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De Byron / Polidori à Marschner / Wohlbrück - III - Déroulement et motifs de la nouvelle de Polidori

On aura aussi vite fait de le lire, mais pour les lecteurs qui souhaitent juste remonter le fil depuis Marschner, un petit synopsis. Surtout, nous marquons les jalons de ce qui va se retrouver dans le livret de Wohlbrück. Dès que nous publierons la suite, nous utiliserons ces repères pour identifier les motifs qui ont été réutilisés mais changés de place.


John William Polidori, médecin personnel de Lord Byron, présent lors de la fameuse soirée.


Comme le résultat sera par la force des choses long à lire, on permet aux lecteurs de CSS de s'avancer un peu en s'imprégnant déjà des structures importantes de Polidori. Cette notule n'a donc pas d'intérêt en soi que de constituer l'introduction indispensable à ce qui va suivre.

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N.B. : Plusieurs liens peuvent être utiles si des allusions sont faites dans cette notule.

  1. Le texte de John William Polidori dans la traduction d'Henri Faber : http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Vampire_(Polidori) (texte non vérifié, il comporte donc encore quelques coquilles, et notamment quelques confusions entre passé simple et subjonctif imparfait à la troisième personne du singulier - amplement lisible cela dit !).
  2. La genèse improbable du texte de Polidori, premier texte emblématique autour de la figure du vampire : à cause d'une éruption indonésienne.
  3. Les enjeux fondamentaux de la préface du Vampire de John Polidori.
  4. Les deux notules autour du roman Dracula de Bram Stoker, acte de naissance du phénix des vampires : contexte et structure ; complexités et réécriture.


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4. Le récit de Polidori

Entrée des personnages

Dans la langue simple d'un conteur très extérieur, factuel, narrant avec peu de détails, jusque dans les moments de paroxysme dramatique, Polidori déroule une histoire aux épisodes assez nets.

On débute par une présentation du vampire, paraissant dans les salons, distingué et mystérieux. Si l'on excepte son oeil « d'un gris mort », rien ne le distingue des hommes, si ce n'est, précisément, son caractère taciturne et comme détaché du genre humain. Polidori présente donc en premier lieu le bourreau - car le lecteur, à la vue du titre et à la lecture de l'Introduction, ne peut plus guère s'abuser sur l'identité de ce premier personnage -, et c'est le signe qu'il n'y aura pas de héros à proprement parler, dans le sens où il ne sera guère en mesure d'influer sur l'action. Et, également, dans la mesure où il n'est pas particulièrement attachant.
On apprend aussi dans cette entrée en matière que Lord Ruthven, notre vampire, est discret mais pas insensible aux dames - lorsqu'elles sont vertueuses.

Orphelin quoique de bonne famille, et mal éduqué par ses tuteurs préoccupés de sa fortune, apparaît Aubrey (Aubry dans le livret de Wohlbrück). De façon plaisante, Polidori fait mine de colporter le cliché réprobateur contre les jeunes romantiques, rêveurs et impropres à la vie.

Le jeune Aubrey songea plus à cultiver son imagination que son jugement. De là, il prit ces notions romantiques d’honneur et de candeur qui perdent tant de jeunes écervelés.

On voit bien que l'honneur ne peut pas être une contre-valeur, mais, cependant, la suite de l'histoire montrera qu'en effet Aubrey est terriblement imprudent, étourdi, impuissant - totalement dominé par ses affects, sans prise sur lui-même ni sur le monde.

Périple à travers l'Europe

La suite est simple. Aubrey, curieux (plus que raisonnable, donc), s'intéresse à l'homme mystérieux et lui propose de voyager ensemble à travers l'Europe, à l'occasion de son voyage d'initiation, traditionnel pour les jeunes aristocrates (comme Byron en fit lui-même, et on n'oublie pas que la matière-première provient de lui, réadaptée et mise en forme par Polidori).

Jusqu'à Rome, il prend conscience du caractère vicieux des largesses du lord, qui prête avec largesse, et seulement aux mal intentionnés, susceptibles de mieux se perdre avec des moyens (Bertram de Robert le Diable n'est pas loin), et si possible d'entraîner quelques innocents dans leur pernicieuse dépravation. Une lettre de ses tuteurs l'informe de la duplicité de sa relation courtoise aux femmes vertueuses. Aubrey se sépare de Ruthven, et avertit la comtesse italienne que fréquentait Ruthven qu'il s'apprêtait à séduire sa fille [situation 1].

