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Emplois vocaux : les critères objectifs & les « voix du rôle »


Les amateurs d'opéra discourent à l'infini sur les questions de voix du rôle. Untel a-t-il le droit de chanter Telrôle, etc.

Pourquoi ?

Parce qu'il existe la tradition, et quantité de témoignages sur les créateurs de rôles souvent écrits sur mesures pour une flexibilité, une puissance, une couleur particulières. Je ne suis personnellement pas convaincu de la possibilité de remonter ainsi le temps avec exactitude, mais il est un fait que la voix du rôle reste une préoccupation majeure pour les chanteurs (et même chez ceux qui n'ont pas l'ambition de la voie professionnelle).

D'où la question du jour : pourquoi Tito Schipa ne peut-il pas chanter Tristan ?


Tessiture sintetiche avec couleurs, du professeur Gaetano Scarano. Rome 2000.


Ces dogmes largement indiscutés semblent faits pour donner envie à tous ceux qui ne se satisfont pas des arguments de l'authenticité, ou des impératifs esthétiques supposés, de découvrir ce qui empêcherait, concrètement, Jean-Paul Fouchécourt de faire Otello.

Les classifications des voix varient selon les époques, les pays, les genres abordés, et même d'une personne à l'autre (difficile de trouver deux personnes avec exactement la même nomenclature !) - et je ne les trouve pas vraiment pertinentes, car très souvent démenties, et incompatibles entre elles. J'aurai l'occasion de parler en particulier de la Fach allemande, conçue pour le recrutement dans les théâtres, et qui ne recoupe pas du tout la réalité des partitions, des styles et des exigences vocales.

Je crois qu'on peut isoler trois paramètres relativement objectifs, qui permettent de justifier ou d'infirmer, selon les cas, ces classements conçus a priori.

La tessiture

Le plus simple de ces paramètres, et compris de tous, tient dans l'étendue (notes extrêmes) et la tessiture ("centre de gravité") du rôle. Une voix qui n'a pas les notes du rôle (étendue) ou qui se trouve en difficulté dans la zone la plus utilisée de la partition (tessiture - comme le serait une partition de basse écrite sans cesse entre l'ut 3 et le fa 4, ou de ténor demeurant essentiellement entre le sib 1 et le la 2) ne peut pas ou ne doit pas en principe le chanter.

La puissance

La seule raison objective qui interdit à un ténor léger de chanter les wagnériens réside en réalité dans la puissance. Les rôles dramatiques doivent rivaliser avec un orchestre sonore : il faut donc que le métal (harmoniques formantiques de la voix), la projection et le volume soient suffisants pour être entendus.

Mais pour des rôles peu concurrencés par l'orchestre, comme Otello de Verdi (ponctuations très sonores, mais rarement en même temps que le chanteur), ou chez Wagner Tannhäuser, Lohengrin, Walther, Siegmund, voire Parsifal, il serait en réalité techniquement possible d'engager des chanteurs beaucoup plus légers que les habitués de ces rôles (pas des ténors légers, qui s'étoufferaient dans le grave, mais des lyriques de format moyen, assurément).

La couleur

Ce dernier paramètre n'est pas mesurable comme les autres, mais on peut plus ou moins s'entendre sur ce qui est une voix claire ou sombre, un son léger, lyrique ou dramatique.

Il est en réalité optionnel (une voix étroite bien projetée dans le nez peut être beaucoup plus sonore qu'un dramatique un peu étouffé), mais il est important pour la crédibilité dramatique des personnages : on imagine mal un Otello à la voix étroite, incapable d'éclats ou de noirceur. On ne voudrait pas non plus d'un Siegmund galant, dont l'ardeur aurait la grâce distanciée d'un héros lullyste.

Mais il entre dans ces choix une très large part de subjectivité, puisque concrètement, rien n'empêcherait d'outrepasser ce paramètre - c'est plutôt une question de style (les grandes déclamations dans le médium serait molles avec une voix trop légère ou aiguë, les délicatesses sonneraient trop empesées avec un format trop large) et de goût personnel.

