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[Musique en libre accès] Schreker, Kammersymphonie (Symphonie de chambre) - Eötvös

(Diffusion complète ci-après.)

1. Contexte

Composée en 1916-1917, la Symphonie de chambre de Franz Schreker, contemporaine de ses Gezeichneten, est à la fois d'une réelle modernité sans appartenir à l'avant-garde et l'une des oeuvres majeures laissées par le compositeur.

En effet, tout en s'inscrivant dans une recherche très impressionnante dans les harmonies et les textures, cette Kammersymphonie prolonge essentiellement le versant le plus lyrique (et sucré) du langage de Salomé et Elektra de Richard Strauss. Point cependant d'hésitation avec l'atonalité, ou de recherches polytonales.

On peut rappeler quelques dates pour remettre en contexte :

  • 1900 : « Minuit passe », premier des Clairs de lune d'Abel Decaux, pièce visionnaire qui s'émancipe assez complètement des fonctions tonales.
  • 1905 : Salome de Richard Strauss, avec déjà beaucoup de lyrisme inquiétant.
  • 1907 : Ébauche d’une nouvelle esthétique musicale, où Busoni annonce quelques-uns des traits marquants de l'évolution musicale des années à venir. On le sait, il est également le concepteur malheureux d'un système inachevé de microtonalité, incluant des microintervalles pour enrichir le système musical occidental. (Busoni était cependant, dans sa musique, moins audacieux qu'un Schreker.)
  • 1909 : Elektra de Richard Strauss, dont les épanchements lyriques inspirent sans doute grandement l'esthétique de Schreker, mais dont les moments les plus audacieux, dans la grande scène de Klytämestra au premier acte, ressortissent tout de bon à l'atonalité.
  • 1909 : Fünf Orchesterstücke (« Cinq Pièces pour orchestre ») Op.16 de Schönberg, où les fonctions tonales ne sont plus nettement sensibles.
  • 1909 : Erwartung de Schönberg, grand monologue dont l'écriture tient de l'atonalité libre.
  • 1911 : Petrouchka de Stravinsky, où la polyrythmie et l'inventivité bien assise dans la tonalité peuvent se comparer au goût de Schreker.
  • 1912 : Pierrot lunaire de Schönberg, son atonalité libre et sa tentative d'invention d'un nouveau mode d'expression verbale, entre parole et chant.
  • 1913 : Le Sacre du Printemps de Stravinsky, dans la conscience de la postérité, une sorte d'acte de naissance éclatant d'une modernité sensible d'abord aux textures, à la violence, à la polyrythmie.


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2. Aspects de l'oeuvre

On le constate rapidement ainsi : en 1917, Schreker, malgré les réceptions houleuses de ses opéras (plus liées aux problématiques de la morale personnelle et du désir exposées dans ses livrets), n'invente rien de majeur musicalement.

Il se situe cependant résolument du côté de l'esthétique des novateurs (car il existe une immense majorité de postromantiques à cette époque), et présente des aspects très personnels. En particulier cette capacité assez hors du commun à exprimer des affects mêlés, voire simultanément contradictoires - notamment grâce à des superposition d'accords, des hésitations de tonalité, des modulation nombreuses, des textures orchestrales antagonistes.
Son orchestration, à la fois limpide et riche, porte des mondes sonores à elle seule, varie à l'envi. Caractérisée notamment par l'emploi généreux de percussions claires (au timbre desquelles ont peut assimiler le célesta), versatile, elle accompagne les changements de climats incessants de l'harmonie par le choc de textures diverses et harmonieuses.

La symphonie, en un seul mouvement, développe ainsi une multitude de microclimats successifs ou simultanés, fondés sur des motifs communs mais des tonalités et des instrumentations très contrastées.

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3. Format

Composée pour 23 instruments, comprenant 7 instruments à vents, 11 cordes, harpe, célesta, harmonium, piano, timbales et percussions, la pièce tient en un seul mouvement. La légèreté de la formation de cordes n'interdit pas une véritable ampleur par le savoir-faire remarquable de l'orchestrateur. Ce goût pour le réduit s'inscrit à la fois dans les expérimentations intellectuelles du temps (où l'on cherchait à découvrir des domaines sous-explorés auparavant) et dans les nécessité pratiques de la création d'oeuvres pour des novateurs prolifiques. Il était ainsi possible de se réunir entre amis, voire de mandater quelques musiciens pour compléter, et de les jouer dans un cadre privé ou semi-privé. C'est la raison d'être, plus encore que la recherche esthétique, des (géniales) réductions de Schönberg (par exemple pour les Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler ainsi que son Chant de la Terre), plus éloquentes encore que les originaux.

