Carnets sur sol

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Pour commencer avec la littérature populaire

Comment Carnets sur sol, si friand de vieilleries versifiées et d'exoticités linguistiques, en vient à jouer du feuilleton bien français et bien célèbre ?

Simplement, de fil en aiguille. On joue Cyrano d'Alfano au Théâtre du Châtelet, et dans la pièce originale Rostand convoque d'Artagnan pour lâcher un petit mot admiratif à Cyrano à l'acte I, à la fois référence malicieuse, passage de témoin symbolique et argument d'autorité. [C'est à la suite de la célèbre Ballade composée durant le duel.]

VOIX DE FEMME
C'est un héros ! ...

UN MOUSQUETAIRE, s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue
. . . . . . . . . . . . . . . . . . Monsieur, voulez-vous me permettre ? ...
C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître ;
J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant ! ...

(Il s'éloigne.)

CYRANO, à Cuigy
Comment s'appelle donc ce monsieur ?

CUIGY
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . D'Artagnan.

Ce qui donne quelque envie de se plonger dans les modèles célèbres.


Et puis, dans le même temps, le cher Damase, dont Eugène le Mystérieux, musique prévue pour un feuilleton radiophonique, est plein d'esprit et d'à-propos, ne fait que renforcer l'envie.

Il faut donc se plonger dans cet univers, et l'un appelle volontiers l'autre.


Le feuilleton musical de Jean-Michel Damase sur les textes de Marcel Achard, conçu pour la radio en 1963-1964. Une sorte d'air-programme.
Contrairement aux apparences, ce feuilleton contient plusieurs petits 'numéros' qui sont des merveilles.


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Comme il faut bien un début, on peut poser quelques invariants - ou du moins des constantes générales.

On y retrouve tous les ingrédients de la littérature populaire du XIXe siècle.

L'aspect physique et l'âme sont intimement liés, indépendamment de la beauté. C'est-à-dire que les visages trahissent ceux qui les portent ; comme ans le réel, certes, mais c'est ici souligné, et même éprouvé comme une garantie. Un visage candide, ou une contraction nerveuse ne peuvent pas tromper.

Le fonds moral est présent, notamment la religiosité - il ne s'agit pas d'épouvanter le public très conformiste du XIXe. On peut songer à ce que Le Rêve de Zola (d'ailleurs mis en opéra par Henri Cain et Alfred Bruneau...) met en scène de foi encore irréfutable, même si une distance plus critique existe, une plus grande liberté dans la conception individuelle de la divinité. Il n'en demeure pas moins que Dieu et le gain de son Ciel sont impérieux.
Il n'empêche que, tout en conservant ce fonds, la moralité est très souvent bousculée, cynisme feuilletoniste (Dumas) ou par compassion polie (Sue).

Les chapitres courts sont propres à la mise en feuilleton (cela se faisant avec deux colonnes sur une seule page, de façon très tassée évidemment), avec abondance d'événements spectaculaires. L'action et l'imprévu sont déterminants. Tout cela est fort normal, puisque, pour prendre les deux plus célèbres titres, Les Mystères de Paris et Les Trois Mousquetaires ont été publiés sous forme de feuilleton, comme il était d'usage ; l'un entre le 19 juin 1842 et le 15 octobre 1843 (dans Le Journal des Débats), l'autre de mars à juillet 1844 dans Le Siècle, avant sa publication intégrale chez Baudry la même année.
On sait combien les lecteurs ont, à l'exception de quelques esthètes vaguement dégénérés, qui peuvent lire les pires platitudes et les plus répugnants sujets avec délices pourvu que la qualité de langue soit un peu hors du commun, de goût pour l'action. Le feuilletoniste se charge de répondre à ces voeux.
Pour ménager cette action qui fait l'attente et l'adhésion au récit fragmenté, pour nourrir chaque épisode, l'auteur se sert très souvent de coïncidences un rien hénaurmes ; deux personnages (ou plus...) se trouvant au même endroit de France par le plus grand des hasards lorsqu'il plaît au romancier. Même désarmé, le lecteur rit sous cape en voyant Rochefort et d'Artagnan, au début de Vingt ans après, se dire qu'il est improbable qu'ils se rencontrent dans leurs périples respectifs. Le Romancier ici est plus que démiurge, il est tout de bon Dieu et agence la vie ses créatures, fussent-elles inspirées du réel, pour que le lecteur ait son juste compte et son bon plaisir en aventures.

Le bavardage philosophique et même parfois descriptif (jusque dans les portraits de personnages, surtout chez Dumas) étant largement proscrit dans ce type de texte, il faut bien remplir la longueur d'une multitude d'actes, et trouver, en plus de l'imagination, ce genre d'expédients pour y parvenir.

Mais il ne suffit pas de juxtaposer des moments sans lien pour créer une envie qui ne s'émousse pas à la longue. C'est pourquoi le feuilletoniste pratique le teasing permanent ; certaines actions primordiales sont ainsi suspendues aussi longtemps que possible pour tenir le lecteur en haleine. Le type même en est l'enlèvement de la Bonacieux pendant les deux tiers des Trois Mousquetaires, assez peu traité en tant que tel, mais toujours à l'esprit du lecteur.

Par ailleurs, il est de son devoir de ménager une fluidité assez addictive, à la fois par l'abondance d'événements, leur suspension qui fait attendre la résolution, et aussi la clarté d'écriture - le style est clairement secondaire. Toutefois, chez Sue et Dumas, l'écriture, quoique simple, est toujours soignée, avec un vocabulaire tout à fait soutenu et des phrases courtes, certes, mais qui ne rechignent jamais à la subordination (en cela, grande différence avec la littérature populaire d'aujourd'hui, qui peut fonctionner avec 300 mots).

