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jeudi 24 novembre 2016

Wagnéropathie : le faux Rheingold de Paris 1960


Camarades wagnéromanes et autres grands malades qui peuplez ces lieux, le temps est venu de solliciter humblement votre assistance. Je pourrai dans le même geste vous faire bénéficier d'un excellent conseil.


La situation

L'arrivée dans le domaine public d'un grand nombre d'enregistrements anciens (et de plus en plus de grandes gravures, piliers de grandes maisons, dans un grand beau son, avec la mise à disposition progressive des années 60 !) a suscité des vocations chez certains entrepreneurs, qui distribuent pour presque rien des enregistrements désormais gratuitement disponibles. Dans certains cas, c'est inutile considérant qu'elles se trouvent très aisément gratuitement, ou qu'il suffit de demander à un copain ou internaute de les mettre en ligne (légalement, donc) ; dans d'autres, ce sont des mises à disposition salutaire de versions épuisées ou difficiles à trouver.

L'éditeur Horus Music Ltd exerce dans ce cadre. À telle enseigne qu'il ne commercialise pas forcément sesproduits : il les propose sur les plates-formes d'écoute (Deezer, YouTube…) et se fait manifestement rémérer par la publicité d'un grand nombre d'enregistrements de niche qui ne lui ont rien coûté. Je ne peux pas me prononcer sur la viabilité du modèle.

En tout cas, il ne faut pas en attendre un site informatif… ni même le nom des chanteurs sur la pochette !

En règle générale, il est assez facile de remonter la piste, avec simplement le nom du chef. Mais ici, il en va tout autrement.




Sur ce Rheingold, l'un des tout plus beaux que j'aie entendus (vif orchestralement, détaillé, voix précises, jamais grasses, débraillées ou impavides, toujours animé dramatiquement, très pulsé aussi)… seul figure « Paris 1960 ».

Or il n'y eut jamais de Rheingold à Paris en 1960 (ni dans les années voisines), que ce soit avec les forces de l'Opéra ou par une troupe invitée.

Et je suis bien embarrassé : plus je l'écoute, plus je l'aime, mais je ne parviens à identifier aucun chanteur, ni même l'époque précise.


Les observations

Il s'agit donc de l'habillage d'une version différente – sans doute une bande choisie en raison de son équilibre sonore plus accessible qu'une archive historique, et renommée pour attirer le curieux wagnérophile. Rheingold 1960 Paris, c'est un inédit, et cela fleure bon Gorr, Crespin, Blanc…

¶ Il y a des applaudissements à la fin. Sauf artifice, il s'agit bien d'une prise sur le vif.

¶ En termes de son, on est au minimum dans les années 60 (en studio), ou dans une captation officielle des années 70, 80, ou même plus récentes.

¶ L'orchestre, lui, quoique passionnant, manifeste un certain nombre d'imprécisions, d'épisodes à la cohésion discutable, de sons rêches – et est mixé un peu en arrière par les ingénieurs, comme on faisait avant les années 70, ou comme dans une prise sur le vif de qualité moyenne. Tout cela plaide pour une captation relativement ancienne.

¶ Sauf que le vibrato des trompettes, le timbre acide mais jamais droit me paraît singulièrement russe. J'avais éventuellement songé à un orchestre tchèque, mais plutôt celui du Narodní Divadlo (Théâtre National) que de la Philharmonie, dont les cuivres sont beaucoup plus brillants et droits.
Peut-être un enregistrement des années 90, voire plus tardif, réalisé par une radio russe et jamais commercialisé, sauvagement préempté par l'éditeur. Mais tous ces chanteurs, en particulier masculins, pas du tout slaves orientaux ?
En tout cas, la pâte sonore paraît fort peu germanique, ou alors d'il y a longtemps. Plutôt Centre et Est de l'Europe, à ce que je dirais… mais on peut tellement se tromper avec ce genre de supposition générale… il suffit d'un instrumentiste invité à tel moment, d'une erreur d'appréciation sur le paramètre le plus déterminant…

¶ Les chanteurs, en revanche, sont clairement germanophones ou du moins particulièrement rompus à s'exprimer dans cette langue. Pour autant, ils n'ont pas l'assise ni la franchise de l'ancien temps. Particulièrement audible avec un Froh très engorgé, mais la haute impédance de Donner (on sent la résistance du son à l'intérieur du corps) ou le format assez léger de Wotan (un baryton avec un beau grave, mais pas une voix majestueuse – je l'aime vraiment beaucoup, ce n'est pas un problème) font penser aux années 80-90.

¶ Très peu de Wotan différents ont été commercialement diffusés dans les années 50 à 80 : (Sigurd) Björling, Hotter, Uhde, Hines, London, Adam, Morris. Ce n'est aucun de ceux-là. L'un des rares dont le son et l'époque pourrait correspondre, celui de Swarowsky, n'est pas le même – et l'équilibre de la prise (avec les voix très en avant, mais aussi un son d'orchestre beaucoup plus brillant) n'est pas du tout le même (très bon Rheingold au passage).

¶ Quant à Loge, il se situe plutôt sur la frange lyrique du rôle : ni ténor de caractère (Witte, Stolze, Zednik, Clark…), ni Helden masqué (Vinay, Windgassen, Jerusalem…), expressif mais plutôt coulant.

¶ Les Filles du Rhin sont elles plutôt techniquement de l'ancienne école, avec une expressivité un peu déclamatoire et des voix très charpentées, comme on n'en fait plus – on a coutume de dire qu'une Woglinde comme ça chanterait Brünnhilde maintenant.


De profundis clamavi ad te

Je redoute la fermeture de l'éditeur, une réclamation quelconque, et l'impossibilité de remettre la main sur ce trésor, à tout jamais.

C'est pourquoi, lecteur estimé, je t'implore, viens à mon secours. Donne-moi une piste, identifie-moi un chanteur, une époque, un diapason, une pratique instrumentale, une source… Après avoir dépouillé mes fiches discographiques à peu près exhaustives, et réécouté certains enregistrements qui auraient pu correspondre, non, rien. Pis, je ne reconnais aucun chanteur et la comparaison avec les candidats possibles souligne le caractère particulièrement passionnant de cette version.

Et si vous trouvez, ma foi… mon fonds personnel, avec ses bandes de choix, vous sera grand ouvert. Non pas mon fondement, vilains voyous.

georges_lemaire_la_main_chaude
Georges Lemaire, Châtiment du fondement (1885)

Camée sur sardonyx à trois couches.
Montré à l'exposition universelle de 1889.
Acquis par le Musée du Luxembourg.
Crédit photographique : FRAP (Fonds Řaděná pour l'Art Puttien).
Licence
Creative Commons CC BY 3.0 FR.


Si jamais tu es trop nul pour trouver, compense ma déception par l'ivresse de découvrir la plus belle version du monde que j'ai déterrée, rien que pour toi.

David Le Marrec

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