Carnets sur sol

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Wagner : Siegfried - Bastille - Ph. Jordan / Krämer


On esquisse un mot, puisqu'on y est allé.

Tout à fait inutile, vu tout ce qui a été dit sur ces représentations en particulier et sur Wagner en général, mais je suis chez moi et je fais ce que je veux. J'aurai tout de même quelques remarques anecdotiques sur l'ouvrage et, concernant l'interprétation, un petit rectificatif à apporter sur ce qui a été dit sur Kerl.

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Sur l'oeuvre

Il est difficile, particulièrement en salle, de ne pas être frappé par les parentés avec les autres oeuvres de grande maturité de Wagner : lorsque Wotan s'éloigne au II, on entend le récit de Gurnemanz ("Titurel, der fromme Held"), lorsque Siegfried joue du pipeau, on entend la "trompette en bois" du final de Tristan, lorsque Siegfried arrive sur le rocher enchanté, on entend les violons rêveurs des Meistersinger.

Lorsqu'on entend l'oeuvre pour la première fois en salle, on est assez admiratif (indépendamment de l'incontestable complexification du langage harmonique et rythmique, de la sophistication de l'orchestration) de l'intégration bien plus fine des leitmotive, devenus très nombreux et constituant le discours plus qu'ils ne le ponctuent. Parfois simultanés, parfois évoluant de l'un vers l'autre... et donc la correspondance à tel ou tel concept n'est pas toujours aussi évidente qu'il y paraît !

Indépendamment aussi de la musique magnifique, je trouve tout de même ces opéras wagnériens trop longs : avec une telle densité, donner l'acte III seul suffirait tout à fait. Le poème de Siegfried étant de surcroît particulièrement lent (et mauvais...), on souffre un peu en contemplant l'art du ressassement de Wagner : typiquement, il ne développe jamais une idée, ne la fait pas miroiter, mais se contente de la rabâcher, pendant la scène entière, voire au delà.

Suite de la notule :

On pourrait cela dit sans doute rendre le résultat raisonnablement vivant avec une direction d'acteurs très active et inventive. Il y aurait par exemple beaucoup de choses à développer dans la relation malsaine qui mène à l'odieux parricide sur Mime. Günter Krämer a bien essayé en inventant un profil à Mime (l'homosexuel ami de la famille que Siegfried, garçon assez conservateur, exècre cordialement), mais les trouvailles demeurent ponctuelles et pas spécialement en profondeur de ce que sous-tend le texte.

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Sur la mise en scène

Elle n'est pas désagréable, et la direction d'acteurs est suffisante.

Néanmoins, contrairement aux autres volets qui m'avaient séduit, et conformément à mes craintes :

La représentation manque sérieusement de souffle épique (j'en ai même regretté Schenk, ici et là...) : Mime "inverti", la rencontre de famille à l'acte III qui se passe sans décor, et jouotant sans enjeu autour de la lance de Wotan (certes, ça occupe, mais est-ce réellement un joujou ?)...

Beaucoup d'incohérences entre les volets : les guerriers de Wotan pansés par les walkyries sont devenus des servants de Fafner, Brünnhilde n'est plus sous sa table, mais dessus et au milieu d'un escalier, le cadavre de Siegmund (qu'on croyait voir mais qui était Wotan assoupi - pourquoi, alors qu'il vient de partir ?) a disparu... En fait, Brünnhilde se retrouve assoupie au Walhalla, en pleine gloire, surveillée par l'armée de héros, ce qui est une lecture explicitement à rebours du texte - dont je ne vois pas véritablement la plus-value.

Plus fort encore, des contradictions entre deux scènes consécutives ! Que Brünnhilde contemple mélancoliquement les fragments brisés de la lance de Wotan, qui annoncent la fin du monde qu'elle a connu, c'est beau. Le problème est que dans le livret ET dans la mise en scène de Krämer, Wotan les a ramassés avant de partir... Certes, si Brünnhilde est au Walhalla, on peut imaginer qu'en rentrant à la maison Wotan a posé par terre les fragments crottés pour ne pas salir le plancher de Fricka, mais on voit bien que la chose reste un peu confuse...