Il se rend alors en Grèce, où, observant des inscriptions, il s'éprend de la jeune Ianthe [situation 2], une très jeune grecque, le parangon de l'ingénuité. Elle le prévient qu'en traversant la forêt passé la nuit, il risque sa vie, et que les vampires frappent pour leur plus grand malheur les incrédules (ici aussi, on a déjà la figure du Walpurgis de l'Hôte de Dracula) ; n'y croyant pas, il promet cependant, puis se laisse surprendre par le temps. En rentrant, on retrouve la figure traditionnelle (orage, foudre qui tombe partout, chevaux agités surnaturellement - même si Polidori en parle de façon tout à fait rationnelle, les motifs sont présents), qui le fait atterrir devant une hutte d'où s'échappent des plaintes. Evidemment, il s'agit de Ianthe (Henri Faber, le traducteur écrit bizarrement d'Ianthe). Aubrey se fait rosser au passage par l'être surnaturel qui s'échappe devant les feux de la battue. Chacun s'afflige devant le meurtre vampiresque. [situation 3] Tout cela n'est pas très cohérent évidemment, puisque Ianthe va se jeter dans la gueule du loup, et que les secours ne sont plus effrayés par la forêt nocturne qu'on nous décrivait comme infranchissable ; mieux encore, les parents de Ianthe meurent de désespoir, foudroyés. Mais enfin, on dispose de ce dont on a besoin pour nourrir la suite.

Comme Jonathan Harker, il est très choqué d'apprendre la cause de la mort de Ianthe, marquée à la gorge. Ruthven se tient à son chevet et l'aide à se rétablir. Ils poursuivent donc leur voyage ensemble dans la Grèce méconnue, jusqu'à ce que, assaillis par les brigands, Ruthven soit gravement blessé par une balle [situation 4]. Il fait jurer à Aubrey [situation 5] de taire pendant un an et un jour tout ce qu'il sait et pourra savoir de lui, sur son lit de mort. Le lendemain, le corps qui a été exposé par les brigands aux rayons de lune selon leur promesse secrète à Ruthven a disparu. [suite de la situation 4] Aubrey, lui, poursuit dans la perspective rationnelle affichée par Polidori depuis le début, et se dit que finalement, les brigands ont peut-être tout simplement dépouillé le corps de ses effets personnels.

Le chemin du retour

La suite dévoile les éléments laissés pendants, vers la catastrophe.

A Smyrne, Aubrey découvre que le poignard extraordinaire retrouvé près de Ianthe (bien, en quoi un vampire capable de concasser un homme et de vider une femme de son sang a-t-il besoin d'un poignard tordu contre une grecque de quatorze ans, nous ne le saurons jamais) correspond au fourreau de Ruthven.

A Rome, il apprend que la jeune fille a fui, et disparu. [situation 6]

La fin de se déroule à Londres. En se rendant compte que Ruthven courtise sa soeur [situation 7], Aubrey, pressé par celui-ci de tenir son serment, sombre dans un état voisin de la folie. Ses tuteurs, certes légitimement, mais qu'on peut aussi soupçonner, telle que la chose est présentée, de ne pas être fâchés de retrouver leur autorité sur les biens de la famille, le tiennent à l'isolement.

Apprenant que sa soeur est déjà fiancée au vampire et va l'épouser [situation 8], le dernier jour de son serment, il supplie en vain de faire repousser la cérémonie [situation 9] - son égarement lui a fait perdre toute crédibilité.

En s'échappant, il arrive près du salon où se tient sa soeur, mais Ruthven est là, lui rappelle son serment [situation 10], et lui annonce cyniquement, fanfaronnade ou terrifiante vérité, que sa vertueuse soeur lui a déjà cédé et que seul un mariage peut lui épargner le déshonneur. L'émotion est si forte qu'Aubrey ne peut répondre et qu'une veine lui éclate, ironie du récit, dans la gorge. Mourant, il expose dans sa confession, après que la minuit l'ait libéré de son serment, le sort qui menace sa soeur. Il meurt, les tuteurs se précipitent. Trop tard.