En ce qui me concerne, étant particulièrement sensible à la clarté d'articulation, j'ai tendance à aimer les rôles larges chantés par des formats plus légers ; d'autres au contraire recherchent les rôles prévus pour petits formats lorsqu'ils sont chantés avec des voix plus glorieuses. Certains ne supporteront pas d'entendre des wagnériens dans Bach ou Haendel, d'autres souffriront difficilement des voix trop claires ou mixées dans le "grand répertoire" romantique.

En dehors de ces trois critères, les autres arguments sont en réalité des positions de principe, qui n'ont pas vraiment de fondement autre que "moral", "historique" ou "idéologique" - en tout cas pas musical. Il ne faut pas parce que ce n'est pas bien, parce que ce n'est probablement pas comme lors de la création, parce que ça a toujours été comme ça, mais en réalité l'exploration des enregistrements réalisés au cours du vingtième siècle montre la diversité incroyable des typologies vocales possibles et opérantes pour un même rôle.


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Commentaires

1. Le mardi 12 février 2013 à , par malko

Pour la conclusion, j'ai un doute : est-ce si indifferent de savoir quelle voix parmi les cantatrices de l'époque a choisi Massenet pour Thaïs (etc.) ?

2. Le mercredi 13 février 2013 à , par David Le Marrec

Bonsoir Malko,

J'avoue que cela ne me tourmente pas trop en plein été à l'heure de la sieste, mais oui, ce n'est pas dénué d'intérêt. C'est plutôt son caractère nécessaire, sa prise pour seule mesure et seul idéal (ce qui me paraît absurde, vu l'insatisfaction de bien des compositeurs vis-à-vis du niveau des musiciens de leur lieu et temps) qui me semblent discutables, pour ne pas dire erronés.

Mais on peut tout à fait soutenir qu'il faut se conformer absolument aux profils vocaux des origines, cela n'enlève rien à mon propos : techniquement, si ces trois paramètres sont remplis (et même les deux premiers), rien n'empêche concrètement de chanter les parties concernées.

3. Le mercredi 13 février 2013 à , par malko

J'aimerais que ce soit déja l'été, quelque soit l'heure.

4. Le mercredi 13 février 2013 à , par David Le Marrec

Prudence, le printemps quelquefois est moins doux qu'il ne semble.

5. Le dimanche 25 mai 2014 à , par Sandrine

Fouchécourt ne pourrait pas chanter Otello pour deux raisons essentielles : c´est un ténor aigu alors que le rôle demande un ténor de type grave dramatique, voire un baryténor .
La deuxieme raison concerne la couleur qui doit, pour que le rôle soit convaincant, être relativement sombre . A ce niveau, même Pavarotti malgré toute sa puissance, n´avait pas la voix pour Otello . D´ailleurs, je me demande qui est ténor grave dramatique depuis Vickers ? Peut-être Galouzine s´en rapproche le plus ?
Kaufmann a certes une couleur sombre, barytonnante, mais il ne semble pas avoir un volume assez imposant pour un tel rôle . Même constat pour Domingo dont la voix oscille entre ténor et baryton mais qui ne paraît pas avoir le volume d´un vrai dramatique ....

6. Le dimanche 25 mai 2014 à , par DavidLeMarrec

En termes de notes, Fouchécourt a toutes celles d'Otello. C'est bien la couleur (et le mordant) qui fait la différence. Et, surtout, le seul critère objectif : la puissance. Fouchécourt ne passerait pas bien au-dessus des déchaînements cuivrés de l'orchestration à la truelle de cet opéra.

Le baryténor est un type de voix bien spécifique (des ténors courts ou des barytons étendus, ce qu'on a appelé à rebours, avec une couleur plus claire, le baryton-Martin un siècle plus tard), qui se trouve dans une période bien définie (début XIXe). L'Otello de Rossini, pourquoi pas, l'Otello de Verdi, non.

