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De Byron / Polidori à Marschner / Wohlbrück - II - Préface et enjeux du Vampire original



Arrivée d'Aubry priant, puis menaçant Lord Ruthven sur le point d'épouser à sa place sa fiancée pour se repaître de son sang. Ruthven lui fait la réponse terrifiante qu'on peut lire ci-dessous.


N.B. : Plusieurs liens peuvent être utiles si des allusions sont faites dans cette notule.

  1. Le texte de John William Polidori dans la traduction d'Henri Faber : [http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Vampire_(Polidori)] (texte non vérifié, il comporte donc encore quelques coquilles, et notamment quelques confusions entre passé simple et subjonctif imparfait à la troisième personne du singulier - amplement lisible cela dit !).
  2. La genèse improbable du texte de Polidori, premier texte emblématique autour de la figure du vampire : à cause d'une éruption indonésienne.
  3. Les deux notules autour du roman Dracula de Bram Stoker, acte de naissance du phénix des vampires : contexte et structure ; complexités et réécriture.



Combat du Giaour et du Pacha d'Eugène Delacroix.
Huile sur toile, 73 x 61 cm.
Musée du Petit-Palais, Paris.
Voir plus bas la citation correspondante : ce tableau de 1835 est directement inspiré du poème de Byron de 1814, cité par la préface de Polidori.


On le mentionnait précédemment, le plus intéressant dans la nouvelle Le Vampire de John William Polidori, tirée de l'ébauche de Lord Byron, est bien son Introduction. En plus de rattacher le vampire à l'univers de la superstition, cette préface le caractérise avant tout par son injustice effroyable : le châtiment peut frapper l'innocent, et le conduire à torturer, impuissant mais en toute conscience, les êtres qu'il a le mieux aimés.

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1. Superstition

Polidori rappelle ainsi les origines orientales immémoriales, les superstitions de la Grèce chrétienne (le rite latin empêchant prétendûment la décomposition des corps), puis en Europe Centrale. Il en décrit même les variantes ; celle d'Europe Centrale correspond précisément au vampirisme de Stoker : le monstre ne tue pas ses victimes d'un seul coup, mais les affaiblit nuit après nuit.
Il pousse la documentation (et la mise à distance avant même de débuter son récit !) jusqu'à citer la Gazette de Londres de 1732, et à relater l'histoire d'Arnold Paul, assailli par un vampire en Hongrie, et malgré les rites, devenu vampire à son tour. On retrouve les caractéristiques bien connues : absence de corruption du corps inhumé, rejet d'un sang pur jusque par les pores. Pour régler la cause, épieu, décapitation, immolation, cris horribles du mort, on voit de quel coin Stoker avait tenu son corpus superstitieux.

Dans une préface destinée à introduire une nouvelle brève et épouvantable, on fait mieux pour la mise en condition du lecteur. Ici, on lui fournit toutes les clefs pour se défendre de l'impression qu'elle pourrait lui faire.

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2. Véridique

Cependant cette parole rationnelle, et l'accumulation de ses sources, dont certaines hautement qualifiées de véridiques (les Voyages de Tournefort), donnent du crédit à celui qui va raconter cette histoire. On avait déjà vu le procédé, précisément, chez Stoker : mobiliser la science pour bien montrer qu'on ne peut pas expliquer le phénomène, qu'il la dépasse.

Polidori me paraît toutefois dans une démarche beaucoup plus saine d'information de son lecteur, lui procurant amplement les moyens de faire résistance aux assauts qu'on va porter contre son incrédulité.

De son propre aveu, il fournit les renseignements « nécessaires à l'intelligence de la Nouvelle qui suit », c'est-à-dire que le but affiché est tout simplement d'instruire le lecteur - si bien qu'il achève son introduction par un catalogue de vocables équivalents au terme retenu de « vampire ».

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3. Un but littéraire

(Et Giaour.)

Mais le but principal réside peut-être encore ailleurs. Chemin faisant dans cette courte présentation, Polidori égrène les références factuelles, mais aussi littéraires. Il s'attarde surtout sur la plus grande cruauté du sort du vampire à ses yeux, qui n'a rien de la damnation injuste qu'on voit, épouvantable et presque sans remède, chez Stoker, mais qui la surpasse en horreur tangible : la victime devient le bourreau de ceux qui lui ont été les plus chers dans la vie. En pleine conscience, mais sans pouvoir sur lui-même. Pis encore, il est reconnu par son enfant préférée, qui malgré ses supplications, périt à son tour, sans pouvoir maudire son père.

Pour ce faire, il évoque son contemporain Robert Southey (son aîné de vingt ans), qui dans Thalaba the Destroyer met notamment en scène Oneiza, jeune arabe modèle de chasteté et d'innocence, dont le corps revient torturer l'homme qu'elle a le mieux aimé.
Et surtout, Polidori cite comme l'évidence le Giaour de Byron, sans en fournir l'auteur ; non pas par tromperie, mais parce que l'oeuvre était publiée sous le nom de Byron. On peut d'ailleurs s'interroger sur la paternité de cette préface, bien qu'elle semble intimement liée à l'oeuvre finale (Byron n'ayant signé qu'une ébauche par jeu, en principe).