Le fantastique

Petit à petit, en mettant en scène à plusieurs niveaux des incrédules détrompés (les croyances populaires, Aubry, ses tuteurs, chacun refusant de croire le niveau précédent jusqu'à la catastrophe suivante), Polidori nourrit donc le doute, en feignant de s'en tenir à une exposition dépassionnée de faits (avérés ou déformés, peu importe). La force finale de la nouvelle se fait dans cette fin abrupte, où Polidori utilise déjà cet effet bizarre que l'on trouve plus tard chez Artaud : employer les lettres capitales pour enfoncer le clou de l'horreur du surnaturel - le dernier mot de la nouvelle est « VAMPIRE ».
Au demeurant, le conte ne fait pas bien peur, mais il avait pour lui la nouveauté, à défaut d'un style fulgurant (en plus des invraisemblances relevées, les moments-clefs sont très souvent expédiés sans « arrêt sur image » narratif pour en exalter la force - on résume les moments forts comme le reste de l'action, il ne s'agit pas de traîner...). Même sans connaître les compétences professionnelles de l'auteur, il y a quelque chose de scientifique dans cette manière froide, on lirait presque un compte-rendu d'opération - pour ne pas dire une ordonnance.

On notera surtout que chez Polidori, seule la mort est redoutée : il n'est jamais question d'âme, ni de Dieu, et même pas de contamination entre vampires. Il faut simplement échapper à un prédateur surnaturel.
Seule la préface avait soumis l'idée du sort des victimes à leur tour bourreaux, et rien dans le récit n'en fait usage.

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Mise à jour du 28 juillet 2009 :

Nous reproduisons ici, pour plus de commodité, la notule suivante, qui fait référence aux numéros de situation ci-dessus.

Avant de poursuivre avec Marschner, ajoutons peut-être deux mots sur le texte de Polidori lui-même.

  • On perçoit bien que ce qui donne de l'intérêt à ce récit, en fin de compte, est bien le ressort du passage de l'incrédulité à l'adhésion - typique des histoires de vampires. Même la préface rationnalisante ne l'atténue pas, au bout du compte. Une fois pris dans l'illusion romanesque, même assez peu vigoureuse comme ici, le lecteur se laisse dériver rapidement vers l'adhésion aux thèses impossibles qui conduisent le récit - sinon, de toute façon, on ferme le livre et on part marcher en forêt à la place.
  • Concernant plus précisément Aubrey, son sort est quasiment une fable sur les dangers de la curiosité (sa motivation principale, à moins que cette fascination, comme les tuteurs le lui écrivent à Rome, ne soit le fait de l'art vampiresque). Puis lié à l'imprudent d'un serment trop absolu à un mourant suspect (le cas typique où l'auteur cherche à faire crier le lecteur d'indignation devant la crédulité fatale du personnage). Ensuite, la débilité qui s'empare de lui, alternant avec des crises plus vigoureuses, une folie de douleur devant le sort possible de sa soeur, mais qui décribilise par avance son propos devant tuteurs et médecins... Et celui-ci n'est pas prêt, on ne sait trop pourquoi, à rompre ce serment inique. Ce héros trop romantique, comme nous le dit d'emblée Polidori, réagit par l'abattement rêveur face au danger, et abandonne de ce fait sa soeur. Si bien qu'on peut se demander, quelque part, si Aubrey a bien vu ce qu'il a vu, considérant sa faiblesse mentale...


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5. Le livret de Wohlbrück

A présent, observons le livret utilisé par Marschner. On reprendra les numéros de situations pour établir les correspondances.


Heinrich (August) Marschner.


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Acte I, premier tableau

[Les scènes sont découpées comme au théâtre, mais je fournis les changements de décor, pour plus de clarté.]
Nuit de Sabbat, dans ce monde ou dans l'Autre. En présence d'un choeur de sorcières, le Maître-Vampire concède à Ruthven, un homme qui, comme tous les vampires, a été une victime, de séjourner plus longtemps parmi les hommes (C'est un peu l'intrigue du Roi de Lahore, mais en moins lumineux.), s'il apporte avant minuit trois vierges. [Ce qui signifie, sans que ce soit dit, qu'elles deviendront vampires elles aussi, ou à tout le moins séjourneront dans ce lieu infernal.] Néanmoins, Janthe arrive immédiatement sans changement de décor, petit frottement logique, mais pour des raisons d'économie dans le temps nécessaire pour changer les décors... Elle se jette dans les bras de celui qui vient de jubiler de manière assez infernale.