Pavarotti n'avait pas une voix particulièrement puissante, en fait : elle était surtout bien focalisée. Il utilisait beaucoup les sinus piriformes pour donner son ouverture lumineuse, ce qui est au détriment de la pure puissance d'autres voix plus dramatiques.
Il n'empêche, je le trouve extraordinairement convaincant en Otello : ce n'est pas le plus dément ni le plus violent, mais en plus du chant parfait, la diction est expressive, et vu comme la musique s'emballe, cela suffit amplement. Une des incarnations que j'aime le plus. Sur le papier, ça ne devrait peut-être pas, mais dans les faits, ça a convaincu pas mal de monde.

Pour les ténors graves, il suffit de regarder la liste des Siegmund et Lohengrin des vingt dernières années, ce n'est pas très compliqué. Vickers a d'ailleurs beaucoup d'aigu, c'est un vrai dramatique, mais pas forcément si grave que cela. Galouzine, effectivement, la couleur est spectaculairement barytonnante (voire dépareillée ou terne, suivant comment on regarde la chose).

Pour Kaufmann, je ne l'ai entendu en vrai que dans le lied, donc je ne peux pas vraiment juger. C'est une voix puissante qui projette très bien, mais je ne suis pas sûr effectivement qu'elle ait l'éclat trompettant (ce que les italiens appellent le squillo) pour chanter les Otello ou les Siegfried les plus tonitruants. Il en a les moyens néanmoins ; pas forcément idéaux pour Bastille, mais pour un théâtre à l'italienne standard, ce doit être largement suffisant.

Enfin, pour Domingo, détrompez-vous... même ces dernières années dans les rôles de baryton, la voix remplit les salles mêmes difficiles. En retransmission, on peut croire que c'est engorgé et forcé, mais en salle, la facilité de la projection déconcerte. Et je ne l'ai pas entendu dans ses grandes années, ça devait vraiment faire trembler les murs – et expliquer, en plus de sa couleur idiosyncrasique et de son tempérament scénique généreux, ses succès phénoménaux.

7. Le mardi 3 juin 2014 à , par Sandrine

Bonjour David, je partage votre avis concernant les couleurs au niveau vocal : par exemple, Bartoli a sûrement les notes pour pouvoir chanter Dalila mais elle n´en a ni la couleur dramatique ni la puissance . Je crois me souvenir, corrigez moi si je me trompe, que son volume en live n´est pas des plus costauds .

Pour l´Otello de Verdi, je pensais baryténor non pas par rapport au rôle scénique lui-même mais parce que j´avais entendu sur Youtube un baryton chanter Non miu tema et tout baryton qu´il était, le résultat était vraiment intéressant . Apres, il s´agissait peut-être d´un baryton aigu, donc plus á l´aise dans la partie haute de son registre mais c´est pour dire qu´Otello de Verdi peut-être chanté par un homme qui n´est pas ténor physiologique sans que l´émotion en perde de sa valeur .

8. Le mercredi 4 juin 2014 à , par DavidLeMarrec

Il semble que ça varie selon les soirs et les salles, les opinions divergent en tout cas sur sa projection – pour ma part, la seule fois où je l'ai entendue, je l'ai trouvée minuscule (et pourtant, j'aime avant tout les petites voix...). Une chose est sûre, elle n'est pas puissante – pour la projection, il y a débat.

Niun mi tema n'est pas un problème pour un baryton, en revanche tenir la tessiture d'Esultate, ou des imprécations de la fin du II, c'est une autre affaire. De la même façon, le récit d'Alvaro dans la Force du Destin est chantable par une basse (à part peut-être le sol final)... il en va tout autrement pour le rôle complet.

Cela n'empêche pas qu'on puisse faire des expériences très stimulantes : le baryton Adrian Eröd a récemment chanté Loge sur scène à Vienne... et c'était suffocant de beauté, tout juste entendait-on un peu plus nettement le passaggio que chez un ténor.

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