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4. Ecouter l'oeuvre intégrale

Grâce aux sites jiwa.fr et deezer.com, on peut écouter légalement certains disques non libres de droits en intégralité. C'est ce qui motive grandement la présente notule, qui sera plus parlante confrontée à l'audition - avec quelques repères et parallèles que nous fournissons.

C'est en outre la meilleure version que nous ayons entendue qui est ici proposée.


La ''Kammersymphonie'' interprétée par l'Orchestre de Chambre de la Radio Néerlandaise, dirigé par Péter Eötvös.
(Couplé avec le Concerto pour violoncellede Friedrich Cerha, par Heinrich Schiff.)


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5. Interprétation

Péter Eötvös [1], plus lent, laisse peut-être moins de place aux paroxysmes les plus marquants que Michael Gielen [2], mais détaille tout avec une clarté et une délicatesse assez inégalées. Chez Eötvös, chaque instant est pleinement poétique, nul besoin d'attendre les climax pour ressentir l'exaltation la plus forte.

Quant à la Radio Néerlandaise, elle prouve une fois de plus qu'elle est l'un des tout meilleurs orchestres au monde, et s'empare de cette musique avec une beauté et une souplesse sonores admirables.

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6. Instants

Il n'est pas notre objet de fournir (dans l'urgence du griffonnage de cette notule avant de laisser la maison aux lutins) une structure détaillée de l'oeuvre, d'autant que le parti pris de Schreker est clairement de favoriser la succession d'affects plus que d'exalter la forme-sonate...

En revanche, voici toujours quelques repères pour soutenir votre intérêt, quelques moments, quelques parallèles que l'écoute ingénue peut facilement relever :

  • Le début est directement comparable à Vorspiel zu einem Drama (« Prélude à un drame », 1913) ou à son héritier, le Prélude des Gezeichneten (vous pouvez lire la série en cours ici, en débutant par le bas de la page) : même orchestration translucide, mêmes superpositions harmoniques. Vous pouvez comparer avec l'extrait qui débute cet article.
  • A 1'19, le solo de flûte évoque assez le meilleur Takemitsu de Tree Line ou de Toward the Sea II (extrait ici du I).
  • A 4'45, matériau thématique proche des Gezeichneten'' (thème mélancolique de Carlotta, assez proche par ailleurs de celui de Mélisande).
  • Vers 6'40'', retour du début du Prélude et thème lyrique (même structure, donc, que le Prélude).
  • Vers 10'00 et 10'30, on songe à l'écriture ardente mais plutôt stable des interludes de Salomé.
  • Vers 11', exemple d'ampleur de climax, très straussien ici (on peut songer dans le même style au premier interlude de la Femme sans ombre, celui de la descente chez les hommes).
  • A 11'30-13', les pizzicati $$Pizzicato : action, pour un instrument à cordes frottées, de pincer la corde avec les doigts au lieu de la jouer avec l'archet.$$ dansants, les morceaux de soli de violon évoquent assez nettement, dans l'esprit, les danses mi-légères mi-inquiétantes de la Bacchanale du III des Gezeichneten, et même, vers 12'40, le violon sarcastique qui clôt l'opéra.


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7. Prolongements

Malgré la fin délicate et discrète, l'effacement de cette oeuvre par trop généreuse, nous achèverons sans retenue par une fanfare d'échos :


Notes

[1] A prononcer « èheutveuch ».

[2] Dans un disque tout Schreker partagé avec Karl-Anton Rickenbacher et paru chez Orfeo, comprenant également le Prélude pour un Drame (version longue du Prélude des Gezeichneten), la plus anecdotique Valse lente et une interprétation mémorable du Nachtstück (1906-1907, en réalité l'Interlude du troisième acte de Der Ferne Klang). Les autres versions que nous avons pu entendre de cette Symphonie de chambre se sont révélées à nos oreilles moins enthousiasmantes que les deux (Eötvös et Gielen) qu'on cite ici.


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Commentaires

1. Le jeudi 9 octobre 2008 à , par aymeric :: site

Je ne connaissais pas Schreker (ce qui est un terrible aveux : je ne te lis pas assez).
J'aime beaucoup.

2. Le mardi 14 octobre 2008 à , par DavidLeMarrec

Eh bien, si ça peut te convertir à la Vraie Foi, je suis comblé. Même les brebis distraites ont droit au Royaume.

Merci pour ton mot. ;)

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