Ruthven, dans un air terrible (et superbe), se vante d'avoir plus de temps que nécessaire, deux victimes sont presque à lui, et la troisième, à vrai dire, ne sera pas longue à trouver.

Cette dimension clairement surnaturelle est absolument absente chez Polidori où non seulement il est hors de question de quitter la terre, mais en plus où aucun fait surnaturel n'est clairement montré à la lumière du jour, malgré les évidences que Ruthven laisse sur son chemin. Ici, d'emblée, il ne s'agit pas de douter, nous sommes dans un univers merveilleux.

Acte I, premier tableau (seconde partie)

Janthe Berkley, jeune bourgeoise déjà éprise de Ruthven, se précipite à sa rencontre dans une grotte pour venir fuir avec lui. Duo d'amour. Usage de la [situation 1], mais avec une bourgeoise qui porte le prénom de l'aimée d'Aubrey chez Polidori. On inclut directement le résultat : la fuite [situation 6].

Le choeur des bourgeois, autour du père, arrive muni de torches, entend les cris, et trouve Janthe gisante. Berkley tire un coup de pistolet sur Ruthven. [situation 4], et le choeur s'afflige sur la cause vampiresque de cette mort [situation 3]. Ici, on se rapproche donc assez de la batture qui découvre la mort de Ianthe chez Polidori.

Blessé à mort, Ruthven gémit, et Aubry qui se promène retrouve cet homme, son ami qui lui a sauvé la vie. Ruthven est à la fois plus impressionnant et plus attachant ici, moins fugace : une véritable réussite en matière d'incarnation théâtrale d'un personnage fantomatique. En échange de la dette d'Aubry, Ruthven demande d'être porté sur le rocher pour prendre les rayons de la lune (c'est donc Aubry lui-même qui effectue la manoeuvre), et exige un silence de vingt-quatre heures sur ses soupçons. [situation 5]
C'est le moment du fabuleux mélodrame qu'on a beaucoup évoqué sur CSS. La fin du solo de cor, Aubry étant parti, Ruthven se redresse, revitalisé par les rayons de lune. Il eût été malséant de tuer le rôle-titre si promptement !


Josef Protschka (Edgar Aubry) et Siegmund Nimsgern (Lord Ruthven), dans la version de Günter Neuhold (1980), parue chez Hommage et Fonit Cetra. Ici, le mélodrame est vraiment traité comme tel, sur la partie orchestrale ; ce sont les chanteurs qui parlent, et quel feu dévorant ! Un monument de théâtre parlé, tout simplement ; et ce 'vide' orchestral est combien habité par Neuhold, même à la tête d'un orchestre secondaire (l'orchestre de la RAI de Rome dans ces années...) ! Un des plus grands moments d'opéra de notre connaissance.


Beaucoup se trouve donc condensé avec cette première victime : nature de Ruthven, lien à Aubry, serment, résurrection. [A ceci près qu'ici Ruthven va mourir et perdre son pacte infernal - il ne ressusciterait pas comme chez Polidori, où il expire avant que d'être exposé à la lune. Ce qui posait une autre difficulté théologique : la résurrection peut-elle être confiée à des puissances infernales, alors qu'il s'agit de la prérogative de Dieu ? Certes, il s'agit de non-morts (ce qui est le titre original de Stoker...), mais ça peut se discuter.]

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Acte I, second tableau

Attente de Malwina Davenaut, la bien-aimée d'Aubry. [situation 2] Duo d'amour. Le père arrive, remercie Aubry pour ses nombreux services passés, lui promet une récompense, annonce qu'il veut marier sa fille... avec le comte de Marsden. [situation 8] Malwina lui annonce qu'elle aime déjà, Aubry se dénonce, et furieux, le père ingrat (qui se réjouissait de la figure favorable de sa fille), rejette avec mépris Aubry.
Lorsque celui-ci reconnaît Ruthven (le titre de Marsden est présenté comme nouvellement hérité par Ruthven dans la nouvelle de Polidori, au moment du mariage avec la soeur d'Aubrey) [situation 7], il supplie Davenaut de différer le mariage au lendemain. Refusé. [situation 9] Lord Ruthven rappelle à Aubry son serment. [situation 10]
Fin de l'acte I.

