Carnets sur sol

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Charles TOURNEMIRE


1870 (Bordeaux) – 1939 (Arcachon)


Charles Tournemire est surtout connu pour sa musique pour orgue, et pourtant, il a réellement écrit, et dans un volume a peu près égal, pour tous les genres. [mode biographique on] Contemporain de Louis Vierne et de Guillaume Lekeu, il a été l’élève de César Franck et a succédé comme organiste a Gabriel Pierné. [/mode biographique]


1. Musique pour orgue

L’œuvre pour orgue est en effet écrasante, et a pour mérite non négligeable, dans le recueil L’Orgue Mystique, de proposer la musique des 51 messes de la liturgie catholique.

Ces œuvres ont un parfum mystérieux, mues par quelque force intérieure, regorgeant de surprises, de petites voix incidentes qui apparaissent et disparaissent. Véritablement de la belle musique.

Cette œuvre a été enregistrée en nombre, et je recommande l’intégrale de Georges Delvallée (label Accord, 10 disques à tarif honnête), qui fait par ailleurs référence, ou les anthologies du même qu’on doit trouver.



2. Musique de chambre (piano seul, petits ensembles)

Beacoup de pièces pour piano, des pièces caractéristiques aux noms évocateurs, des feuillets d’album.
De la musique de chambre où, à part « Pour une épigramme de Théocrite » (trois flûtes, deux clarinettes et harpe), les effectifs sont tout à fait traditionnels.

La musique pour piano seul (peut-être d’un intérêt limité), n’a à ma connaissance guère été enregistrée. Impossible de l’affirmer avec certitude, une pièce est si vite glissée dans un programme, et je pense bien que cela doit exister, mais je n’ai jamais pu mettre repérer de musique de chambre de Tournemire (piano solo compris), contrairement à Franck ou Vierne, en dehors du disque INA-Mémoire vive, épuisé depuis longtemps.




3. Musique vocale (hors symphonies)

De nombreuses mélodies un peu pittoresques, beaucoup de Samain (l'auteur de Polyphème, repris et coupé pour façonner l’opéra de Jean Cras) et de Verlaine.

Aussi l’étrange Fresque du Saint Graal pour orchestre et chœur de femmes invisible. Plusieurs opéras : Le Sang de la Sirène, Nittetis, Les Dieux sont morts, Trilogie mi-orchestrale Faust/Don Quichotte/Saint François d’Assise (vers l’Idéal, naturellement), La Légende de Tristan.

Il y a bien sûr la partie plus franchement religieuse : un Pater noster dédié à Widor, la mise en musique des Psaumes LVII et XLVI, une Apocalypse de saint Jean (triologie sacrée en trois partie), La Douloureuse Passion du Christ (oratorio pour chœur, sept coryphées, grand orgue et orchestre), Il Polverello di Assisi (« Le petit pauvre d’Assise », cinq épisodes lyriques en sept tableaux), sans parler de sa Sixième Symphonie sur laquelle je m’empresse de revenir plus loin.

En dehors de la mélodie « Sagesse » Op.34 sur texte de Verlaine (par Bernard Plantey et Henriette Puig-Roget, disque épuisé INA-Mémoire Vive), aucune de ces œuvres n’a jamais été enregistrée.


4. Musique symphonique

Quelques poèmes symphonies en dehors des huit symphonies qui sont elles aussi mal connues. 1ère « Romantique », 2e « Ouessant », 3e « Moscou », 5e « De la Montagne », 7e « Les Danses de la Vie », 8e « Le Triomphe de la Mort » (titre ambigu, tout de même !). Elles ont été, comme en attestent les numéros d’opus, composées dans une quasi-continuité.

Toutes ont été enregistrées par Antonio de Almeida et l’Orchestre Symphonique d’Etat de Moscou (label Marco Polo), en dehors de la Sixième, dont il existe une version dirigée par Pierre Bartholomée à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Liège, le Chœur Symphonique de Namur, le Chœur Polyphonia de Bruxelles et le Chœur de Chambre de Namur (ces deux derniers dans la notice, et ces trois derniers dirigés par Denis Menier).
Avec Daniel Galvez-Vallejo en soliste et Luc Ponet à l'orgue : chez Valois (difficile à trouver, du moins à prix honnête), et une réédition plus récente, dont je m’aperçois seulement de l’existence, chez Naïve.

