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Claudio MONTEVERDI - L'Incoronazione di Poppea par Alessandrini / Carsen à Bordeaux (17 juin 2009)


Faute de temps pour faire mieux, les semaines étant chargées et Fronsac étant là où il est depuis Libourne, un petit compte-rendu (hâtif et très incomplet), publié sur un autre support et adapté pour CSS.

Coproduction du Couronnement de Poppée avec le Festival de Glyndebourne.

L'œuvre elle-même est (relativement) faible musicalement, à quelques moments polyphoniques près (comme le duo des soldats, la scène de Lucain, et avec pour sommet le dernier duo) et il faut vraiment qu'elle s'incarne en scène avec une bonne mise en scène et de bons acteurs pour que la sauce prenne pleinement.


Le gentil Carsen : épure, beauté plastique du décor, concentration de la direction d'acteurs.



Quelques extraits remarquables :
1) la scène de Lucain. Luca Dordolo tient Lucano, donc la partie de ténor grave. En salle, la voix est plus équilibrée, ronde et percutante, alors qu'ici la voix douce d'Ovenden paraît le dominer (tout simplement parce que ses harmoniques aiguës nasales 'remplissent' plus les microphones, ce qui est sans rapport avec la plénitude des résonances l'instrument de Dordolo) ;
2) le 'procès' de Drusilla (Jean-Manuel Candenot est la voix grave qui porte l'accusation) ; la proximité de la captation flatte les chanteurs, mais le timbre d'Azzaretti est vraiment beau comme cela ; l'atmosphère électrique paraît moins excessivement survoltée en salle - parfaitement juste ;
3) et le duo final, où les théorbes dominaient presque tout le reste, et surtout où la proximité du silence paraissait grande.
La prise de son de France Musique[s] (pour la première du 8 juin) déséquilibre le rendu en flattant considérablement les chanteurs au détriment de l'orchestre relégué à l'accompagnement. La grande présence des instruments par ailleurs asservis au drame par Alessandrini était au contraire l'un des charmes particuliers de ces soirées. On perd aussi beaucoup des respirations subtiles en étant jetés un peu violemment comme au milieu de la scène par ces micros...


Robert Carsen fait du Carsen, commençant par un jeu d'en-scène / hors-scène assez éculé et vaguement agaçant, et surtout avec son rouge satiné, ses nuisettes, ses habits de soubrettes à l'ancienne mode, mais aussi avec une direction d'acteurs riche et fine. On peut dire que c'est tout le temps la même chose si on veut, mais ça marche super bien super souvent.
Un gros reproche : le dispositif épuré des rideaux mobiles, qui créent des espaces nouveaux, est génial, mais ça mange les voix. Si on avait un orchestre un tout petit peu plus fourni, on n'entendait plus les voix. Dès le fond de scène s'ouvrait, on entendait tout de suite beaucoup mieux.


Le méchant Carsen : du carmin omniprésent parfois mêlé d'argent satiné, des soubrettes à l'ancienne, une nécessaire transposition invariablement dans la même étroite section temporelle... quelle que soit l'oeuvre. [Ce n'est pas gênant du tout au demeurant, ce serait plutôt drôle qu'incommodant.]


Karine Deshayes (mezzo lyrique) très bonne actrice, et ici le médium paraît moins étouffé que d'habitude. Jeremy Ovenden (ténor léger, un habitué du rôle depuis longtemps sur les plus grandes scènes) tient parfaitement la tessiture très haute de Néron (pas sentiment de problèmes de puissance, à part au tout début), en mixant fortement mais sans fausset intégral. Nous fûmes très impressionné : avec le physique de Néron, il compose un personnage très équilibré, sans occulter le grotesque, mais sans l'accentuer non plus - son autorité est réelle. Sans doute bien dirigé scéniquement, parce qu'il ne semble pas d'un naturel expansif.
Il soutient en tout cas l'option ténor au point de ne plus faire désirer le doublet féminin, chapeau.

Roberta Invernezzi (Octavie)

tient avec valeur sa part, mais alors que le matériau vocal est beau (les graves poitrinés révèlent un immense potentiel), on a toujours trouvé dans les contrées farfadesques ses tenues droites et blanches très affectées et pénibles. Ca abîme la ligne, affadit toutes les couleurs au profit d'une plainte uniforme. Elle joue bien l'épouse très digne et combattive, sans l'indignation ou la pudeur d'autres, et en cela elle sert très bien la vision de Carsen. Mais ça ne nous ravit pas plus que cela, sans être le moins du monde désagréable.