Cela dit, sur la durée, la mise en scène fonctionne plutôt bien. Elle n'abîme pas trop l'oeuvre, même si elle ne la magnifie pas vraiment.

Il y a même le moment de l'invocation d'Erda qui est particulièrement réussi : indépendamment de l'idée de la bibliothèque (pourquoi pas), le jeu de scène autour de la table, avec cette lectrice aveugle, tourmentée par Wotan, est assez prenant - alors que la scène est écrite de façon extrêmement statique. La première fois que je la vois réussie, et excellemment réussie encore !

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Sur l'orchestre

Remarquable exécution. Entre l'évolution de l'orchestre prévue par la partition depuis Walküre, l'amélioration de Philippe Jordan et mon placement idéal, on entendait parfaitement les détails (en certains endroits, le qualificatif de "chambriste" n'était véritablement pas galvaudé). Toute cette musique se déroulait avec une évidence qui mérite des éloges. Et sans la mollesse des deux premiers volets, qui manquaient un peu de relief dans la salle (alors que c'était la plus belle direction imaginable à la radio - une direction pas tout à fait adaptée à la salle, donc).

Toujours attentif aussi à ne pas couvrir les chanteurs, ce qui était d'autant plus nécessaire vu les formats vocaux choisis.

Donc un réel progrès, parce que le résultat perçu était bien plus prenant.

Au chapitre des faiblesses (pour qu'on me croie quand je dis du bien : je les ai remarquées), quelques violons en harmoniques qui ne m'ont pas paru justes (à un moment), un décalage flagrant dans le solo très exposé des premiers violons lors de l'ascension du rocher, et des cuivres dans l'ensemble légèrement durs (mais pas bruyant ni cassant, il s'agit simplement d'un type de son français qui ne ressemble pas à ceux plus flatteurs des germaniques ou américains). Tout cela était parfaitement véniel, d'ailleurs.
Pour la première fois, j'ai été très favorablement impressionné par le pupitre de bois dont on dit quelquefois le plus grand bien et qui ne m'a pas toujours paru le plus superlatif de l'orchestre.
Mais si on parle des choses importantes seulement et de la qualité de l'exécution dans l'absolu, c'est assez irréprochable et tout à fait inspiré, donc ces détails ne servent guère qu'à faire mousser celui qui les relève...

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Sur la distribution vocale.

Sans surprise, dominée par Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime), la voix de loin la mieux projetée. Dominée, non pas, Pour un spécialiste des rôles de caractère, il fait cependant le choix d'une exécution très lyrique de son rôle, sans effets traditionnels. Ca soulage, mais c'est aussi un peu moins vivant à la scène. La quadrature du cercle a déjà été réalisée par Graham Clark et dans une moindre mesure par Heinz Zednik, à la fois exacts sur les hauteurs écrites et tout à fait histrioniques.
Ablinger-Sperrhacke, que je voulais absoluement entendre, s'est révélé amplement à la hauteur de ses mérites habituels, je suis ravi de voir qu'il s'installe durablement à Paris.

Autres (très) grandes statisfactions :

  • Elena Tsallagova, admirable oiseau, légèrement charnu et étrange, excellemment projeté même depuis la coulisse,
  • Katarina Dalayman, Brünnhilde ambrée mais lumineuse, vocalement ample et glorieuse, mais raffinée, une forme d'idéal,
  • Stephen Milling pour Fafner, voix très ample, belle, timbrée,
  • Qiu Lin Zhang, Erda la plus cotée du marché, un contralto dense et assez fruité pour une wagnérienne, avec une vraie majesté qui n'est pas inexpressive.


On peut s'arrêter plus durablement sur quelques autres interprètes plus sujets à discussion.

