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Alma SCHINDLER-MAHLER - Waldseligkeit (1915 n°2, Dehmel) - I

Voilà bien longtemps que nous projetons de revenir sur le peu que la postérité a pu récupérer du génie perdu d'Alma Schindler, épouse Mahler-Gropius-Werfel.


Alma Schindler à l'âge de huit ans.


Une présentation plus générale est à l'étude depuis assez longtemps, il nous faut simplement le temps de l'achever (et de refaire, à chaque fois, la discographie attenante, malgré sa quantité très réduite).

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Pour l'heure, introduction à ce lied totalement hors du temps compositionnel.

Le poème de Dehmel

Richard Dehmel (1863-1920), poète chéri des meilleurs décadents (notamment Zemlinsky, Schoenberg, Webern, Weill et même le postromantique Reger), a trouvé pour son poème Waldseligkeit une réception musicale très généreuse : pour les plus célèbres, Max Reger et Richard Strauss en 1901, Joseph Marx en 1911, et la deuxième pièce de la série de Fantaisies pour piano d'après Dehmel Op.9 de Zemlinsky (1898).

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WALDSELIGKEIT (traduction DLM)

« Béatitude de la forêt » [1]

Der Wald beginnt zu rauschen, / La forêt commence à bruire,
Den Bäumen naht die Nacht, / La nuit environne les arbres,
Als ob sie selig lauschen / Comme si, heureux, ils s'écoutaient
Berühren sie sich sacht. / S'effleurer doucement.

Und unter ihren Zweigen / Et parmi leurs rameaux
Da bin ich ganz allein, / Je suis là, parfaitement seul,
Da bin ich ganz dein eigen / Je suis là, parfaitement lié à toi,
Ganz nur dein ! / Je suis seulement à toi !

Difficile d'oublier, à la lecture de la thématique et de la structure de la première strophe, l'ineffable Schöne Fremde d'Eichendorff, fondé sur le même décor et la même attente grammaticale :

Es rauschen die Wipfel und schauern, / Bruissent les cîmes, elles frissonnent ;
Als machten zu dieser Stund / Comme si à cette heure se formaient
etc.

De façon encore plus nette que dans Laue sommernacht (autre texte de Dehmel mis en musique par Alma, dans la série publiée en 1910), l'univers sylvestre entre en confusion avec le monde émotif du poète. C'est une constante dans les textes choisis par Schindler : l'Hymne de Novalis, un mystère érotique, s'enracine dans le monde entier pour développer ses descriptions semi-abstraites. Un goût de l'ambiguïté et une obsession pour les sens proprement décadents (Schreker revient à cela pour chacun de ses livrets, en plus d'une méditation insistante sur la nature de l'art et sur l'avenir de la passion).

Inutile de s'étendre sur la seconde strophe et l'évincement du décor forestier au profit d'un 'recentrement' quasiment aphasique sur le Moi - et, nous dit-on, le Toi.

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La composition

Voici ce qu'en tire Alma :

La suite.

Notes

[1] Le titre reproduit donc le mélange du poème entre décor et subjectivité, c'est pourquoi nous avons renoncé au trop descriptif "béatitude sylvestre" ou au trop restrictif "béatitude en forêt".


Christina Högman et Roland Pöntinen (BIS).


Oui, piano extrêmement déroutant, fortement autonome, ligne vocale accidentée (grands sauts d'intervalles), mélodisme fuyant, chromatisme [1] extrême, modulations [2] sauvages... Lorsqu'on songe que cette pièce a été écrite quelque part entre 1900 et 1914, on demeure songeur.

Nous reste à regarder cela de plus près, mais pour l'instant, il nous faut filer.

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Et bientôt, nous proposerons une introduction générale déjà largement ébauchée - afin que chacun puisse se repérer, trouver des disques, etc.

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(code de recherche pour les articles du même thème : AlmaSchindler) [3]

Notes

[1] C'est-à-dire intrusions de notes étrangères à la gamme de base d'un moment ou d'un morceau.

[2] Changement de gamme de référence.

[3] On essaie cette nouvelle formule pour faciliter les recherches : des codes indiqués dans l'article qui permettent de filtrer efficacement les contributions.


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Commentaires

1. Le vendredi 22 août 2008 à , par lou :: site

Je ne connais que superficiellement l'aventure Alma Schindler / Malher. Elle pourrait rappeler, si cela ne te choque pas, celle de Camille Claudel et de Rodin [je suis plus à l'aise dans ce domaine :)].
En attendant d'autres illustrations musicales, je voulais te demander si tu n'avais pas remarqué comme la photo pourrait être de Lewis Carroll, après tout, Alma avait huit ans en 1887.
En tout cas, nous ne pouvons que t'encourager à nous apporter des informations et des liens à écouter.

