop rien en dire – à part une prise de son sèche, des voix très en avant et un orchestre fruste (comme peu ou prou 100% des témoignages de Moralt, en somme, donc je peux me tromper).
Sur le papier, ça ne m'exalte pas vraiment (ce sont des gens, Jurinac exceptée, qui s'épanouissent dans des contextes précis…).

Mais effectivement, si tu n'aimes pas les Don Giovannni précipités, cinglants, baroqueux ou dégraissés, pas la peine de tenter Currentzis, qui est tout ça, et parfois trop – même à mon échelle…

3. Le mardi 15 novembre 2016 à , par Passager

J'ai écouté cette version hier soir, ou plutôt devrais je dire survolé! A mon sens, c'est probablement la pire version de Don Giovanni qui ait été gravée a ce jour! Tout est saccadé, sec, abrupt mais paradoxalement totalement dénué de tension. Je dis paradoxalement car j'imagine que ce parti pris avait précisément pour but de rendre un aspect très vivant a la partition, mais c'est pourtant tout le contraire qui se produit, et ce très logiquement puisque tout assécher de la sorte nuit a la création de la "pate" atmosphérique nécessaire a cet effet. Tout sonne très creux! Les chanteurs ne m'ont pas laissés une impression impérissable non plus, les voix d'hommes m'ont parues très similaires et indissociables entre elles, du moins a la première écouté, quant aux 3 rôles féminins rien de grandiose non plus

4. Le mercredi 16 novembre 2016 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Passager,

C'est vrai que le côté percussif enlève toute forme de pâte habituelle au son, mais c'est justement ce qui fait l'intérêt et sonne différemment. Je dois admettre que, moi qui peine à réécouter Don Giovanni extensivement désormais, j'ai trouvé que tout passait sans difficulté – ce qu'on peut attribuer à l'originalité et à la vitesse autant qu'au mérite, j'en conviens.

Effectivement, sur la durée, il y a une forme d'uniformité dans la tension extrême qui semble un peu niveler l'ensemble – que les ariettes de Zerline n'aient pas moins de force que les entrées du Commandeur est remarquable, mais la réciproque ne laisse pas de poser quelques problèmes.

Je crois que l'absence de voix caractérisées est un choix délibéré de Currentzis, il en va toujours ainsi, et c'est accentué par la prise de son qui les lisse un peu. Il est vrai que dans ce Don Giovanni, ce ne sont même pas des voix blanches comme il les aime, mais des gens parfaitement habitués de ces rôles, simplement pas très caractérisés. (Mais tout de même, Gauvin, Gansch, Loconsolo ont leurs griffes particulières, c'est surtout une affaire de prise de son cette fois, on n'a pas des doubles de Kermes partout.)

Quant à être le plus mauvais, je crois que dans une discographie aussi fournie, on peut trouver un grand nombre de versions à la fois moins exactes, moins habitées et tout simplement moins bien chantées. Que ce soit une grande frustration en regard de ce qu'on en promet, j'entends bien, mais le résultat, qu'on peut trouver très peu émouvant, est quand même d'un niveau assez inattaquable, ce qui n'est pas le cas de bien d'autres versions (pas toutes ardentes pour autant).

5. Le mercredi 16 novembre 2016 à , par Alphée

Assez d'accord dans l'ensemble, et je suis surtout gêné par la prise de son (Currentzis aurait changé les micros et modifié l'acoustique de la salle). En plus, la rapidité des tempi n'aère pas beaucoup les sonorités, surtout que les vents sont un peu étouffés. Ca sonne un peu gros, sans doute en raison d'un niveau d'enregistrement trop haut, numérique et MP3 obligent.
Pour le restent manquent l'ironie, voire le persiflage, le sens de la dérision et du mystère. Currentzis a beaucoup de qualités, mais le sens du comique lui est étranger. N'est pas Louis de Funès qui veut.
La scène finale est bien, mais ne me donne pas la chair de poule. Il me manque la phrase pitoyable des violons sur le "oibo, tempo non ha", que très peu de chefs font entendre distinctement.
Maintenant, en réécoutant les enregistrements disponibles sur Qobuz, je dois bien dire qu'on est sur un des cinq versions significatives de l'œuvre.
Ce faisant, j'ai découvert celle de Libor Pesek, dont la scène finale est un modèle : l'orchestre ne couvre jamais les voix, il est constamment nimbé par le timbre doré des trombones, l'économie de moyens de l'orchestration saute aux oreilles, et le gémissement des violons après le "oibo" vous infiltre un frisson sournois dans le dos. On s'aperçoit également qu'il y beaucoup de bois dans l'orchestration. Nous sommes en Bohème.