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Un autre point commun à ces oeuvres-là est la puissance de la documentation. Les personnages les plus historiques et les plus élevés sont certes regardés de très près, en inventant leurs actes et leurs dialogues, mais le contexte, même lorsqu'il est fantaisiste, est très informé. Sue, le filleul des Beauharnais, s'est laissé convaincre par son ami Goubaux [1] d'écrire sur le peuple ; après avoir fait l'expérience qu'il confie au faux Rodolphe (descendre dans un bouge, et assister à une scène de violence), il se lance immédiatement dans la rédaction, qui se révèle beaucoup plus abondante que prévue.

Les Mystères de Paris ont une telle puissance révélatrice (c'est d'ailleurs l'excuse que donne Sue : il cherche à montrer les faiblesses du système juridique et leurs conséquences) qu'on leur attribue une part non négligeable dans les indignations de 1848. Sue finit d'ailleurs par siéger comme député de gauche durant la Deuxième République, et par s'affronter vigoureusement au coup d'Etat, jusqu'à l'exil. [2]

Le projet, beaucoup plus idéaliste, n'est pas sans parentés avec celui de Zola, qui a au fond, sous ses prétentions scientifiques, le même but d'émotion (et avec des tours de main encore plus romantiques).

Le feuilleton s'appuie donc souvent sur un monde de références, qui peut être clos, de façon à abstraire le lecteur de ce qui n'est pas sa lecture. Et à plus forte raison avec le retour des mêmes personnalités sur la durée du feuilleton.

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Lire, ou pas

Ensuite, chacun a naturellement son intérêt. Ce qui fait l'intérêt chez Sue, c'est évidemment cet argot fleuri et métaphorique, franchement jouissif. En cela, on échappe aux innombrables figures de styles simples, mais complaisamment soulignées par Dumas... Nettement moins de dialogues (confus) également.
Et dans ce contexte, on l'a dit, l'usage de la moralité est très disparate, et au besoin battu en brèche. Il faudra y revenir.

Après être resté quelques minutes sans mouvement, le Chourineur remua la jambe, les bras, et enfin se leva sur son séant.

– Prenez garde ! s’écria la Goualeuse en se réfugiant de nouveau dans l’allée et en tirant son protecteur par le bras, prenez garde, il va peut-être vouloir se revenger !

– Sois tranquille, ma fille, s’il en veut encore, j’ai de quoi le servir.

Le brigand entendit ces mots.

– J’ai la coloquinte en bringues, dit-il à l’inconnu. Pour aujourd’hui j’en ai assez, je n’en mangerai plus ; une autre fois je ne dis pas, si je te retrouve.

– Est-ce que tu n’es pas content ? est-ce que tu te plains ? s’écria l’inconnu d’un ton menaçant. Est-ce que j’ai macarone ?

– Non, non, je ne me plains pas : tu es un cadet qui a de l’atout, dit le brigand d’un ton bourru, mais avec cette sorte de considération respectueuse que la force physique impose toujours aux gens de cette espèce. Tu m’as rincé ; et, excepté le Maître d’école, qui mangerait trois Alcides à son déjeuner, personne jusqu’à cette heure ne peut se vanter de me mettre le pied sur la tête.

– Eh bien ! après ?

– Après ?… j’ai trouvé mon maître, voilà tout. Tu auras le tien un jour ou l’autre, tôt ou tard… tout le monde trouve le sien… À défaut d’hommes, il y a toujours bien le meg des megs, comme disent les sangliers. Ce qui est sûr, c’est que, maintenant que tu as mis le Chourineur sous tes pieds, tu peux faire les quatre cents coups dans la Cité. Toutes les filles d’amour seront tes esclaves : ogres et ogresses n’oseront pas refuser de te faire crédit. Ah çà ! mais qui es-tu donc ?… tu dévides le jars comme père et mère ! Si tu es grinche, je ne suis pas ton homme. J’ai chouriné, c’est vrai ; parce que, quand le sang me monte aux yeux, j’y vois rouge, et il faut que je frappe… mais j’ai payé mes chourinades en allant quinze ans au pré. Mon temps est fini, je ne dois rien aux curieux, et je n’ai jamais grinché : demande à la Goualeuse.

Sue fournit lui-même le lexique en notes.

Cela vaut-il la peine d'être lu en priorité, ensuite, ce n'est pas certain. Mais l'impact de ces textes sur l'esprit collectif est tel que les comprendre de l'intérieur est réellement instructif. Ce n'est pas désagréable à parcourir, au demeurant, loin s'en faut.

Notes

[1] Après avoir dans un premier temps refusé : « Mon cher ami, je n’aime pas ce qui est sale et qui sent mauvais ».

[2] L'impact de ce texte est à peine imaginable, et outre les français (Les Mystères de Marseille d'Émile Zola, Les Mystères de Londres de Paul Féval, Les Nouveaux Mystères de Paris de Léo Malet...), l'influence a porté jusqu'à l'étranger : comme The Mysteries of London de George W.M. Reynolds, à peine posterieurs, ou bien I Misteri di Napoli - Studi storico-sociali de Francesco Mastriani (plus de vingt-cinq ans plus tard !). Attention, la page Wikipédia consacrée à Eugène Sue fait erreur en indiquant l'influence du modèle londonien : c'est bien Reynolds qui est influencé par Sue. Il faudra que j'aille la corriger, mais en attendant, prudence.


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