2. Le samedi 23 août 2008 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Lou !

Oui, elle peut rappeler, mais il existe tout de même plusieurs différences fondamentales, que je comptais énoncer à l'occasion de la présentation générale. J'en vois deux qui sont déterminantes

1 - Dans sa lettre de demande (une fois qu'il se sont bien mis d'accord et ont déjà commencé à goûter aux cadeaux de mariage), Mahler demande comme condition préalable qu'il n'y ait qu'un seul compositeur sous son toit (pas de chance, c'était le moins génial des deux). Dans cette lettre assez odieuse, il lui explique qu'il a besoin d'être dorloté, et que ça ne souffre pas le partage avec une autre activité, qu'elle doit tout abandonner pour lui, puisqu'il l'a choisie - et ne pas se plaindre non plus lorsqu'il souhaitera se retirer du monde pour méditer et composer. D'une brillante femme du monde, il fait une bonne à tout faire. Alma hésite beaucoup (elle considère la composition comme son activité la plus importante pour elle), et dans un élan pas si fréquent chez elle de conformisme social, mêlé d'aspiration au sublime, elle décide de tout sacrifier à l'homme qu'elle aime, en qui elle entrevoit le génie qui a besoin d'être favorisé pour mieux s'exprimer. Elle choisit délibérément de prendre part en tant qu'auxiliaire - ce qui ne sera que moyennement retenu par l'Histoire, et d'une certaine façon à juste titre.
Donc pas de confusion entre les deux productions musicales, Alma est la maîtresse de maison, pas plus, dans la vie artistique de Mahler (qu'elle ne comprenait pas initialement - en pressentant seulement l'importance). Leurs styles musicaux sont aux antipodes : goût du travail formel et du développement chez Mahler, goût de la surprise harmonique et de l'impromptu chez Schindler. Deux versants de la modernité à cette époque - Alma l'étant plus que Gustav, qui conserve un aspect classicisant.

2 - Les absences de Mahler, le retrait partiel d'Alma du monde pour s'occuper des petites, et peut-être surtout la prémonition funeste des Kindertotenlieder (les chants pour les enfants morts, écrits alors que Mahler jouait régulièrement avec sa fille aînée, en bonne santé), mal ressentie par Alma : "Comment donc comprendre qu'une heure après avoir embrassé et cajolé des enfants en pleine santé, au physique comme au moral, on se lamente sur leur mort ? Je m'exclamai alors : 'Pour l'amour de Dieu, ne tente pas la fatalité !' ". Un jeu compositionnel qu'elle a sûrement difficilement goûté lorsque Putzi, deux ans plus tard, a été foudroyée par la maladie.
Et puis l'ennui de fréquenter toujours le même être renfermé, le besoin impérieux d'horizons nouveaux.
C'est la seconde différence fondamentale : Alma, mariée, trompe Gustav avec Kokoschka, puis demande le divorce. Il n'y a pas de dimension victimaire ou passive chez elle.

Les admirateurs de Gustav (qui pour l'immense majorité n'ont jamais écouté une note d'elle...) ne lui pardonnent pas d'avoir tué le génie en bousculant son coeur physiologiquement fragile depuis longtemps (il n'a pas survécu de beaucoup à la demande de divorce).

Tu vois, ce n'est pas tout à fait la même structure.

--

Le contraste de cette photographie est moins intéressant, les teintes moins joliment ocres, la composition un rien moins (apprêtée et) inspirée, moins d'éléments dans le cadre, je vois quelque chose de plus spontané ; mais, mais... c'est saisissant, tu as raison, la parenté de conception !

--

Le reste viendra... Merci pour ta réaction ! :)

3. Le samedi 23 août 2008 à , par lou :: site

David, merci de ce cadeau, c'est déjà un article.

Et les textes, la correspondance que tu cites, où peut-on les trouver ?
[je n'ai fait aucune recherche]

Le choix d'Alma pour Kokoschka, je parle du choix artistique, et de ses fréquentations (Arnold Schönberg, Anton von Webern, Alban Berg, Wilhelm Furtwängler, Sviatoslav Richter, Rudolf Serkin, Yehudi Menuhin, Pao Casals) se comprend bien.

Sur ce fil, tu es en terre sainte, je n'ai aucune passion pour Malher :)



Oskar Kokoschka, Double portrait, 1912-1913.



Alma ?

4. Le samedi 23 août 2008 à , par DavidLeMarrec

On peut trouver de larges parts de documents précieux (correspondance, journal d'Alma, témoignages de proches) dans la somme fabuleuse d'Henry-Louis de La Grange sur Mahler - il donne à Alma toute la place qui lui revient, et sans jugement de valeur désobligeant, bien au contraire. Il parle même subrepticement de sa musique.

C'est publié chez Fayard, et ça se trouve facilement en bibliothèque (deux gros tomes, mais pour lire sur Alma, on peut sauter beaucoup de pages...).

On trouve aussi l'autobiographie d'Alma, mais elle a remanié les faits après la mort de Mahler, lorsqu'elle vivait dans un culte assez spécial du défunt. Pour le reste, je me méfierais de certaines biographies imbéciles qui n'ont même pas connaissance de sa musique... Donc le travail unanimement salué, et à juste titre, d'HLdLG me paraît une bonne option pour commencer avec du sérieux et de l'impartial.

Le choix d'Alma pour Kokoschka, je parle du choix artistique, et de ses fréquentations (Arnold Schönberg, Anton von Webern, Alban Berg, Wilhelm Furtwängler, Sviatoslav Richter, Rudolf Serkin, Yehudi Menuhin, Pao Casals) se comprend bien.

Effectivement, elle avait une exigence intellectuelle assez hors du commun. Plus jeune, elle avait fricoté avec Klimt (premier baiser à ce qu'il paraît), et puis évidemment Gropius et Werfel...

Berg, elle le connaissait d'autant mieux que sa fille Manon (Gropius) lui était fiancée - le fameux ange du concerto pour violon.


Sur ce fil, tu es en terre sainte, je n'ai aucune passion pour Malher :)

Moi si, on peut en juger sur CSS, mais elle se mêle de pas mal d'hostilité, tant il est méchamment nabot en comparaison du génie qu'il a étouffé...


Alma ?

Pour le premier, c'est certain, même si la pertinence des traits se discute...

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