Incontestablement, ces œuvres ne jouent pas dans la même catégorie que leurs contemporaines de Roussel ou Ropartz ; celles de Tournemire sont beaucoup plus inventives quant à l’orchestration, beaucoup plus complexes du côté des textures.

Je ne les commente pas toutes, aussi je le précise en début de paragraphe pour les Première, Troisième, Sixième et Huitième que j'aborde.


    4.1. La Première Symphonie, « Romantique » Op.18


Commentaire DLM

Composée en 1900, bien plus tôt que les autres, elle est sans doute la plus séduisante, en quatre parties traditionnelles (le deuxième mouvement étant le Scherzo) avec des miroitements qui laissent entendre la filiation debussyste, mais aussi des rythmes plus déhanchés comme pouvaient en écrire Bizet ou Ravel, et une charpente qui dans les tutti paraît plus nettement bruckerienne.
Pour autant, cette variété est d’une grande grâce. Au fond, on peut penser assez nettement à Weingartner, mais la symphonie me semble mieux construite et plus riche dans le cas de Tournemire, avec des couleurs tout à fait imprévues. Chaleureusement recommandé.


Couplée avec la Cinquième dans le disque Marco Polo.


    4.2. La Deuxième Symphonie, « Ouessant »

L'oeuvre est dédiée « A Mme Charles Tournemire ». Déjà une grande forme de cinquante minutes, composée de 1908 à 1909 ; le compositeur en explique la genèse (c'est le cas de dire) : « Cette oeuvre a été inspirée par le fantastique d'Ouessant. Elle tend à la glorification de l'Éternel. »


    4.3. La Troisième Symphonie Op.43, « Moscou »


Commentaire DLM

Cette symphonie en mouvement continu (1912-1913, inspirée par la tournée de concerts en Russie de Tournemire) exploite, comme celle de Franck, un motif unique qui parcourt longuement toute l’œuvre. Avec le même risque de lassitude (ici évité), elle réussit à mon sens mieux que Franck, ne serait-ce que par l’invention de l’orchestration, pas très orthodoxe et sans doute inspirée par sa pratique d’organiste plus que par les traités en vigueur. Belle œuvre.


Couplée avec la Huitième dans le disque Marco Polo. Voir plus bas.


    4.4. La Quatrième Symphonie Op.44

Vous percevez à présent à quel point tous ces numéros d'opus sont proches. Composée exactement à la même époque que la Troisième, cette oeuvre est conçue comme une collection de « Pages Symphoniques », censées « exlater la poésie de la Bretagne ».


    4.5. La Cinquième Symphonie Op.47

1913-1914. Sans précision sur le programme, on s'accorde pour y reconnaître des éléments alpestres et c'est pourquoi elle est parfois surnommée « De la Montagne ». Dans la tonalité significativement bucolique de fa majeur (je ne vous fais pas l'outrage de vous rappeler Vivaldi, la Pastorale & Cie), elle est dédiée, comme la Deuxième, à sa femme.


    4.6. La Sixième Symphonie Op.48

Il s’agit, de son propre aveu, de « la première de mes œuvres de guerre ». Composée de 1915 à 1918 (oui, longuement car nécessairement entre deux séances d’organiste si pas de mobilisation). Elle emploie un ténor solo, des chœurs en grand nombre, un grand orgue et un grand orchestre.

Commentaire DLM

L’œuvre se fonde très largement sur les chœurs, et le ténor n’intervient que dans la seconde moitié de la seconde partie de l’œuvre, peu avant la conclusion. Les deux parties cumulées durent un peu moins d’une heure.
Le livret est rédigé par Tournemire lui-même, d’après les psaumes de Jérémie, Esaïe, Osée et Jean. Toute l’œuvre est conçue en tension autour de ces textes, avec de grandes ponctuations orchestrales dans le goût d’un Déluge de Saint-Saëns un peu plus instable harmoniquement. La couleur de l’ensemble rappelle considérablement, en réalité, les cantates du Prix de Rome de Ravel. A la fois cette limpidité encore romantique du propos, et une forme d’intranquillité latente, qui peut se déchaîner à tout instant – exactement comme lorsque le Barde porte-glaive interrompt le badinage insensé de Braïsyl. On y retrouve le même ton, le même lyrisme – et même des accents de Daphnis, lorsque, au terme de l’œuvre, le chœur perd le langage, ne poussant plus que des « a » extatiques dans le tonnerre de décibels de la fin.