Plusieurs choses importantes se manifestent ici :

  1. On constate un mélange des figures de femmes. Janthe était un compromis entre la fille de la comtesse italienne pour la vie et Ianthe pour la mort ; Malwina est un compromis entre Ianthe par son statut (bien-aimée) et Miss Aubrey par sa situation (convoitée par le mariage). Mais elle n'est pas consentante. De même, Aubry est bien plus combattif ici. Chacun redit à l'envi sa foi en Dieu, mais d'une façon bien plus confiante que dans le désespoir au milieu du roman de Stoker.
  2. Le mélange est aussi celui des genres. A plusieurs reprises, l'humour fera son entrée. L'Ouverture du Vampire est déjà totalement sur le patron que reprendra celle du Vaisseau fantôme. De même, on y trouve des incidentes comiques, et Davenaut, qui se réjouit en croyant voir le visage rayonnant de bonheur de sa fille lorsqu'il lui annonce la terrible nouvelle, n'est pas sans parenté avec la balourdise satisfaite et cupide de Daland. Cela est bien sûr absent de Polidori, qui aurait sans doute ruiné l'impact déjà discutable de sa nouvelle en s'éparpillant ainsi. Au théâtre en revanche, cet allègement est délectable et n'affaiblit pas, par contraste, les moments les plus terribles.
  3. Tout se déroule en vingt-quatre heures, ce qui donne une densité foudroyante à l'affaire, et explique qu'Aubry, à l'acte suivant, aille trouver Ruthven qui fait son marché chez paysannes pour aller lui dire son fait.


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Acte II - a)

Fête villageoise, on prépare les épousailles d'Emmy et George. Emmy chante une ballade sur la figure du vampire - qui est très clairement le modèle de celle de Senta sur le Hollandais, aussi bien pour le sujet que pour la forme, et même pour la couleur générale. On retrouve ainsi ces trilles orchestraux, ces sortes d'invocations, qui culminent presque sur un cri, suivi d'un thème plus doux et lumineux, en majeur. Chaque strophe constitue une variation, et le choeur finit par ponctuer, puis prendre la parole. Cette romance se trouve typiquement dans l'opéra romantique de cette période, et il n'est pas impossible qu'elle soit due à l'influence du patron français.


La ballade d'Emmy par Anna Tomowa-Sintow dans l'autre version à connaître, celle de Fritz Rieger, qui dirige l'Orchestre de la Radio Bavaroise (1974).


Lord Ruthven apparaît, il complimente la paysanne. S'ensuit un duo d'amour qui constitue de façon très évidente un pastiche du Don Giovanni, et plus précisément de Là ci darem la mano ; dans une langue musicale comparable, avec son doux balancement galant, le noble prédateur promet à la jeune paysanne qu'il est honnête et tout entier conquis par elle, durablement.
Le duo se change en trio lorsque le promis, George (ou Georg), change l'affaire en trio, avec un dépit beaucoup plus amusant que celui de Masetto, car le mari trompé se change en voyeur de façon réussie (contrairement au début du final du I dans DG), et brave le noble avec esprit.

Le personnage d'Emmy et la situation sont plus issus de Don Giovanni que de Polidori, même si les fausses promesses peuvent être rapprochées de la [situation 1], mais celle-ci est en réalité réutilisée pour Janthe au début de l'acte I.

Acte II - b)

Aubry entre et fait chercher Ruthven, qui est dans sa salle de bal, par les deux promis. Il prend Ruthven à partie et le supplie, puis le menace (extrait sonore) - il est prêt à rompre son serment, quitte à en assumer les conséquences.
C'est alors que Ruthven lui fait le terrible aveu : il ne peut faire autrement. Et si Aubry commet ce péché dans cette circonstance, il est promis lui aussi aux puissances infernales, sans espoir de rachat. Il lui chante alors l'air terrible qui est tiré de la Préface, et que Polidori ne réutilisait pas dans le corps de sa nouvelle.

