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A la découverte de Pelléas & Mélisande de Debussy/Maeterlinck - X - Sortie des souterrains (III,3) - d (fin) - annonces musicales

Pour en finir avec cette scène.

On peut toujours écouter l'extrait.


(GOLAUD : )

A propos de Mélisande, j'ai entendu ce qui s'est passé
et ce qui s'est dit hier au soir.

Voir l'épisode précédent. Mais vous noterez (musicalement) le ton faussement badin, qui feint de prendre au vol une transition pour un sujet que l'on était sur le point d'oublier.


Je le sais bien, ce sont là jeux d'enfants ;

Le terme avait déjà été employé en III,1 à la fin de la scène du balcon. Et Golaud reprendra ce thème sur le lit de mort de Mélisande, au V, pour s'accabler. Evidemment, ici, on devine une petite charge ironique.

Musicalement, le traitement en est très intéressant

On notera cette forme en cloche du phrasé de Golaud, paternel, caressant. Mais qui contraste avec l'agitation interne au triolet. Comme un ton forcé, sous lequel serait prêt à sourdre une nature plus brutale, celle de la forêt.


mais il ne faut pas que cela se répète.
Elle est très délicate, et il faut qu'on la ménage d'autant
plus qu'elle sera peut-être bientôt mère,
et la moindre émotion pourrait amener un malheur.

Première annonce au spectateur de la maternité de Mélisande. Ce qui signifie que le mariage a bien été consommé, à moins d'un étrange mensonge de Golaud. La robe déchirée de Mélisande en IV,3 est dès lors plus difficile à interpréter.

Sous couvert de protection, de bon sens paternaliste, le mâle délimite son territoire et sa propriété : le droit est pour lui, le rival est illégitime et sera chassé avec aussi peu de précaution que possible. La chose est explicitée par ce qui suit.

Mais on remarque déjà le mouvement contraire de l'orchestre (qui monte et descend à l'inverse du chanteur), très legato et appliqué, la résolution suspendue de la phrase de Golaud.

Ce n'est pas la première fois que je remarque qu'il pourrait %% y avoir quelque chose entre vous…

Voilà bien la raison d'être de cette tirade. A cet instant, on retient une couleur harmonique, un élan aussi, que l'on retrouve au moment de l'outrage fait à Mélisande (IV,2 : "Une grande innocence ! Plus que de l'innocence !").

III,3 - van Dam, Levine. Cette fois-ci, le flux s'interrompt.

IV,2 - Cachemaille, Dutoit. De façon descendante, dans une rythmique beaucoup plus agitée.

La rupture est évitée, mais le ferment de la catastrophe finale est montré ostensiblement au spectateur.

Vocalement aussi, Golaud se trouve à ce moment plus dans l'aigu, plus proche du cri (même endroit de l'étendue vocale pour le chanteur dans les deux cas).


Vous êtes plus âgé qu'elle, il suffira de vous l'avoir dit…

La menace est patente sous ce doux conseil : "tu en seras le seul responsable, malheur sur toi si tu n'obtempères".


Evitez-la autant que possible ; mais sans affectation,
d'ailleurs, sans affectation…
(Ils sortent.)

Ce que nous avions relevé précédemment se matérialise explicitement ici : le territoire en danger est délimité, il constitue un interdit. Dont nous verrons, dès la scène suivante, qu'il n'est absolument pas respecté. Or la scène suivante se situe vraisemblablement le même jour au soir, comme nous le précisions. La guerre est clairement déclarée.
Du moins dans l'esprit de Golaud, mais la phrase de Pelléas en IV,3 Il nous tuera ! laisse penser que les limites sont clairement connues. C'est comme dans un musée : on peut un peu parler mais pas toucher.
Guerre déclarée : d'où les conciliabules au début du IV, l'outrage et enfin le meurtre.

L'étrange recommandation sans affectation tient à la sauvegarde des apparences, qui est tout un pan de Golaud, qui incarne une sorte de morale bourgeoise - et Dieu sait que j'utilise avec parcimonie cette classification plus que galvaudée. Golaud, à plusieurs reprises, s'inquiète avant toute chose de l'impression faite au monde.