Concernant Peter Sidhom, excellent Alberich dans Rheingold, la voix semblée assez fatiguée, et devait manquer dans l'absolu de mordant et d'éclat pour ce volet. Dans Götterdämmerung, ce devrait être tout à fait adéquat en revanche. L'émission n'est pas tout à fait optimale (comme un peu rentrée dans la gorge plus que libérée sur le souffle ou dans les résonateurs - comme impression), et il est possible qu'il se fatigue davantage qu'un autre.

Juha Uusitalo sonne étrangement, un peu à la Robert Dean Smith : son timbre (bien moins intéressant cela dit) est en grande partie absorbé par l'orchestre, mais il demeure un réseau d'harmoniques métalliques (bien plus dynamique que chez RDS) qui le rendent audible en permanence. Il ne sonne pas réellement comme un baryton-basse, plutôt comme un baryton central robuste, mais relativement clair pour un wagnérien, même pour le Wanderer plus aigu et lyrique que les deux précédents avatars de Wotan. Le changement est très agréable, d'autant que la voix sonne très différemment, plus grosse et sombre, en retransmission.

Enfin Torsten Kerl, dont on a lu beaucoup de mal lors des premières représentations, mal qui n'est pas tout à fait justifié. On peut concéder que la voix dispose d'un éventail dynamique limité, ce qui l'empêche de varier les couleurs (mais cela, combien de Siegfried l'ont fait, même parmi ceux qui avaient quatre fois son volume ?), et rend sa scène de la Forge très facilement concurrencée par l'orchestre.
C'est qu'en réalité on a fait le choix de distribuer un format de dramatique germanique assez lyrique pour un Siegfried (Kerl a excellé dans Paul de la Ville Morte). Cela empêche donc certains éclats. En revanche, la voix est toujours assez belle et surtout on n'y trouvera aucune tricherie. La plupart des Siegfried crient çà ou là, détimbrent ou passent en force. Chez Kerl, tout est aussi proprement timbré que s'il avait chanté du répertoire italien. Y compris les moments très tendus de la forge ou de la fin de l'opéra, tout est exécuté avec une maîtrise parfaite - je crois que c'est le seul qui m'ait fait entendre cela, à part peut-être Melchior... (puisque Windgassen est disqualifié sur ce chapitre par son arythmie légendaire) Bref, une performance au sens français du terme, pas fréquente, et qui mérite bien plus le respect que l'amertume.
Je gage aussi que le voisinage avec l'éclat de son Mime a considérablement terni l'image de ce Siegfried, au timbre plus gris et surtout moins dynamiquement projeté. Dans les autres scènes, le "problème" n'était pas aussi sensible.

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Accueil

Très chaleureux, mais bref comme souvent. Gros succès en particulier pour Milling et Ablinger-Sperrhacke, peut-être même plus que pour Kerl et Uusitalo (pourtant bien plus réputés et dans des rôles plus "payants"). Mais cette disymétrie est à juste titre en rapport avec l'impact vocal en salle. (Car, c'est triste, dans une salle comme Bastille, on est plus sensible à l'impact physique d'une voix bien projetée qu'à la finesse de la caractérisation qui se perd un peu dans les vastes limbres du théâtre.) Il faudra, un jour, oser confier Siegfried à un de ces vigoureux ténors de caractère allemands, ce pourrait régler bien des problèmes techniques.

Quelques huées à l'issue du premier acte (concernant la scénographie de l'appart baba-cool de Mime, je suppose ?), provenant des parties inférieures du théâtre (ce qui tendrait à prouver que plus on dépense, moins on est disposé à être de bonne humeur, propriété que j'ai pu vérifier sur moi-même). Deux hueurs noyés dans les bravos pour Kerl... J'ai toujours du mal à réprimer un sourire narquois devant ceux qui pour montrer leur science, critiquent une exécution en réalité bien plus exacte que la référence historique qu'ils opposeront à Kerl ou à Jordan... Mais c'est une partie du folklore à Paris, et je crois que tout le monde considère la poignée de brailleurs sous cet angle vu l'accueil flegmatique qu'ils reçoivent.

