Carnets sur sol

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Carmen révélée - III - ... à l'opéra de Bizet (b, Remendado et le mari de Carmen)


Troisième épisode : où l'on jauge l'humour de la Carmencita ; où l'on vérifie la grande fidélité à l'original, que masquent les honteuses coupures ; où l'on apprend que Carmen est mariée et en quoi cela conduit à la perte du Remendado.



Carmen de Bizet. Acte II, scène 4 : le quintette des contrebandiers.
Cinquième et dernière version de Karajan (parmi les publiées naturellement). Un studio avec l'Orchestre Philharmonique de Berlin et le Choeur de l'Opéra de Paris (1982 - à cette date, il a déjà beaucoup chuté). Excellente version, pleine de force et d'urgence, qui serait à placer en haut du panier s'il n'y avait ces dialogues surgonflés en volume sonore, dits par des voix très différentes des chanteurs, et modérément convaincants, de surcroît, sur le plan interprétatif. Du moins la rupture de ton est-elle trop forte pour être appréciée à sa juste valeur.
Ici, l'on entend : Agnès Baltsa (Carmen), Christine Barbaux (Frasquita), Jane Berbié (Mercedes), Heinz Zednik (dont c'est l'un des rares rôles en français : le Remendado), Gino Quilico (toujours champion du style, de la diction et de l'engagement : le Dancaïre). Puis José Carreras (Don José). Et Escamillo est dans cette version tenu par José van Dam (comme d'habitude).


6. Découpage commenté (suite)

Acte I, scène 7 :
Le duo avec Micaëla permet de rendre tangible scéniquement la part d'ingénuité de don José. Le roman le permet par son rapport cordial et honnête avec le narrateur intello. Il insiste aussi sur les sentiments de vertu chaque fois bouleversés par le charisme de Carmen.
Sur scène, il faut trouver un dispositif pour incarner tout cela. On ne dit pas que Micaëla soit le moyen le plus heureux ou le plus subtil de le faire, mais sa présence s'explique aisément.

Acte I, scène 8 :
Les paroles rapportées par Mérimée sont réutilisées, mais de façon édulcorée. Parfait pour une scène de confusion de foule.

J'eus grand-peine à savoir ce qui s'était passé, car toutes les ouvrières me parlaient à la fois. Il paraît que la femme blessée s'était vantée d'avoir assez d'argent en poche pour acheter un âne au marché de Triana. « Tiens, dit Carmen, qui avait une langue, tu n'as donc pas assez d'un balai ? » L'autre, blessée du reproche, peut-être parce qu'elle se sentait véreuse sur l'article, lui répond qu'elle ne se connaissait pas en balais, n'ayant pas l'honneur d'être bohémienne ni filleule de Satan, mais que Mlle Carmencita ferait bientôt connaissance avec son âne, quand M. le corrégidor la mènerait à la promenade avec deux laquais par-derrière pour l'émoucher. - Eh bien, moi, dit Carmen, je te ferai des abreuvoirs à mouches sur la joue, et je veux y peindre un damier. » - Là-dessus, vli-vlan ! elle commence, avec le couteau dont elle coupait le bout des cigares, à lui dessiner des croix de Saint-André sur la figure.

Evidemment, à l'opéra, l'humour de toute façon douteux de Carmen est un peu oublié. Ce ne serait jamais passé. Déjà que le lecteur du vingt-et-unième tousse gentiment devant la gaillardise du propos...

Acte I, scènes 9 et 10 :
Les scènes de séduction, dans la version intégrale des dialogues qu'on n'entend pour ainsi dire jamais, reprennent presque littéralement Mérimée. Toute la séduction se joue dans la feinte basque de Carmen - qui, dans l'opéra, avoue cependant nonchalamment qu'elle ment (alors que José confie au narrateur qu'il s'en serait immédiatement rendu compte s'il s'en était donné la peine, mais qu'il avait envie de la croire). Le pivot n'est pas déterminant chez Meilhac et Halévy alors qu'il est chez Mérimée, mais tout de même, c'est terriblement proche :

Notre langue, monsieur, est si belle, que, lorsque nous l'entendons en pays étranger, cela nous fait tressaillir... « Je voudrais avoir un confesseur des provinces », ajouta plus bas le bandit [ndcss : c'est-à-dire José Navarro, qui est destiné, rappelons-le, à être pendu le lendemain]. Il reprit après un silence :

« Je sois d'Elizondo, lui répondis-je en basque, fort ému de l'entendre parler ma langue.