Ici, Wohlbrück (peut-être à la suite de Heinrich Ludwig Ritter, il faudrait mettre la main sur le texte et le traduire, mais on ne peut pas tout faire en même temps) développe un air d'Aubry désespéré, qui évoque ses doutes en Dieu (question intéressante totalement absente de la nouvelle) et lui donne comme issue, à l'instar de l'Aubrey original, la folie ou la mort. Mais ici, cela reste à l'état d'évocation, puisque notre Aubry est bien plus énergique et attachant, quoique bien en peine d'être efficace.
On peut se faire une idée du caractère l'original de Polidori en opérant un parallèle avec l'Octave d'Armance (Stendhal), héros faible, incapable même de dire, de saisir la résolution qui lui permet d'échapper au malheur dans un cas et toucher au bonheur dans l'autre - qui ne trouve d'issue vaguement courageuse que dans la mort. Aubry chez Wohlbrück, quoique ligoté par les astuces infernales de Ruthven, court au contraire partout pour chercher une issue qui sauve sa bien-aimée.

C'est ici un moment important, puisqu'il introduit l'idée de damnation par contamination (même si ce n'est pas toujours la morsure qui est en jeu), qu'on ne trouvait pas précédemment.

Acte II - c)

Intermède comique d'une longue chanson à boire, dispersée par l'une des épouses en furie. Le style est très rudimentaire pour la chanson grotesque, et un peu archaïsant pour l'ensemble de la dispersion (on pense aux lignes mélodiques de Despina dans Così_fan_tutte).

Un coup de feu. George survient, atterré. Emmy est morte, et George a blessé le Lord.
Assassiner en si peu de temps un second personnage, c'est un vrai coup après un acte entier de badinages.

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Acte II - second tableau

Retour aux situations précédentes [situations 2 & 8] : Malwina Davenaut et Edgar Aubry sont désespérés, et reposent (dans un grand élan lyrique) leur espoir en Dieu qui, on l'a dit, est ici un soutien (qui ne convainc plus chez Stoker). Chez Polidori, pas de Dieu qui vaille, même pas cité de façon supersitieuse...

Vient le moment du mariage. Ruthven arrive en courant (à la fois fuyant les poursuites et rattrapant le temps passé, on imagine, à se soigner aux rayons de lune). Aubry éclate, traite ce comte de Marsden de monstre, prévient le père et la fille que celle-ci est en danger de mort cette nuit, conjure Malwina de ne pas accepter ces épousailles ce soir, à aucun prix, mais ayant déclaré son amour de même qu'Aubrey avait démontré sa folie, il n'est pas pris au sérieux et évacué. [très exactement la situation 9]

L'urgence des vingt-quatre heures prend ici toute sa force (Ruthven regarde sa montre avec trouble et commente le temps qui passe), on assiste réellement à un bras de fer de principes contraires, et plus seulement à un sacrifice annoncé. Toute cette dernière section est en réalité un développement / prolongement / résolution du second tableau de l'acte I : les mêmes éléments qui faisaient le problème sont réénoncés jusqu'à la résolution finale.

Alors que Davenaut, devant les prières de sa fille pour quelques heures seulement, est près de céder, Ruthven lui rappelle qu'il lui a donné sa parole ; les protestations de Malwina n'ont dès lors pour effet que d'appeler la malédiction paternelle.

Aubry parvient à forcer l'entrée. Ruthven, paniqué, lui rappelle son serment [situation 10], mais il passe outre, confiant dans l'aide divine. Pendant sa déclaration, deux éclairs passent. Le troisième, au mot de vampire est pour Ruthven qui disparaît anéanti.

Plates excuses déconfites du père à sa fille, et geste de conciliation en la mariant à Aubry. Malwina répond en reprenant le texte et le thème très lyrique de sa Profession de Foi du début du tableau. Choeur de réjouissance, plus vigoureux que celui tendre et compassionnel qui annonçait les noces avec le vampire.

A noter : certaines versions, dont la plus recommandable, celle de Rieger, introduisent un son de cloche pour justifier le fait de pouvoir briser le serment sans risque - mais c'est une déformation du livret. Au contraire, la foi en Dieu et dans son bon droit, l'audace de l'innocent peuvent seules sauver la victime. C'est un coup de théâtre qui paraît à la première écoute superficiel, et qui finalement se révèle d'une force remarquable : la libération de la parole vraie met en échec toutes les malédictions, le pouvoir néfaste ne tient qu'autant qu'on s'y soumet.

