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A la découverte du LIED, un mode d'emploi - III - Robert SCHUMANN

Le moment de préciser que notre approche est en réalité globablement chronologique.

Principes de la mise en musique chez Schumann. Les duos. Les cycles.



3.4. Robert Schumann

Robert Schumann est le second compositeur le plus joué et le plus enregistré dans le lied, et je gage même que son Dichterliebe ("Amour(s) du poète", sur des textes de l'Intermezzo de Heine), adaptable à toutes les voix (sauf les basses), valorisant pour le pianiste, sur textes célèbres et de longueur moins exigeante, est sans doute le cycle le plus fréquemment exécuté au concert.

Pourtant, si l'époque et le style musical peuvent paraître, de loin, semblables à Schubert (car de loin, rien ne ressemble à un lied qu'un poème joué avec chanteur/piano - un lied), l'attitude de Schumann face à la mise en musique de ces textes est profondément différente.

A partir de Schumann (du dernier Schubert, en réalité), les formes strophiques ne sont plus utilisées - Fanny et Félix Mendelssohn seront les derniers à en faire un usage régulier.

A noter, pour Schumann, on compte avec les numéros d'opus, ce qui ne facilite pas toujours les choses, surtout lorsqu'il s'agit de groupes hétéroclites. Ils existent chez Schubert (et figurent seuls en tête des éditions Peters), mais ne sont que peu employés depuis l'élaboration du catalogue Deutsch.


1. Principes de la mise en musique chez Schumann

On parle souvent de l'émancipation du piano chez Schumann. Ce n'est pas faux, mais c'est inexact puisque, on l'a vu, il joue déjà chez Schubert un rôle déterminant : phénomènes d'introduction ou d'écho, suggestion du décor... Néanmoins, Schumann donne une plus grande autonomie à l'accompagnateur, à qui il confie une partie largement indépendante, plus virtuose, un peu sous forme d'un prélude pour piano seul. A la fin du Dichterliebe ou de Frauenliebe und Leben ("L'amour et la vie d'une femme", sur des textes de Chamisso), le piano procède à la "remontée" de thèmes antérieurs, et conclut seul, dans une coda autonome d'une minute environ.

L'écriture vocale, réclamant souvent une étendue moindre, est généralement assez sobre et lyrique, loin des ruptures schubertiennes. Schumann, très clairement, s'inscrit dans une visée de continuité du discours musical.

Le traitement du texte musical est également différent. On pourrait parler d'une certaine abstraction. Schumann traite le texte poétique dans sa globalité. Il n'est pas question d'individualiser les strophes (sauf besoin évident), de ménager des contrastes expressifs fulgurants : chez Schumann, le texte est une entité autonome, un monde à part, avec ses procédés et ses couleurs propres. Procédés qui la plupart du temps se maintiennent jusqu'à la fin de la pièce.
Schumann apparaît moins sensible au mot poétique qu'à son sens. Là où Schubert explorait le moindre recoin expressif du texte, jusqu'au décousu (dans sa jeunesse), Schumann s'empare d'un esprit d'ensemble, sur lequel il pose sa musique - le texte s'y fondra ensuite, sans réelle modulation expressive interne. Bien sûr, il y a de nombreuses formes ABA, mais guère plus.

Le piano joue donc sa partie, et le texte se déroule indépendamment, d'une traite, dans l'esprit choisi.


2. Les duos

Schubert avait écrit de nombreuses oeuvres incluant un choeur ou un dialogue (Antigone und Oedip, Shilrik und Vinvela, Eine alstchottische Ballade, Adieux d'Hector et Andromaque, etc.). Mais Schumann (de même que Mendelssohn) emploie parfois le duo. Chanté de façon homophonique (même rythme pour les deux parties), souvent à la sixte - prévu pour deux femmes ou pour voix de femme et ténor. C'est un début pour un genre assez développé.

Par exemple :
- Quatre duos Op.34 ;
- Quatre duos Op.78 ;
- Tragödie III
.


3. Les cycles


Les cycles, par leur cohérence, sont toujours la voie privilégiée pour aborder le lied. Chez Schumann, comme chez Brahms, les lieder sont publiés par groupes, mais tous ne sont pas cohérents.