Les deux parties, chacune divisée en plusieurs sections, telle une symphonie, mais sans aucune interruption à l’intérieur de chacune d’elles, développent comme souvent dans la musique symphonique de Tournemire des motifs répétés cycliquement et déformés, à la manière de César Franck, mais avec une subtilité et une grâce tout autres – et pas seulement du côté de l’orchestration. Quelques interludes déploient des miroitements debussystes saisissants qui attestent du cheminement (certains motifs sont même proches de Petrouchka, mais c’est à Daphnis qu’on pense le plus volontiers) vers la Huitième Symphonie, de ton bien plus spécifiquement français que les précédentes
La première partie contemple la dévastation du pays, tandis que la seconde emploie une traduction française du célébrissime psaume De profundis clamavi, où l’espérance en ce Dieu qui sauva déjà Israël est proclamée. Passée la moitié de la seconde partie, le ténor entre pour confirmer cette espérance en prononçant des paroles du Christ : « Je suis venu dans le monde, moi qui suis la lumière », et achevant ainsi : « Je vous donne la paix, je vous donne ma paix », le tout ponctué (et conclu) par des glossolalies en « a » du chœur.

L’œuvre, si on passe sur des mesures finales tonitruantes qui évoquent du Mahler mal compris, est très bellement orchestrée, avec des recherches de couleur, dans les modes de jeu des cordes (beaucoup de surprises écrites en pizzicato), dans l’usage colorant des bois, dans la présence très important des cuivres pour des configurations dynamiques piano. Au milieu de la seconde partie, une impressionnante apparition subito de l’orgue alors que l’orchestre se réduit et que semble s’ouvrir un abîme – ou s’illuminer le Ciel.
Le ton est farouchement épique, avec la déploration collective et combattive de la première partie « Nous souffrons au dedans de nos cœurs », mais aussi les interludes passionnés de Seconde Partie, qui disposent, avec un langage plus « moderne » cependant, du souffle des meilleurs passages du Roi Arthus de Chausson – un Chausson qui a entendu Richard Strauss.
Le mélange d’affliction et de combattivité – plus que de religiosité – qui parcourt l’œuvre lui donne une saveur toute particulière, et le relief procuré par l’ajout des chœurs et du sens est tout à fait délectable. Les interludes orchestraux, eux aussi, tirent toute leur force de ce contexte en exploitant un lyrisme qui, paradoxalement, transparaît moins dans les parties chantées.

Côté interprétation, on est surtout stupéfait par la clarté de la diction d’un chœur épique aux voix presque naturelles, peu vibrées, mais parfaitement en ton. L’intelligibilité, sur un texte pourtant arrangé par Tournemire, est quasiment totale, et c’est là un tour de force qu’on se plaira à louer encore et encore.
L’enthousiasme insufflé par Pierre Bartholomée est tout à fait communicatif, et nous lui en rendrons grâce, surtout que l’Orchestre Philharmonique de Liège semble parfois un peu prudent dans une partition totalement méconnue et manifestement difficile pour lui.
Comme Daniel Galvez-Vallejo a vite perdu sa voix à la douceur inimitable ! Ici, le timbre est assez nasal, un peu aigre, mais on retrouvera toujours la fraîcheur de ton qui le caractérise immanquablement.
Résultat parfaitement enthousiasmant. Chapeau et grand merci à la curiosité des interprètes !


(chez Valois)


(chez Naïve)


La suite.


    4.7. La Septième Symphonie Op.49, « Les Danses de la Vie »

Composée de 1918 à 1922, elle dure tout de même soixante-quinze minutes environ (contre une trentaine pour la plupart des autres, Sixième exceptée). En cinq parties. Tournemire en envisageait une représentation scénique.


    4.8. La Huitième Symphonie Op.49, « Le Triomphe de la Mort »

Composée de 1920 à 1924, elle est la dernière symphonie de Tournemire, composée à la mort de sa femme avec la dédicace suivante : « Pour ma femme à jamais dans les hauteurs ».

