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A la découverte de Pelléas & Mélisande de Debussy/Maeterlinck - VIII - Sortie des souterrains (III,3) - b - les jardins, la tour, Geneviève

Après nous être attardé(s) sur la présence de la mer à travers tout Pelléas, poursuivons notre scène.


Je rapelle l'extrait non téléchargeable de la scène commentée.




Il y a un vent frais, voyez, frais comme une feuille qui vient de s'ouvrir,
sur les petites lames vertes.
Tiens !
On vient d'arroser les fleurs au bord de la terrasse
et l'odeur de la verdure et des roses mouillées monte jusqu'ici.

Ce développement apparemment bénin et purement descriptif entre en réalité en résonance avec plusieurs éléments fondamentaux.

On retrouve ici, sur le plan musical, les mêmes scintillements aux flûtes qui habiteront le Daphnis et Chloé de Ravel, un peu moins d'une dizaine d'années plus tard.

On retrouve également l'élément maritime sous forme de vent du large ou d'eau domestique ("arroser", "mouillées"). On n'y revient pas (voir l'épisode VII), on pourra compléter pour d'autres scènes.

La verdure semble liée à la jeunesse de Mélisande, à une forme de printemps. Les roses mouillées constituent-elles une allusion aussi équivoque que la robe déchirée de Mélisande citée dans le duo du IV ? En tout cas, les roses constituent aussi un motif inquiétant, lié à l'apparition menaçante de Golaud lors du duo de la tour (III,1) - dont on pressent l'arrivée jusqu'à ces gigantesques pas de timbales : "Que faites-vous ici ?". On apprend ici même, en III,3, que Golaud était embusqué, de même qu'il le fera avec Yniold (III,4) et dans le dernier duo (IV,3). En réalité, depuis le "coeur déchiré" et la compréhension (métatextuelle ![1]) du noeud du drame par Golaud, en II,2, le couple est en perpétuelle observation.


Il doit être près de midi ; elles sont déjà dans l'ombre de la tour…

Il était peut-être une erreur d'aborder cet épisode avant d'autres, il constitue une sorte de synthèse. Midi est l'heure où Mélisande perd l'anneau (II,1) et où Golaud fait un malaise (II,2).
Midi peut être aussi une évocation temporelle - comme le froid communiqué par Golaud à Mélisande (en I,1, on l'a déjà vu). Ici, une sorte de zénith des existences.

Quant à la tour, elle est le lieu du badinage amoureux (variation sur le thème du balcon shakespearien) en III,1 et III,4 ; sa forme allongée peut aussi évoquer l'allure des ombres enlacées dans le duo en IV,3.
Evidemment, l'imaginaire médiéval est stimulé - quand se déroule Pelléas ? Au début du vingtième siècle, on habillait Golaud façon XIIe siècle. [Je n'ose mettre l'image ici, tellement son décalage avec l'imaginaire pelléassien est grotesque. Mais vous pouvez admirer Hector Dufranne, le créateur - dont on dispose de larges extraits dans la version de George Truc - en Golaud ici.]
L'amateur de Hölderlin pensera aussi aux poèmes de la Tour, à l'idée d'enfermement et de folie, de dissensus social aussi. Ce qui n'est pas totalement incongru, Mélisande et Pelléas constituant, on l'a déjà dit, un couple hors du monde et même hors du réel - ce qui passe notamment par le caractère insaisissable de l'une, inexistant de l'autre.
La tour se comporte ainsi en catalyseur d'imaginaires divers. Un élément fort dans le profil d'évocation de Pelléas.

Bref, sans que ces phrases aient une signification précise, elles brassent tout l'imaginaire du drame, et Debussy s'en donne à coeur joie, avec une musique d'une générosité, d'une clarté qu'on ne rencontrera nulle part ailleurs dans Pelléas - de tonalité plus sombre.

Il faut bien concevoir que le fonctionnement horizontal de la métaphore chez Maeterlinck - que je m'efforce, dans cette série, de mettre en évidence, voire de briser - suppose une répétition assez régulière des motifs centraux. Si fine, dans Pelléas, qu'elle est peu sensible aux premiers contacts.


Il est midi, j'entends sonner les cloches et les enfants descendent vers la plage pour se baigner…

Il s'agit ici d'un point essentiel que nous n'avons pas encore abordé. Sentez-vous cette étrangeté ? Tout à coup, des cloches (un village ?), des enfants (les enfants de qui ? des domestiques ? du village inconnu ? de la capitale ?). Se baigner... est-il possible d'accomplir des gestes aussi prosaïques et dénués de sous-entendus dans Allemonde ?

Ne percevez-vous pas comme une fêlure dans l'image que nous nous faisons d'Allemonde ?

Il faudra y revenir amplement, c'est là une caractéristique secondaire tout à fait passionnante du drame de Maeterlinck, que Debussy ne traite de surcroît pas du tout : l'effet de brisure n'en est que plus sensible.

Je vous laisse méditer sur le sujet, nous y reviendrons.


Tiens, voilà notre mère et Mélisande à une fenêtre de la tour…

On ne revient pas sur la tour. Ni sur la fenêtre, évoquée pour son ouverture sur la mer au V, dans l'épisode VII.

Notre mère, il s'agit de Geneviève. Etrange chose que cette femme, qu'on prend parfois pour une vieille servante. Aucun rapport d'affection avec les personnages, souvent étrangement absente, dépourvue d'avis (la lecture de la lettre en II,2), muette... On dira que, de même que le père absent, elle est à l'image du translucide Pelléas.
On notera aussi qu'elle entre en contradiction avec le motif traditionnel de la mère en littérature ; celle-ci meurt en couches, et le père se remarie. La mère qui se remarie à la mort du père est un motif absolument exceptionnel dont on n'a guère d'exemples en comparaison. Ici, tout concourt au mystère, car la cause de la mort du père de Golaud, la cause du remariage ne sont jamais évoquées.
Par ailleurs, de qui Arkel est-il le père ? Du défunt père de Golaud (Pelléas l'appelant alors "grand-père" par convention, comme Mélisande), ou plutôt de Geneviève ? La question n'est pas tranchée non plus, puisque les deux (demi-)frères ne s'adressent jamais directement à Arkel au moyen d'un pronom personnel. Le vouvoient-ils aussi ? Un tutoiement pourrait indiquer une proximité éloquente. Le vouvoiement par Geneviève ne signifie rien à lui seul.


Nous pouvons désormais nous attarder sur la tirade de Golaud.

Notes

[1] On y reviendra, il s'agit d'un point essentiel.


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Commentaires

1. Le jeudi 8 mars 2007 à , par DavidLeMarrec

Rappel des épisodes précédents :

1. Présentation

2. Influences insolites

3. La structure géométrique de Pelléas

4. Etude de détail. Acte I, scène 1.

5. Etude de détail. Acte I, scène 1 (suite).

6. Etude de détail. Acte I, scène 1 (fin).

7. Acte III, scène 3. Première partie. Etude du motif de la mer à travers l'oeuvre.


Avec les extraits attenants pour suivre le déroulement des choses.

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David Le Marrec


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