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Rendre le concert accessible aujourd'hui — création de l'ensemble Mångata


1 – Le concert : enjeux systémiques, conditionnalités programmatiques et chasse aux vieilles biques

Je n'entrerai pas dans le débat, que je soupçonne illusoire, sur le vieillissement du public des concerts de musique classique : structurellement, c'est une musique de la maturité, et les images des parterres dans les années 30 montraient déjà mainte tête neigeuse — qui depuis a nécessairement laissé son siège à d'autres figures, elles aussi plus chenues que candides.

Néanmoins, si l'on veut rendre ces musiques difficiles (mélodiques moins faciles, présence de nombreuses strates contrapuntiques, durées longues des pièces, logique abstraite du développement, pulsation masquée...) accessibles au plus grand nombre, pour donner à chacun la chance d'éprouver cet héritage hautement raffiné, on se trouve face à plusieurs possibilités.

¶ Agir sur le programme.

¶ Agir sur le dispositif du concert.

¶ Programmer des artistes célèbres.

Les plus grandes salles, malheureusement, semblent largement se concentrer sur la troisième variable, la plus sûre et la plus simple à mettre en place. On appelle Natalie Dessay pour une soirée (elle peut bien chanter « Préparez votre pâte dans une jatte plate » de Legrand ou le final de Lucrezia Borgia, qu'est-ce que ça peut faire ?), ou Bartoli qui circule avec son dernier programme (toujours fascinant, certes) prêt-à-l'emploi, ou bien on reloue Goerne pour un 10997e Winterreise, et le tour est joué.

La Cité de la Musique, la Salle Pleyel et la Philharmonie de Paris, par exemple, ont bien essayé de trouver d'autres modes d'organisation (voir ici et autour des paris lancés par leurs programmes), mais ces deux maisons ont finalement agi avant tout sur le jeune public, et à côté des concerts qui ont conservé leur forme traditionnelle ouverture-concerto-symphonie — sans autre justification forte que la tradition, alors que les amateurs de musique solo ne sont pas forcément les mêmes que les fidèles de la musique symphonique.

2 – Mångata : le dispositif

L'ensemble Mångata n'a (pas encore) la maturité et (probablement jamais) la notoriété équivalente à ces gens qui remplissent sur leur seul patronyme (c'est un ensemble vocal, pour commencer – à part les King's Singers, qui en serait capable ?), mais résout cette question en agissant sur les deux autres composantes du programme.

(suivent extraits vidéo)

¶ Le programme, très varié, s'articule en trois parties homogènes : guitare solo sudaméricaine, musique sacrée tonale de compositeurs vivants, chansons et poèmes profanes pour chœur. Des pôles étonnants, aux contenus très vivants, et qui se renouvellent vite, à travers de petites pièces.

Il est vrai, on l'a déjà relevé, que les chœurs sont de très loin les formations qui proposent le plus de circulation du répertoire (par ailleurs exceptionnellement riche). Mais Mångata pousse loin le jeu ! À part Jobim, vous y trouverez difficilement, sauf à être fort spécialisé, des compositeurs dont vous aurez beaucoup entendu parler.

¶ Une des difficultés des concerts de musique classique est l'écoute longue et « opaque » de longues tranches de musique, pas toujours très mélodique ni pulsée (ce qui n'était de toute façon pas le cas ici !). Aussi, l'initiative du chef Hernán Alcala de présenter chaque morceau était astucieuse, donnant du rythme et de la légèreté à l'ensemble. Car, au lieu d'une présentation formelle (généralement plus empesée que docte, même chez les musiciens les plus habitués des scènes), c'est à chaque fois un clin d'œil, un trait d'esprit ; soit un élément à repérer dans la pièce, comme un jeu pour le public ; soit une plaisanterie qui prend son sens une fois l'œuvre écoutée.
Ce n'est peut-être qu'improvisé en raison de la personnalité du chef, mais il y a là quelque chose à creuser : ces interruptions souriantes donnent beaucoup de rythme au concert, et le rendent beaucoup plus accessibles à un public plus vaste. Et même pour les plus chevronnés, un peu de bonne humeur entre deux tranches de musique sacrée, un vendredi soir, ça ne fait jamais de mal.