- Moi, je suis d'Etchalar, dit-elle. - C'est un pays à quatre heures de chez nous. - J'ai été emmenée par des bohémiens à Séville. Je travaillais à la manufacture pour gagner de quoi retourner en Navarre, près de ma pauvre mère qui n'a que moi pour soutien, et un petit barratcea avec vingt pommiers à cidre. Ah ! si j'étais au pays, devant la montagne blanche ! On m'a insultée parce que je ne suis pas de ce pays de filous, marchands d'oranges pourries; et ces gueuses se sont mises toutes contre moi, parce que je leur ai dit que tous leurs jacques de Séville, avec leurs couteaux, ne feraient pas peur à un gars de chez nous avec son bére bleu et son maquila. Camarade, mon ami, ne ferez-vous rien pour une payse ? »

Elle mentait, monsieur, elle a toujours menti. Je ne sais pas si dans sa vie cette fille-là a jamais dit un mot de vérité ; mais, quand elle parlait, je la croyais : c'était plus fort que moi. Elle estropiait le basque, et je la crus Navarraise ; ses yeux seuls et sa bouche et son teint la disaient bohémienne. J'étais fou, je ne faisais plus attention à rien. Je pensais que, si des Espagnols s'étaient avisés de mal parler du pays, je leur aurais coupé la figure, tout comme un homme ivre ; je commençais à dire des bêtises, j'étais tout près d'en faire.

devient :

JOSÉ.
Je suis d'Elizondo…

CARMEN.
Et moi d'Etchalar…

JOSÉ, s'arrêtant.
D'Etchalar !… c'est à quatre heures d'Elizondo, Etchalar.

CARMEN.
Oui, c'est là que je suis née… J'ai été emmenée par des bohémiens à Séville. Je travaillais à la manufacture pour gagner de quoi retourner en Navarre, près de ma pauvre mère qui n'a que moi pour soutien… On m'a insultée parce que je ne suis pas de ce pays de filous, de marchands d'oranges pourries, et ces coquines se sont mises toutes contre moi parce que je leur ai dit que tous leurs Jacques de Séville avec leurs couteaux ne feraient pas peur à un gars de chez nous avec son béret bleu et son maquila… Camarade, mon ami, ne ferez-vous rien pour une payse ?

JOSÉ.
Vous êtes Navarraise ? vous !…

Et il en va ainsi dans tout le premier acte, extrêmement fidèle. Par la suite, cela évolue quelque peu.

La scène 10 se déroule sans chanson, et le manzanilla de la liberté ne provient pas de chez Lillas Pastia ; il sera acheté avec les deniers de Carmen destinés à la libération de José, et dont il refuse d'user. Pour le reste, le principe est le même, le pacte de se revoir contre une maladresse que José paiera de son grade, car la ficelle était un peu grosse, d'autant qu'ils avaient parlé en basque...

Acte II, scènes 1,2 et 3
Des scènes de caractère, de pittoresque, des fêtes bohémiennes qui font partie du cahier des charges d'un opéra. Mérimée, lui, évoque directement la captivité de don José. Mercédès et Frasquita sont bien entendu de pures créatures opératiques, jamais mentionnées auparavant. Et Escamillo n'apparaît que tard dans le récit, sous la forme du toréador Lucas, qui ne rencontre jamais José. On verra comme se fait le passage de l'un à l'autre, puisque c'est un peu notre objet ici.

Acte II, scène 4
Quintette des contrebandiers. Carmen est en effet indispensable, crée un nombre hallucinant de combinaisons, de réseaux et de couvertures, au besoin en donnant un peu de sa personne et en détroussant les galants officiers anglais - et ballote José d'un bout à l'autre de l'Espagne, plus du côté de Gibraltar que des Pyrénées du film de Rosi, au demeurant. Et dans la version intégrale des dialogues, il en va de même :

FRASQUITA.
Eh bien, les nouvelles ?…

LE DANCAÏRE.
Pas trop mauvaises les nouvelles… Nous arrivons de Gibraltar…

LE REMENDADO.
Jolie ville, Gibraltar !… on y voit des Anglais, beaucoup d'Anglais… de jolis hommes, les Anglais… un peu froids, mais distingués…

Quelques précisions s'imposent pour donner de l'épaisseur à ces personnages qui paraissent totalement dépourvus d'existence psychologique dans l'opéra de Bizet - et à plus forte raison lorsqu'on nous sucre les dialogues, même pas pour mettre les magnifiques récitatifs de Guiraud en échange.