On peut donc citer comme cycles :

- Le Liederkreis Op.24 sur des textes de Heine.
=>Plus lumineux que de coutume, ce Schumann surprend et séduit ; parfois enregistré, mais peu donné.
- Les Myrten Op.25.
=>Contient notamment les célèbres Widmung et
Du bist wie eine Blume. Le cycle complet, assemblage de poètes divers, est rarement donné.
- Le Liederkreis Op.39 sur des textes d'Eichendorff.
=> Considéré à juste titre comme une forme d'apogée du lied romantique. Les poèmes riants d'Eichendorff servent de cadre à un épanchement très communicatif. Voisinent des réussites absolues (Waldesgespräch, Mondnacht, Auf einer Burg, Frühlingsnacht) avec des textes que je trouve vraiment dénaturés par la mise en musique (Schöne Fremde, qui abandonne le mythe et l'émerveillement pour une ritournelle plus commune). C'est aussi ce qui arrive avec Der Schatzgräber, lied isolé d'après Eichendorff, très amoindri par sa mise en musique. Néanmoins, à ce peu d'exceptions près, ce Liederkeis Op.39 constitue un monument incontournable de l'histoire du lied.
- Frauenliebe und Leben Op.42 (
"L'amour et la vie d'une femme", textes de Chamisso).
=> Textes mièvres (y compris dans la langue originale), mise en musique gracieuse, avec de grands moments, surtout la rencontre et la mort. Cheval de bataille des voix féminines. [Entendre Kathleen Ferrier, inapprochable, et plus récemment Bernarda Fink, dans un style plus épique.]
- Dichterliebe Op.48 ("Amour(s) du poète", textes tirés de l'Intermezzo de Heine).
=> Le cycle le plus exécuté, une collection de miniatures de tonalités diverses, autour du discours d'un amoureux éconduit. Fausse joie, amertume, ironie mordante, affliction, désespoir cynique se succèdent, servis un par un (à la façon de Schumann), mais avec une grande efficacité. Le piano joue sa pleine indépendance, et entretient volontiers, à la fin de certaines pièces, des échos thématiques.
- Gedichte der Königin Maria Stuart Op.135 ("Poèmes de la reine Marie Stuart").
=> Les poèmes déchirants de Marie Stuart, notamment l'Adieu à la France, l'adresse à Elisabeth Ière, l'Adieu au monde...
- Et j'ajoute pour les pressés la minuscule trilogie Tragödie I, II & III (Heine).
=>Une série de trois lieder qui se font suite. Etonnant.

Voilà pour ce maillon incontournable que constitue Schumann.



Pour d'autres textes sur Schumann, voir notamment la section « Poésie, lied et lieder » (Waldesgespräch, par exemple).


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Commentaires

1. Le mercredi 17 octobre 2012 à , par Mathieu

Bonjour David,
J'ai une question à propos de cette phrase que tu as écrite:

"son Dichterliebe ("Amour(s) du poète", sur des textes de l'Intermezzo de Heine), adaptable à toutes les voix (sauf les basses)"

Pourquoi le Dichterliebe ne serait-il pour "chantable" par une voix de basse? Il suffit de transposer. Et par exemple, Matthias Goerne qui est baryton-basse, il me semble, le chante très bien et n'a pas de problèmes pour les notes aigues, meme dans le "Ich grolle nicht". Donc une basse en transposant peut-etre un ton plus bas devrait y arriver aussi, non?
Ou bien cette interdiction est-elle liée à une tradition d'interprétation?

Et aussi "Gedichte der Königin Maria Stuart Op.135 ("Poèmes de la reine Marie Stuart").":
Est ce que ce sont des poèmes écrits par Marie Stuart elle-meme?? Ou bien par un poète racontant l'histoire de Marie Stuart?

Désolé pour mon inculture...

Bonne journée!

2. Le mercredi 17 octobre 2012 à , par David Le Marrec

Bonjour Mathieu !

Oui, c'était sans doute un peu allusif de ma part. Les voix de basse, qui sonnent naturellement robustes, se prêtent en général assez mal au lied : soit elles transposent peu et sont en difficulté dans l'aigu (cas que je n'ai cela dit jamais entendu), soit elles transposent beaucoup et sont alors dans une partie de la tessiture très homogène, qui empêche grandement la tension et la demi-teinte.
Et le caractère ironique de Die Dichterliebe, avec une voix de basse, je n'y crois pas trop.

Goerne est de toute façon un baryton (grave, mais pas baryton-basse), il a donc cette flexibilité et cette coloration qui permettent de chanter de façon expressive le lied.

Je crois que, de tous les enregistrements et retransmissions que j'ai écoutés, je n'ai jamais entendu un récital de lied convaincant par une basse.

Ce sont donc des contraintes physiologiques, d'une certaine façon. Et puis la tendance à transposer trop bas, qu'on constate aussi chez les barytons.

--

Les poèmes de Marie Stuart sont bien de Marie Stuart, à l'origine écrits en français. Regarde par exemple l'Abschied von der Welt, c'est un sonnet qui est la traduction par Gisbert de celui-ci.


Bonne journée à toi !

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David Le Marrec


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