3 – Au programme : Claire Besson

En première partie, la très jeune guitariste Claire Besson (née en 1991 !) proposait un programme très typé :

Antônio Carlos Jobim (arrangé par Dyens) : Felicidade
Ariel Ramírez (arrangé par Cardoso) : Alfonsina y el Mar (mouvement de zamba)
Robert Dyens : Saudade 3
Celso Machado : Caro amigo Gudin (mouvement de samba)

Outre une facilité d'exécution exceptionnelle (ces doubles cordes parfaitement liées, qui chantent en plein dans le timbre, dans le Ramírez-Cardoso !), et une belle projection sonore, c'est surtout la musicalité qui impressionne, particulièrement dans les arrangements qui sont d'une complexité et d'une complétude quasiment symphonique. J'avais déjà entendu des pièces pour piano projeter cette ambition ; très rarement à la guitare.

Par ailleurs, de bout en bout des œuvres avec de belles harmonies raffinées, où les modes de jeux variés servent un grand nombre d'atmosphères et de couleurs. Un véritable voyage, fascinant, absolument magnifique. Le répertoire pour guitare est souvent représenté par des œuvres beaucoup plus superficielles, qui valent plus pour la mise en valeur de l'instrument que l'apport à la musique... mais si l'on jouait ce type de programme plus souvent (et aussi divinement !), je deviendrais un pilier inconditionnel des concerts !


Alfonsina y el Mar dans le même arrangement ; faute de réponse des organisateurs sur l'autorisation d'utiliser des bandes de salle, je propose l'interprétation de Gabriele Natilla – valeureuse mais considérablement moins frémissante et « symphonique ».


4 – Au programme : Mångata sacré

Gordon Lamb : Hodie Christus natus est
Miklós Kocsár : Gaudete in Domino
Miklós Kocsár : Salve Regina
György Orbán : Daemon irrepit callidus
Julio Domínguez : Pater noster

Pas de révélations majeures dans ce domaine ; néanmoins, de jolies notes étrangères très jolies (mais encore optimisables) dans le Domínguez, très traditionnelles dans cette littérature chorale (inclusion de la neuvième dans l'accord final, par exemple : sol-do--mi), mais toujours goûteuses. Le bien nommé Lamb propose aussi un exemple de littérature liturgique vivante, à la fois très accessible et un peu plus ambitieuse que les cantiques grand public.

Kocsár, lui, s'inspire plus ouvertement du plain-chant, avec un résultat un peu moins aboutit. Le public semble aussi avoir apprécié l'illustration de la tentation démoniaque par les petits figularismes volettants d'Orbán, effectivement divertissants.

5 – Au programme : Mångata profane

Kalmer sur Burns : Red, Red Rose
Piazzolla : Invierno porteño (arrangé par Alberto Tramontana)
Jobim : Falando de Amor (arrangé par Paulo Rowlands)
Mermoud sur Budry : Les Tricoteuses
Traditionnel zoulou : Hamba Lulu (arrangé par Mike Brewer)

Séquence hautement contrastée, et pleine de saveurs. Mis à part le Jobim, qui avait l'intérêt d'inclure Claire Besson, mais moins original (et les voix lyriques, qui cherchaient un placement plus « naturel », détimbraient un peu), chaque pièce apportait ses spécificités excitantes : la palme à Red, red rose de Stefan Kalmer qui fonde toute sa musique sur les mesures versifiées de l'illustrissime poème folklorique de Robert Burns, innervant directement le discours musical à partir de la versification, comme les ondulations élargies d'un caillou jeté dans l'eau.