Mais il faut une raison cependant.
On va te croire folle.
On va croire à des rêves d'enfant.
(Dans cette fameuse scène II,2 à laquelle je fais si souvent référence.)

Cela fait partie, comme les enfants qui jouent, comme la guerre, comme les paysans, des craquelures dans la représentation d'Allemonde, un grand sujet qu'il nous faudra bien un jour ou l'autre aborder autrement qu'à la marge.

Mais pour l'heure, vous pouvez disposer.


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Commentaires

1. Le samedi 10 mars 2007 à , par autrefois

Rappel des épisodes précédents :

1. Présentation

2. Influences insolites

3. La structure géométrique de Pelléas

4. Etude de détail. Acte I, scène 1.

5. Etude de détail. Acte I, scène 1 (suite).

6. Etude de détail. Acte I, scène 1 (fin).

7. Acte III, scène 3. Première partie. Etude du motif de la mer à travers l'oeuvre.

8. Acte III, scène 3. Deuxième partie. Motifs des jardins, de la tour. Place de Geneviève dans le drame.

9. Acte III, scène 3. Troisième partie. La temporalité dans Pelléas et Mélisande.

10. Acte III, scène 3. Quatrième (et dernière) partie de l'étude de cette scène. Annonces musicales ; menaces ; préoccupations sociales de Golaud.


Avec les extraits attenants pour suivre le déroulement des choses.

2. Le mardi 13 mars 2007 à , par fitze

Toujours aussi passionnant, cette étude de Pelléas ! :D

Je n'ai pas encore eu (pris) le temps d'écouter en entier cette version avec van Dam et Kirschlager (pardon pour l'orthographe), mais ce que j'en ai entendu était vraiment fascinant ! (Ce qui me fait penser que j'aurais un ou deux commentaires à faire sur J. Corréas et l'Irlande vue par Berlioz ;-) )

Juste par curiosité :

Dans un bon timing, qui plus est, parce qu'à partir de mercredi, ce ne sera plus possible.

Faut-il s'inquiéter ?
("-Tu verras bien demain !", oui, je sais, je sais, mais je suis incorrigible...)

3. Le mercredi 14 mars 2007 à , par DavidLeMarrec

Merci !

On entend très bien les détails, c'est vrai, dans cette version. Dommage que van Dam soit un peu à la peine (il triche un peu en III,3, lors de la torture d'Yniold), mais son grand métier lui permet de donner excellemment le change, même sans chanter les notes...

Pour Kirchschlager, il suffit de décomposer : Kir-ch-sch-lager. Un peu biscornu pour des yeux francophones, mais pour des yeux russophones, ce ne devrait pas être si terrifiant !

Pour Corréas/Berlioz, après vérification, je n'avais guère d'alternative à proposer, il existe bien une intégrale (épuisée...), mais disons qu'on ne joue pas dans la même cour.

Pour le mercredi, remise en contexte nécessaire :

7. Le samedi 10 mars 2007 à 22:49, par Vartan

Toujours aussi indispensables ces Leçons de Clarté, David.

8. Le lundi 12 mars 2007 à 00:59, par DavidLeMarrec

Bien sûr, je suis flatté que tu recommandes mon travail. Dans un bon timing, qui plus est, parce qu'à partir de mercredi, ce ne sera plus possible.

Les Leçons de Ténèbres avaient lieu le Mercredi Saint, ce qui (symboliquement, de même que pour le poisson du vendredi), me rendrait la tâche difficile pour dispenser des Leçons de Clarté – ou supposées telles.

Voilà, juste un jeu de mot idiot, mais je n'avais pas l'intention de me pendre demain aujourd'hui avant 23h (peut-être après si j'avais eu des places pour Savall). Ca peut attendre jeudi vendredi. (après 13h si possible)

En revanche, s'il faut une liste à potence en échange, ça peut se trouver sur demande. J’ai du gibier pas loin.