Le Dancaïre, plus âgé, se fait l'ami de don José lorsque celui-ci tue le mari de Carmen. On y reviendra. Le Remendado est un beau jeune homme, qui se trouve blessé lors d'un affrontement avec des poursuivants venus les arrêter. Il n'est nommé qu'à ce moment-là, pour mieux resserrer ou distendre les liens entre les autres personnages et donner de la consistance à leurs caractères. On nous dit sa belle figure seulement pour ménager la chute du minuscule épisode.

Le matin nous avions fait nos ballots, et nous étions déjà en route, quand nous nous aperçûmes qu'une douzaine de cavaliers étaient à nos trousses. Les fanfarons Andalous, qui ne parlaient que de tout massacrer, firent aussitôt piteuse mine. Ce fut un sauve-qui-peut général. Le Dancaïre, Garcia, un joli garçon d'Ecija, qui s'appelait le Remendado, et Carmen ne perdirent pas la tête. Le reste avait abandonné les mulets, et s'était jeté dans les ravins où les chevaux ne pouvaient les suivre. Nous ne pouvions conserver nos bêtes, et nous nous hâtâmes de défaire le meilleur de notre butin, et de le charger sur nos épaules, puis nous essayâmes de nous sauver au travers des rochers par les pentes les plus raides. Nous jetions nos ballots devant nous, et nous les suivions de notre mieux en glissant sur les talons. Pendant ce temps-là, l'ennemi nous canardait, c'était la première fois que j'entendais siffler les balles, et cela ne me fit pas grand-chose. Quand on est en vue d'une femme, il n'y a pas de mérite à se moquer de la mort. Nous nous échappâmes, excepté le pauvre Remendado, qui reçut un coup de feu dans les reins. Je jetai mon paquet, et j'essayai de le prendre. « Imbécile ! me cria Garcia, qu'avons-nous affaire d'une charogne? achève-le et ne perds pas les bas de coton. - Jette-le ! Jette-le ! », me criait Carmen. La fatigue m'obligea de le déposer un moment à l'abri d'un rocher. Garcia s'avança, et lui lâcha son espingole dans la tête. «Bien habile, qui le reconnaîtrait maintenant», dit-il en regardant sa figure que douze balles avaient mise en morceaux.

Garcia est le nom du mari de Carmen - alors qu'elle parlait de José et d'elle comme du rom et de la romi. José apprend son existence devant les absences qui ne masquent pas longtemps les efforts de Carmen en vue de libérer cet homme aussi laid que vil, qu'elle n'aime pas du tout et qu'elle ne pleurera pas - libéré par esprit de système et d'ordre, quasiment ! Une part insaisissable supplémentaire de la bohémienne.

On voit le pragmatisme terrifiant de celle-ci devant la blessure du Remendado. Pour autant, elle soignera José avec le plus grand soin lorsqu'il sera blessé.

Tout cela permet de mieux appréhender la suite du dialogue :

LE DANCAÏRE.
Remendado !…

LE REMENDADO.
Patron ?…

LE DANCAÏRE, mettant la main sur son couteau.
Vous comprenez ?

LE REMENDADO.
Parfaitement, patron !…

Le Dancaïre prend, par allusions, la place de Garcia qui n'existe pas chez Bizet, et laisse présager le destin terrifiant du jeune homme. [Il y a aussi, après le quintette, des menaces de contrainte, ce que même Garcia n'aurait jamais osé contre Carmen.] Les deux personnages de contrebandiers sont donc plus différenciés que la simple étude de la partition chantée le fait sentir.

Par ailleurs, la contrebande est bien la principale activité de José une fois enrôlé, on nous résume bien les choses dans ce quintette qui, clairement, n'est pas la plus grande trouvaille dramaturgique ni musicale de tous les temps.


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David Le Marrec


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