6. Le vendredi 18 novembre 2016 à , par Alphée

A la troisième écoute, cette fois en 24/96, le son est moins bouché. On en tend des micro informations en arrière-plan, les extinctions de notes sont perceptibles, une perspective sonore apparaît, et les blancs entre les numéros ne sont plus muets, mais occupés par la réverbération et l'extinction du dernier accord. Je prends enfin plaisir à détailler la subtilité des mélanges de timbres et du continuo.
Moralité : la réduction du format 21/96 au 16/44 est faite de façon routinière, et peut-être tant pis pour ceux qui écouteront le format cd, à moins que seuls les fichiers dématérialisés soient affectés ?

7. Le dimanche 20 novembre 2016 à , par DavidLeMarrec

Bienvenue Alphée !

Considérant mon équipement (et mon manque à peu près absolu de sensibilité audiophile, voire ma tendance à cultiver la désinvolture en la matière), je ne peux répondre sur les questions techniques de son. Mais assurément, oui, le mixage est artificiel – rien ne vaut une bonne prise sur les genoux de concert, de toute façon. Le micro unique au milieu de la salle, c'est parfait.

Sinon, c'est très vrai : Currentzis a beau multiplier les effets, sa visée est clairement musicale et jamais drôle ou même textuelle… Il faut s'en accommoder. Il faut dire qu'à cette vitesse (et constante, avec peu de contraste), il n'est pas évident de convoquer la solennité ou la spiritualité non plus. Mais c'est différent, et comme le disait Tao-Lseu, c'est très bien comme ça en fin de compte, même si ça aurait pu être mieux.

Oui, Pešek, immense version ! C'est un peu la même optique que Marriner, tradi mais sans gras, avec des chanteurs qui ne sont ni larges ni étroits, avec de beaux timbres et bien disants… On fait difficilement mieux dans le genre de la version sans parti pris spectaculaire. Pour débuter (ou arrêter de comparer ?), ce serait peut-être mon premier conseil, en fait.

8. Le lundi 21 novembre 2016 à , par Alphéee

Je dirais qu'il y a un caractère modeste dans cette version pragoise : on est chez soi, en compagnie de fantômes familiers. Je suis transporté avec Hoffmann au théâtre Unter den Linden, pour une représentation de Don Juan, j'aperçois le spectre du Chevalier Gluck (Un verre de Bourgogne), et je reconnais chaque tableau de cette édifiante histoire. Même l'italien coule de source.
Quant à l'ami Teodor, je pense qu'il ne fait pas que sucer des Mistral gagnants...

9. Le mercredi 23 novembre 2016 à , par DavidLeMarrec

Oui, une forme de modestie, de juste mesure, de proximité, c'est vrai – dû à la prise de son aussi, à la fois flatteuse (pas du tout celle de la sècheresse d'une salle de théâtre) et relativement réaliste, avec de beaux équilibres.

10. Le mardi 29 novembre 2016 à , par Alphée

La salle Smetana à Prague, avec sa rumeur si particulière, pourrait correspondre à cette esthétique sonore.
Pour le reste, un enregistrement numérique est un pur artefact, et seul, à ma connaissance, Channel Classics réalise des prises de son qui ne sont pas trafiqués et bidouillés après coup (ce qu'on appelle mastering).

11. Le mercredi 30 novembre 2016 à , par DavidLeMarrec

Oui, les équilibres sont très rarement ceux qu'on entend en salle (ou même dans l'orchestre…), la meilleure prise reste celle faite avec deux micros au milieu de la salle, pour moi ; voire sur les genoux. Et ce même sans chercher l'émotion du concert : l'impact physique se retrouve bien davantage, et les équilibres ne sont pas plus flous en général…

Dans ce domaine, il y a aussi MDG qui fait ce travail de prises sans multiplier les pistes et sans retouches de mixage. Ils évitent aussi les acoustiques trop réverbérées. Et en effet, leurs prises de son sont d'un naturel, d'une clarté et d'un impact supérieurs à la moyenne, de véritables valeurs sûres (outre leur clairvoyance esthétique dans le choix des interprètes : Leipziger Quartett, van Oosten…).

12. Le jeudi 1 décembre 2016 à , par Alphée

Vérification faite, l'enregistrement a bien été fait dans la salle Dvorak (et non Smetana, ...confusion mentale...) du Rudolfinum de Prague, en mars 1981.
Un Don Giovanni de premier rayon, avec les seules ressources de la troupe de l'opéra local, j'aurais bien aimé être le directeur du Théâtre National de Prague de l'époque.

13. Le dimanche 4 décembre 2016 à , par DavidLeMarrec

Ou même aujourd'hui ! L'un des très rares orchestres européens à avoir conservé une telle typicité, et une école de chanteurs aussi assez spécifique – probablement la meilleure école de chant au monde en ce qui me concerne, mais c'est sans doute mon tropisme pour les émissions franches et antérieures qui parle.

C'est sur la dimension scénique qu'on est un peu moins finement servi, mais il y a quand même de quoi se faire plaisir avec ces forces-là, quelle que soit la période considérée !

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