4. Le jeudi 15 mars 2007 à , par fitze

Et c'est toi qui me remercie !

Je vais tâcher d’écouter ça en entier, mais ça risque de ne pas être pour tout de suite (il y a bien longtemps que je n’ai pas écouté un opéra en entier, tiens…), je suis pas mal occupée en ce moment (et ça ne va pas s’arranger !)

Pour Kirchschlager, il suffit de décomposer : Kir-ch-sch-lager. Un peu biscornu pour des yeux francophones, mais pour des yeux russophones, ce ne devrait pas être si terrifiant !

D’une part, mes yeux ne sont pas russophones ;-)
D’autre part, ils ont tendance à fuir les transcriptions ; et puis il n’y a pas ce « ch-sch », il n’y a que « ch » (ou « sh ») et « ch-t-ch » (même si à la prononciation ça ressemble souvent à « ch-sch », je te l'accorde).
Et puis, de toute façon, ce n’est pas un problème d’yeux, mais de mémoire.
Na.
Cela dit, je devrai quand même savoir écrire son nom…

Pour Corréas/Berlioz, après vérification, je n'avais guère d'alternative à proposer, il existe bien une intégrale (épuisée...), mais disons qu'on ne joue pas dans la même cour.

C’était de toute façon la seule que proposait la bibliothèque, ce qui m’a permis de faire d’une pierre deux coups. :-)

Les Leçons de Ténèbres avaient lieu le Mercredi Saint, ce qui (symboliquement, de même que pour le poisson du vendredi), me rendrait la tâche difficile pour dispenser des Leçons de Clarté – ou supposées telles.

Mon inculture ne m’avait pas permis de comprendre que les majuscules n’étaient pas là par hasard…(souriard qui rougit et lève les yeux au ciel (justement)). Merci de participer à mon érudition ! (un vrai mauvais jeu de mots aurait été de te remercier pour tes lumières, ou de me sortir de mes ténèbres).
C'est le "à partir de", qui m'a piégé. 8-)
Je n’imaginais pas une telle extrémité (un nœud coulant*), « juste » une fermeture de tes carnets. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours tendance à imaginer des « catastrophes ».

En revanche, s'il faut une liste à potence en échange, ça peut se trouver sur demande. J’ai du gibier pas loin.

Ça, je veux bien te croire…

*mauvais jeu de mots numéro 3.

5. Le jeudi 15 mars 2007 à , par DavidLeMarrec

Et c'est toi qui me remercie !

Entrée 6. :)


(et ça ne va pas s’arranger !)

Ce n'est pas fait pour non plus.


« ch-t-ch »

C'est bien à cela que je faisais allusion. Ce n'est pas plus retors, si ce n'est que dans le cas russe on a deux monogrammes dont l'un a une prononciation "composée" [tch], et que dans le cas russe on a un digramme et un trigramme à prononciation "simple". Mais dans l'esprit, on n'est pas loin, c'est une superposition un peu exotique pour un français.


C’était de toute façon la seule que proposait la bibliothèque, ce qui m’a permis de faire d’une pierre deux coups. :-)

Je ne sais pas qui est le bibliothécaire en charge de l'approvisionnement, mais il faudra le féliciter de ma part pour ses qualités d'esthète très sûres.


Je n’imaginais pas une telle extrémité (un nœud coulant*),

Bien trouvé !


« juste » une fermeture de tes carnets.

Hélas, il y a tellement de choses à traiter que c'est un luxe qui serait difficile à prendre. Triste servitude.


Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours tendance à imaginer des « catastrophes ».

Bof, les catastrophes faisant aussi partie du quotidien... Mais non, mais non, il n'y a pas de catastrophes, il y a juste des choix, des opportunités, le monde est tout entier paré en tons rosés.


Ça, je veux bien te croire…

Je me remémore ces vers de Wagner (comme quoi, ils n'étaient pas tous mauvais) :
Ersticke das Pfand,
das von ihnen du empfingst :
eine Hydra wächst dir im Schoß !