Poème de Byron Traduction d'Henri Faber
(d'après la citation de Polidori)
Beneath avenging Monkir's scythe;
And from its torment 'scape alone
To wander round lost Eblis' throne ;
And fire unquenched, unquenchable,
Around, within, thy heart shall dwell ;
Nor ear can hear nor tongue can tell
The tortures of that inward hell !
But first, on earth as vampire sent,
Thy corse shall from its tomb be rent :
Then ghastly haunt thy native place,
And suck the blood of all thy race ;
There from thy daughter, sister, wife,
At midnight drain the stream of life ;
Yet loathe the banquet which perforce
Must feed thy livid living corse :
Thy victims ere they yet expire
Shall know the demon for their sire,
As cursing thee, thou cursing them,
Thy flowers are withered on the stem.
But one that for thy crime must fall,
The youngest, most beloved of all,
Shall bless thee with a father's name -
That word shall wrap thy heart in flame !
Yet must thou end thy task, and mark
Her cheek's last tinge, her eye's last spark,
And the last glassy glance must view
Which freezes o'er its lifeless blue;
Then with unhallowed hand shalt tear
The tresses of her yellow hair,
Of which in life a lock when shorn
Affection's fondest pledge was worn,
But now is borne away by thee,
Memorial of thine agony !
Wet with thine own best blood shall drip
Thy gnashing tooth and haggard lip ;
Then stalking to thy sullen grave,
Go - and with Gouls and Afrits rave ;
Till these in horror shrink away
From spectre more accursed than they !
Frémis ! nouveau Vampire envoyé sur la terre,
En vain, lorsque la mort fermera ta paupière,
A pourrir dans la tombe on t’aura condamné,
Tu quitteras la nuit cet asile étonné.
Alors, pour ranimer ton cadavre livide,
C’est du sang des vivants que ta bouche est avide ;
Souvent, d’un pas furtif, à l’heure de minuit,
Vers ton ancien manoir tu retournes sans bruit :
Du logis à ta main déjà cède la grille,
Et tu viens t’abreuver du sang de ta famille,
L’enfer même, à goûter de cet horrible mets,
Malgré sa répugnance oblige ton palais.
Tes victimes sauront à leur heure dernière
Qu’elles ont pour bourreau leur époux ou leur père !
Et, pleurant une vie éteinte avant le temps,
Maudiront à jamais l’auteur de leur tourments :
Mais non, l’une plus douce, et plus jeune et plus belle,
De l’amour filial le plus parfait modèle,
Celle de tes enfants que tu chéris le mieux ;
Quand tu t’abreuveras de son sang précieux,
Reconnaîtra son père au sein de l’agonie,
Et des plus tendres noms paiera sa barbarie.
Cruel comme est ton cœur, ces noms l’attendriront ;
Une sueur de sang coulera de ton front ;
Mais tu voudras en vain sauver cette victime,
Elle t’es réservée, ainsi le veut ton crime !
Desséchée en sa fleur, par un funeste accord,
Elle te dut sa survie et te devra sa mort !
Mais du sang des vivants cessant de te repaître,
Dès que sur l’horizon le jour est prêt à naître,
Grinçant des dents, l’œil fixe, en proie à mille maux,
Tu cherches un asile au milieu des tombeaux :
Là, tu te veux du moins joindre aux autres vampires,
Comme toi condamnés à d’éternels martyrs :
Mais ils fuiront un spectre aussi contagieux,
Qui, tout cruels qu’ils sont, l’est mille fois plus qu’eux.


Le second air de Lord Ruthven chez Marschner est quasiment mot pour mot ce récit, en allemand : le vampire s'en sert pour terrifier son ami Aubry s'il rompt son serment afin de sauver les victimes désignées (dont sa fiancée). L'adaptation allemande de Wohlbrück (le librettiste de Marschner), quoique belle, n'a pas évidemment le panache du poème de Byron, dont la citation constitue, il faut bien le dire, le plus beau moment de cette nouvelle... Aussi bien sur le plan stylistique, bien sûr, que sur le plan dramatique - cette horreur suprême n'est pas abordée dans la narration proprement dite.

Ainsi Polidori, en plus de se plaire à parler de beaux textes, marque-t-il tout un réseau d'imaginaire autour de la figure pas encore populaire du vampire, de façon à nourrir son récit par la suite. Et effectivement, chaque réticence du lecteur à croire ce qu'il lit, chaque victime du vampire se chargent des éléments qui ont été avancés dans la préface, qu'ils viennent en contradiction ou en renfort du texte. C'est une très belle idée que de fournir ainsi toute une épaisseur à sa brève histoire.

Par exemple, lorsque les jeunes filles sont frappées par Ruthven, on se demande si elles ne sont pas destinées à lui devenir semblables : d'aimables, devenir taciturnes et prédatrices. Rien ne le laisse penser dans le récit... sauf l'imaginaire dont nous a nourris Polidori dans sa préface.


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David Le Marrec


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