Commentaire DLM

Une œuvre très surprenante, en cinq mouvements attacca, qui se veut sombre mais qui n’échappe pas aux couleurs optimistes par réflexe de Tournemire. L’usage des bois est prédominant (dont des réponses de saxophone), et surmonte les abîmes de profondeur des cordes, qui vibrent dans l’extrême grave la certitude du trépas. Par moment, certains unissons étranges rappellent le Prélude de Fortabelsen/Antichrist de Langgaard.
La structure est comme de coutume fondée sur des motifs repris, mais la continuité semble plus difficile à saisir, fondée sur des pépiements et des échos, tandis que les motifs eux-mêmes paraissent scandés jusqu’à l’obsession, se contentant de changer d’aspect ou simplement de pupitre.

Sans doute la symphonie la plus française de ton de Tournemire, la plus énigmatique aussi, avec des bribes de chants populaires à la Le Flem qui émergent sur cet océan de déploration presque badine. Très surprenant.


Couplée avec la Troisième dans le disque Marco Polo. Voir ci-dessus.


Ajoutons que toutes les versions Almeida sont très réussies, fort bien mises en place, dans une prise de son tout à fait claire.


5. Œuvre théorique

Charles Tournemire a également écrit une biographie de César Franck (Ed. Delagrave, Paris 1931), un Précis d’exécution, de registration et d’improvisation (Eschig, Paris 1936) et une Petite méthode d’orgue (parution posthumen, Eschig, Paris 1949).


Faut-il ajouter que je vous invite à sa découverte ?


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Commentaires

1. Le jeudi 28 décembre 2006 à , par Bra :: site

Je connaissais l'oeuvre pour orgue, absolument pas les symphonies... Il va falloir que je trouve ça, que j'écoute avec grande attention !

2. Le samedi 30 décembre 2006 à , par DavidLeMarrec

Merci Bra, oui, ça en vaut la peine. Tente la Sixième, qui est véritablement originale, c'est réédité pas trop cher chez Naïve. Je ne l'avais trouvée que hors de prix chez Valois (d'occasion), lorsque j'avais voulu l'écouter, mais je ne savais pas avant de rédiger ces commentaires que ça avait été réédité.

3. Le dimanche 31 décembre 2006 à , par Bra :: site

Merci pour cette précision, je note !

4. Le lundi 1 janvier 2007 à , par Inactuel :: site

merci pour cette note très complète et qui donne envie de découvrir plus à fond M. Tournemire.
Et tous mes voeux pour cette nouvelle année!
D.

5. Le lundi 1 janvier 2007 à , par DavidLeMarrec

Merci D., et également tous mes voeux ! Que les camusiens enragés ne viennent plus vous chercher des crosses !

Par ailleurs, je renouvelle ma proposition d' "avant-première", je n'aurai qu'à la dupliquer ici le moment venu, parce qu'on n'est pas encore rendu au bout de la série !

6. Le mardi 2 janvier 2007 à , par Inactuel :: site

merci.
Ce camusien était bien éloigné des préceptes du maître (politesse, in-nocence, ...). A tel point que je doute sérieusement qu'il le soit.
Proposition acceptée avec joie !
D.

7. Le mercredi 3 janvier 2007 à , par DavidLeMarrec

Ah, l'éternelle trahison par les disciples, malédiction du penseur.

Par courriel ou chez vous, à votre convenance. Ce ne sera qu'une petite suite d'indications assez brèves, ne vous réjouissez pas trop vite !

8. Le jeudi 4 janvier 2007 à , par Inactuel :: site

Par courriel, c'est parfait ! Il est sur le site Inactuel (en haut à gauche).
D.

9. Le jeudi 4 janvier 2007 à , par DavidLeMarrec

Parfait ! Je m'en charge donc.

10. Le samedi 8 mars 2008 à , par Morloch

Je viens de voir une programmation Tournemire ce soir à la Cité de la Musique, la 7 ème symphonie par le CNSM, uniquement les 2 premiers mouvements, avec ensuite le concerto pour orgue de Poulenc et l'Ascension d'Olivier Messiaen.

Me tente. Je vais voir si je craque.

11. Le samedi 8 mars 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Coucou Morloch !

La Septième est assez réussie, même si ce n'est pas celle que je préfère (c'est la Sixième, comme tu l'auras sans doute compris...).

Je ne sais pas ce que peut produire un orchestre éphémère comme celui du CNSM, mais le programme est vraiment intéressant.

Tu nous raconteras !

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David Le Marrec


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