Publication officielle tirée du premier concert, le 18 mai : le résultat m'a paru mieux fondu le 20 juin, et dans une acoustique plus adéquate. Mais ici encore, faute de feu vert — et il serait déloyal de passer outre pour un ensemble à peine créé, même si les extraits seraient à mon avis à leur avantage —, on s'en contentera pour l'heure.


La très jolie mélodie de Piazzolla, chantée sans texte, ou les piquantes Tricoteuses de Mermoud ajoutent au pittoresque de la soirée, culminant dans la chorégraphie du chant d'initiation nuptial zoulou Hamba Lulu, avec ses percussions humaines réalisées en canon. Assister dans la chapelle de Notre-Dame de Bon Secours à un rite païen où l'on s'exprime en se tapant sur les cuisses n'a pas de prix, je crois. Le charme de la séquence se rapproche assez des impressionnantes Rain Forest Songs de Rihards Zaļupe, chorégraphiées sur un autel par l'ensemble Alma Solla.

6. – Glottologie : l'ensemble Mångata

Il s'agissait donc de la reconde représentation de l'ensemble vocal Mångata, avec tout cela suppose de rodage et de perfectionnements à venir. Je m'interroge sur la pertinence du choix du nom — le mot apparaît en suédois à la fin du XIXe siècle, et désigne littéralement la trace en ligne droite que laisse le reflet de la lune sur l'eau —, magnifique mais qui souffrira immanquablement (c'est déjà le cas) de l'apartheid des diacritiques dans les moteurs de recherche, principaux moyens d'informer le public pour les petites formations.

J'ai bien conscience que le rond en chef donne du cachet à ce nom, mais il sera sans doute raisonnable de l'abandonner, malheureusement.

Ensemble vocal presque exclusivement féminin, puisqu'il y a une exception :

Sopranos
Inès Cañameras
Jêchaine Chi
Jae-Youn Geiser
Fanchon Teyssier
Prune Cothouit
Mezzos
Audrey Germain
Émilie Dupont-Lafort
Amélie Raison
Altos
Juliette Hubert
Pedro Morales
Maria Ruette
Chef
Hernán Alcala

Pour des raisons « historiques » à l'origine de l'ensemble, manifestement. Même si la voix de falsettiste n'a pas la même assise qu'un contralto féminin, et ne s'accorde pas toujours aux autres timbres lorsqu'il n'y a pas l'assise de pupitres plus graves, il n'y a rien de gênant sur le principe, cela se fait même couramment dans des chœurs prestigieux. Je crois au demeurant que le membre absent le soir du 20 juin était une alto, ce qui devait déséquilibrer la partie grave du spectre.
Mise à jour du 26 juin 2014 : De première main, quelques précisions. C'était une soprane qui manquait à l'appel, et ce « déséquilibre » est une préoccupation prioritaire de l'ensemble, qui recrute en ce sens en ce moment pour la rentrée.

Pour un deuxième concert « de tous les temps », Mångata tient son rang valeureusement, bien chanté et souple stylistiquement ; le fondu croîtra progressivement au fil de l'acquisition d'automatismes de groupe et de l'appropriation de ces programmes où l'on peut difficilement se référer à des modèles.

S'il y a deux pistes de travail à formuler :

¶ Clarté de l'articulation verbale. Les Tricotteuses, par ailleurs réussies, étaient un peu difficiles à suivre : si l'on n'était pas familier des spécificités de l'émission vocale lyrique, on était forcément perdu, alors que le texte fait toute la saveur de la pièce.

¶ Le volume des sopranes augmente un peu trop dans les aigus, et déséquilibre quelquefois le spectre sonore — c'est objectivement difficile, et c'est aussi un travail individuel, je ne peux pas dire si ça se corrige facilement.

En l'état, cette soirée était déjà l'une des plus originales, mais aussi des plus passionnantes de la saison (58 soirées triées sur le volet, à ce jour), aussi bien pour le parcours de contrées inexplorées que pour la chaleur de l'atmosphère qui s'en dégageait. J'attends, non sans émoustillement, l'annonce du prochain programme.


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David Le Marrec

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