En réalité, l'acte II, une fois les réutilisations de motifs polidoriens effectués au I, développe beaucoup plus à sa fantaisie (première partie avec Emmy inventée, pastiche de Don Giovanni, chanson à boire, mélange des genres)... avec tout de même l'insertion de l'extrait de poème de Byron cité par la préface de Polidori. La fin de l'acte, quant à elle, ne fait en réalité que prolonger et résoudre la situation du second tableau au premier acte.

Le caractère de Lord Ruthven

La peur de Ruthven aussi est une nouveauté précieuse : le personnage, parce qu'on nous évoque au tout début son passé d'homme, puis son amitié avec Aubry à qui il sauva la vie (or, Ruthven ne le reconnaît pas lorsqu'il est mourant, ce n'était donc pas un stratagème, ou alors du billard à huit bandes en sachant qu'il ne pourrait défendre Malwina à cause de sa dette), plus loin son passé terrible (dévorant contre son gré ses enfants), enfin sa terreur devant son possible échec, est assez attachant, malgré tout le comportement odieux qui est celui, inévitable, de son état de non-mort. Odieux et pitoyable tout à la fois. Humain, en somme !
Rien à voir avec l'être très opaque et tout à fait impassible, dont on ne sait même pas s'il a été homme (puisqu'il n'y a pas de lien explicite entre le poème de la préface et le personnage de la nouvelle), qui traverse le récit de Polidori.

Cela dit, une citation laisse transparaître, peut-être par maladresse narrative (puisqu'il n'a sans doute pas écrit ses mémoires ni tout répété à son confesseur), une existence psychologique chez Ruthven :

Lorsqu’il apprit, bientôt après, l’état alarmant de sa santé, il sentit immédiatement que c’était lui qui en était la cause ; mais quand on lui dit qu’Aubrey paraissait être tombé en démence, il eut peine à cacher sa triomphante joie à ceux qui lui donnaient cette information.

Le narrateur connaît donc la vie intérieure du vampire ! Ce qui pose nombre de questions (authenticité du récit, identité de celui qui a recueilli les informations, nature de la psychologie du vampire...), à moins qu'on ne l'ait tout simplement déduit de cette joie qui se manifestait malgré lui.

Cela reste ténu et en tout état de cause assez peu sympathique, comparé à l'être plus enchaîné que calculateur qu'on rencontre chez Wohlbrück : il ne veut pas quitter la terre dont son état (bizarrement, puisqu'il devient alors un mort ou un damné standards, être vampire l'amène à quitter la terre...) le chasse malgré lui, il veut demeurer parmi les vivants, et pour cela perpètre des crimes qui sont bien peu de chose par rapport à ceux que sa malédiction lui a d'abord fait commettre.

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6. En guise de conclusion provisoire

Vous disposez à présent d'une petite vue d'ensemble de la redistribution des motifs de Byron-Polidori dans le livret de Wilhelm August Wohlbrück pour l'opéra de Marschner. Il manque sans nul doute d'étudier les autres sources pour mieux comprendre la mutation, mais nous avons déjà en détail le point de départ et le point d'arrivée, ce n'est pas si mal.
Si nous mettons la main sur les autres ouvrages, bien entendu, nous tâcherons - si nous disposons du temps nécessaire - d'en toucher un mot.

On a vu ce qui changeait : redistribution des situations des trois personnages féminins dans deux, et création d'une troisième, en réalité un double pastiché de Zerlina ; mais aussi le caractère des deux hommes en affrontement. Aubrey devenu Edgar Aubry apparaît, quoique faible car n'étant qu'homme, volontaire, et désespéré avec vigueur ; Ruthven enfin a toute l'épaisseur d'un humain déchu, qui regrette sa position première sans rien pouvoir convoquer d'une bonté qui lui est interdite - et se mue en fine perfidie.

On ne parle même pas de la musique, magistrale.

En cela, sur le résultat final, il y aurait encore beaucoup à dire. Contentons-nous, pour l'heure, de vous laisser vous balader dans l'oeuvre une fois imprégné de ce petit vade mecum - en écoutant, si vous ne disposez pas de mieux, de la version libre de droits [pas extraordinaire, mais c'est gratuit et immédiat] que nous avions proposée.


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