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Au secours, je n'ai pas d'aigus — II — Le partage de la résonance et les cavités nasales


Les éléments introductifs se trouvent dans cette notule.

3. Après la « bascule » du passage

Comment font donc les chanteurs pour atteindre ces zones mystérieuses, à la fois aiguës et claironnantes, qu'on n'approche guère en chantant sous la douche ?

Bien sûr, il y a au fondement de tout cela le souffle, qui procure la tonicité indispensable à la réalisation de ces gestes vocaux périlleux — le fameux soutien (ou l'appoggio). Mais c'est une condition nécessaire, pas la martingale qui explique tout : beaucoup d'autres choses se passent.

Quelques éléments, extraits sonores à l'appui.

3.1. Partage de la résonance

¶ Il faut partager la résonance (c'est le vocable employé), ce qui est (en général, tout dépend des habitudes de départ) plus exactement l'élargir aux cavités nasales (fosses et sinus).

Parler du nez est disgracieux, c'est même jugé, en dehors de quelques vieillards (que l'on jugera alors témoins d'un autre temps, voire sur la voie du délabrement), comme assez ridicule. Qui parle du nez à part les asociaux, les amuseurs publics et les méchants de blockbuster ? Aussi, très souvent, les gens parlent et chantent en relevant la luette, en laissant uniquement résoner leur voix dans leur bouche.
[Cela dépend grandement des langues bien sûr : les italiens et les américains utilisent bien sûr leurs cavités hautes tous les jours ! Mais malgré les voyelles nasales, ce n'est plus la norme dans le français d'aujourd'hui — si l'on écoute le français de la rue des années cinquante, il en allait bien sûr autrement. Et cela a probablement un rapport avec l'évolution de la vie quotidienne, influant à son tour sur le chant.]

C'est pourquoi les ténors ont facilement tendance à sonner de façon très nasale : pour monter, il faut résonner « en haut », c'est-à-dire dans les différentes fosses nasales (à part les sinus sphénoïdaux, elles sont situées en avant du visage, près des os de la face). Aujourd'hui, du fait de l'influence des micros, on a tendance à valoriser les voix engorgées, plus « viriles », mais dans l'espace d'une salle de concert, l'effet n'est pas du tout équivalent à une voix trop nasale (qui peut être moche, mais qui sera toujours bien projetée).

Pour sentir ce qui se passe, vous pouvez essayer d'élargir vos narines, comme si vous faisiez une grimace de mépris… vous devriez mieux sentir l'espace qu'il y a derrière (sinus maxillaires), et qui exploité par les chanteurs (de tous styles, d'ailleurs), par les orateurs, par les acteurs (de théâtre), pour élargir leur caisse de résonance.


Schéma libre de droits, tiré de Wikimedia Commons.
1 : sinus frontaux
2 : sinus ethmoïdaux
3 : sinus sphénoïdaux
4 : sinus maxillaires


Vous pouvez voir ici les différents sinus où, en plus de la bouche, du pharynx et des fosses nasales, le son peut résonner. Ces localisations ont un effet sur la facilité dans l'aigu, mais aussi sur le timbre et la projection.

Quasiment tous les chanteurs utiliseront les sinus maxillaires, situés bien de face, faciles à atteindre, efficaces en termes de volume.

Les sinus frontaux et ethmoïdaux caractérisent un son plus haut, clair et strident (souvent, le squillo – l'éclat trompettant – des aigus de ténor provient largement de là).


Juan Diego Flórez dans l'air d'entrée de La Dame Blanche de Boïeldieu.
Vous pouvez entendre comme le son paraît haut et brillant, perché dans les frontaux & ethmoïdaux — bien sûr, il y a d'autres raisons à cela, les cordes vocales sont finement accolées, etc. Mais c'est tout de même signe distinctif. Ces harmoniques et ce placement sont très utilisés dans les suraigus des ténors rossiniens et belcantistes.


Les sinus sphénoïdaux donnent au contraire un aspect un peu pincé (le geste physique est plus proche d'une sorte de morsure, avec un effet clapet au fond de la bouche). On le rencontre beaucoup chez les anglophones qui parlent ainsi, particulièrement les américains avec leur twang caractéristique, ce son nasal qui paraît rester en haut et en arrière de la bouche : c'est exactement là que ça se passe.


Thomas Allen (tout à fait anglais par ailleurs) dans la sérénade de Don Giovanni : on entend bien, même si la voix part aussi un peu dans la gorge, l'emplacement du son, en haut et en arrière de la bouche. Observez les deux ports de voix qu'il fait, on entend très bien où se situe le noyau du son.


Le timbre légendaire d'Alfred Deller doit beaucoup à cette résonance précise, qui lui procure cette résonance moelleuse par-dessus un son d'origine un peu acide au niveau des cordes vocales. Il n'est d'ailleurs pas si difficile à imiter, je me suis toujours demandé pourquoi il avait, en dehors de ses stricts contemporains, eu si peu d'émules.


Ces différents points permettent à la voix de résonner fortement sans la forcer. Un premier facilitateur pour les aigus, et celui qui agit le plus sur le timbre parmi ceux que nous allons voir.


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Commentaires

1. Le dimanche 11 janvier 2015 à , par hervé sophie

Vous je vous adore, je me sens bien trop souvent seule dans mon discours !

2. Le dimanche 11 janvier 2015 à , par DavidLeMarrec

J'ai vraiment bien fait de me lever aujourd'hui !

Un discours sur quel sujet exactement ?

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