Max Emmanuel Cencic (Ottone, annoncé avec un refroidissement) est très touchant, et la voix a de belles résonances secondaires de poitrine. Sans être le moins du monde puissante, elle est très belle, et bien audible. Jaël Azzaretti qui le complète en Drusilla est d'une générosité assez bouleversante, voix ronde et ambrée, elle tire tout le parti de son rôle très valorisant, et avec une grande aisance scénique. On regrette d'autant plus de ne pas l'avoir vue en Camille lorsqu'elle a repris Zampa en décembre dernier.

Jérôme Varnier (Seneca) glorieux comme d'habitude, parfaitement crédible en prof de philo lassé. La voix résonne toujours autant, mais son impact est malheureusement atténué par les rideaux.

Jean-Paul Fouchécourt (Arnalta) est excellent dans un rôle qu'il fréquente à la scène depuis au moins quinze années (il est même capté et publié en DVD dans la production de Pierre Audi de 1994 avec Christophe Rousset), maniant avec bonheur tour à tour excès comiques et musicalité, et c'est lui qui reçoit de loin la plus grande ovation.

Le chanteur le plus impressionnant de la soirée était, sans surprise, Luca Dordolo (Soldat et Lucain), immense Ottavio, immense Orfeo dans l'Euridice de Jacopo Peri... Une voix glorieuse, charnue, colorée, mordante, des mots acérés. En plus, scéniquement, il est grand et assez élancé, plutôt vif... un délice.

Excellents seconds rôles en général de toute façon : la Nutrice à la voix pleine de Martin Oro ; le sombre Jean-Manuel Candenot que nous avions déjà adoré, dans Genitrix de László Tihanyi ; Julie Pasturaud en Vertu, une belle voix dense ; et bien sûr Ingrid Perruche, diseuse et gracieuse comme on le sait... Le Valletto de Daphné Touchais, tout à fait sympathique, ne se hisse cependant pas à la hauteur d'esprit de sa formidable Musica de l'Orfeo (avec Philip Pickett à Lyon).

Contrairement à ce qu'on avait pu lire, le quatuor de l'ONBA connaît peu de faiblesses de justesse ce soir-là (on entend plus de tensions le soir de la première), et pour des gens qui jouent toute l'année avec des intervalles égaux, la reconversion est franchement réussie ! Leur partie est du reste relativement réduite ; on entend très souvent les deux théorbes en solo, et ils sonnent à faire trembler les murs, sans que l'on ait pu deviner comment c'était possible (aucun système d'amplification n'était visible ni audible). Deux clavecins également, dont un joué par le chef, et un violoncelle baroque dans la fosse. Trompettes de l'ONBA sans faute.
Rinaldo Alessandrini fait le choix du théâtre, interrompant son discours musical, respirant sans cesse, privilégiant toujours la discrétion et de la délicatesse de l'accompagnement. C'est la bonne voie, et musique et théâtre sont véritablement à l'unisson.

Très peu de coupures, extrêmement minimes par rapport à ce qui se fait d'usage, même au disque (peut-être même aucune, selon le manuscrit suivi ?).

En s'approchant à dessein, nous nous aperçûmes de ce que tout ce détail subtil figurait uniquement dans leurs têtes : les clavecinistes et les théorbistes font tout avec une seule note de basse chiffrée sur leurs partitions (!). Evidemment, il ne s'agit pas d'improvisation, surtout avec les chefs 'baroqueux' tels qu'ils sont - de vrais créateurs précis et intransigeants -, mais de mémoire musicale et d'imprégnation stylistique. Bravo aux instrumentistes du Concerto Italiano, plus qu'excellents, en particulier le violoncelliste et les deux théorbistes. Ils se sont montrés d'une constance d'inspiration et d'une qualité de phrasé dont on trouverait peu d'exemples.

Pur ti miro, longue mélopée aux confins de l'extinction, était un très grand moment d'émotion théâtrale et musicale.

Chapeau à l'ensemble de l'équipe, parce que cette oeuvre ne fonctionne pas toute seule, et ils l'ont aidée de toutes leurs forces.


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