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Bilan

Très sympathique d'entendre l'oeuvre - et surtout son orchestre - babiller en salle. Elle était du reste servie musicalement d'une façon idéale dans la mesure où l'on ne pourrait guère trouver mieux aujourd'hui (pour une salle de ce format), à part peut-être pour Alberich dans ce volet. Les présents étaient tous parmi les quelques "meilleurs" internationaux dans leurs typologies et leurs rôles.

Concernant la mise en scène, elle ne fera pas date avec son côté bric-à-brac ni subversif ni réellement beau, mais on ne peut pas dire non plus qu'elle gâchait la fête.


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Commentaires

1. Le mercredi 30 mars 2011 à , par Edouard

Bonsoir,

Très bonne analyse (pour y avoir été dimanche 27 mars) à tous points de vue
(notamment sur l'insupportable longueur et chiantise du Siegfried Idyll...).

J'ai moi même beaucoup apprécié l'orchestre (magnifique) et les voix (même
si, uniquement au 1er acte, la voix de Kerl peinait à couvrir l'orchestre
très animé de la forge et souffrait effectivement de la comparaison avec
Ablinger-Sperrhacke.)

Pareil que vous, j'ai trouvé le dialogue entre Erda et Wotan
particulièrement réussi, une vraie passion se dégageant de l'atmosphère
générale de ce tableau (un des plus réussis à mon sens, même si cet écran
plasma de flammes n'avait aucun intérêt...)

Ma principale critique réside dans l'art qu'a Krämer de créer un magnifique
tableau, et de la gâcher par quelques détails aussi incongrus qu'inutiles
(très beau tableau de l'entrée de la grotte (ouverture acte II), mais
pourquoi diable ces fanions triangulaires avec des dents dessus ?! ;
L'appartement de Mime : finalement plutôt réussi, mais quelle utilité de
cette télévision ? Enfin, cet écran plasma de flammes : au secours...)

Bilan très positif malgré ces critiques, et notamment un grand bravo à
l'orchestre !

2. Le mercredi 30 mars 2011 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Edouard,

Je vois que nous convergeons en de nombreux points. On m'a rapporté que l'intensité du duo entre Erda et Wotan s'était émoussé au fil des représentations, plus exigeant pour les interprètes au début de la série.

Assez d'accord pour le goût de l'accessoire dérisoire chez Krämer, qui laisse parfois dubitatif (surtout que pour la gestion macrostructurelle, le gros baisser de rideau pendant la rencontre Wanderer / Siegfried, ce n'était pas très virtuose...).

Merci pour votre commentaire !

3. Le mercredi 30 mars 2011 à , par Edouard

Ah, oui, au registre du dommage (même si cela obéit à la contrainte technique de devoir préparer le tableau suivant chahcé des yeux du spectateur) : cet écran noir avec des gribouillis à la craie, qui nuit beaucoup à l'ambiance de 2 scènes pourtant cruciales et de forte intensité dramatique : Wanderer/Mime (Ier Acte) et Wanderer/Siegfried (IIIe)...

Quant à Wotan/Erda, je ne sais si l'intensité s'était émoussée, mais dimanche dernier, qui n'etait pourtant pas parmi les 1eres représentations, c'était passionné et extrêment profond.

4. Le mercredi 30 mars 2011 à , par DavidLeMarrec

D'autres metteurs en scène s'en tirent... Même Schenk, c'est dire !

Surtout gênant pour le troisième acte, puisqu'on perd quand même l'arrivée sur le rocher, et que le tableau noir, dans l'entrée exiguë de Mime, n'a plus aucune utilité.

Concernant le début du III, oui, pareil pour moi le mardi de la semaine passée, mais on m'a raconté que c'était plus engagé encore au début. C'est dire.

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