Enfin, je dis Hydra pour ne pas déstabiliser le vers, mais c'est plutôt Schmarotzer qu'il faut entendre...

6. Le vendredi 16 mars 2007 à , par fitze

Entrée 6. :)

Et le pire, c'est que je dois plus ou moins être à l'origine de cette entrée ; je suis aussi rouge qu'une feuille d'érable (mais pas en cette saison).
Mais puisque c'est dit avec le sourire, je vais essayer de mémoriser ça une bonne fois pour toutes.

Ce n'est pas plus retors, si ce n'est que dans le cas russe on a deux monogrammes dont l'un a une prononciation "composée" [tch], et que dans le cas russe on a un digramme et un trigramme à prononciation "simple". Mais dans l'esprit, on n'est pas loin, c'est une superposition un peu exotique pour un français.

Heu... je ne suis pas sûre d'avoir tout compris ; le "ch sch" se prononce comment ? "ch" simplement ? En tout cas, c'est difficile à retenir (enfin "difficile"...)

Hélas, il y a tellement de choses à traiter que c'est un luxe qui serait difficile à prendre. Triste servitude.

Tu es victime de ta curiosité ! à force de réfléchir, chercher, étudier, analyser, découvrir, comprendre, on se rend compte qu'il y a toujours plus à découvrir, comprendre, étudier, analyser... Oui, la vie est vraiment dure ! 8-)

Ersticke das Pfand,
das von ihnen du empfingst :
eine Hydra wächst dir im Schoß !

Je ne sais pas d'où ça vient, mais ça m'a menée sur des terres fort bien fréquentées ! :D

7. Le vendredi 16 mars 2007 à , par DavidLeMarrec

Et le pire, c'est que je dois plus ou moins être à l'origine de cette entrée ;

Oh non, c'est le travers orthographique le mieux partagé du monde... C'est juste qu'on s'est relâché...

je suis aussi rouge qu'une feuille d'érable (mais pas en cette saison).

Non, c'est mal de le faire remarquer, c'est vrai.


Heu... je ne suis pas sûre d'avoir tout compris ; le "ch sch" se prononce comment ? "ch" simplement ? En tout cas, c'est difficile à retenir (enfin "difficile"...)

Je vous prie de ne pas nous mener sur ces terres meubles !
En théorie, ça se prononce Kir + ch (doux) + ch (ferme) + lager.

Mais dans les faits... il semblerait que ça se prononce plutôt "Kerk"... Ces Salzbourgeois sont décidément des gens infréquentables.



Ersticke das Pfand,
das von ihnen du empfingst :
eine Hydra wächst dir im Schoß !

Je ne sais pas d'où ça vient, mais ça m'a menée sur des terres fort bien fréquentées ! :D

Bien fréquentées, bien fréquentées, tout dépend de qui on parle.

C'est tiré de l'acte III de Walküre, j'ai juste modifié quelques mots.

Rette das Pfand,
das von ihm du empfingst :
Ein Wälsung wächst dir im Schoß !


Ce qui est approximativement :

Sauve le gage
que tu reçus de lui :
un Wälse croît en ton sein !

8. Le vendredi 16 mars 2007 à , par fitze

Non, c'est mal de le faire remarquer, c'est vrai.

Les remarques constructives et faites avec le sourire et gentiment sont toujours bonnes à prendre (même si on peut légitiemement rougir de se faire reprendre sur une faute pour laquelle on a déjà été pris). :-)

Bien fréquentées, bien fréquentées, tout dépend de qui on parle.

Sur une île déserte, mais très bien fréquentée malgré tout...

Me voilà maintenant éclairée sur la signification de ces vers.

9. Le vendredi 16 mars 2007 à , par DavidLeMarrec

Me voilà maintenant éclairée sur la signification de ces vers.

A condition de changer les mots interpolés, bien sûr.

10. Le vendredi 16 mars 2007 à , par fitze

Oui, évidemment ! :D (enfin ça ne devrait pas me faire rire tant que ça...)

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