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Dinorah, ou comment les questions génériques rendent chèvre

A la suite d'un petit débat avec Morloch, spécialiste international des pirates généreux et des expéditions extrême-orientales ratées, le moment est venu pour les lutins de revenir sur cette oeuvre, l'objet de deux des premiers articles publiés sur Carnets sur sol. Retranscription informelle.



La question du genre

Le Pardon de Ploërmel (création londonienne sous le titre de Dinorah, la même année qu'à Paris), sans doute en raison de sa création à l'Opéra-Comique, est désigné comme un opéra-comique. L'occasion de vérifier, encore une fois, le caractère flottant et peu rigoureux des dénominations que les compositeurs eux-mêmes accolent à leurs oeuvres.

Au sens technique, donc, Dinorah est plutôt une comédie lyrique, c'est-à-dire une oeuvre certes d'essence comique (et encore...), si on prend en considération la légèreté de son ton (plus que de son sujet, pas si éloigné de la Sonnambula de Bellini) et certains passages d'essence drolatique. (Attention toutefois, c'est celle qu'on propose, mais la dénomination n'est pas encore employée à l'époque. C'est la catégorie d'Arabella ou de Colombe.)

Ce n'est pas un opéra-comique dans le sens où il ne se trouve pas de dialogues parlés entre les numéros lyriques, mais seulement des récitatifs (et des numéros pas toujours très individualisés, mêlés de récitatifs ou s'enchâssant, comme c'est l'usage chez Meyerbeer). [Sur la question du genre de l'opéra-comique, voir ici.]

Ce ne peut pas être un Grand Opéra pour des raisons qu'on rappelle :
- pas de sujet historique ;
- pas cinq actes, ni même quatre ;
- pas de grand ballet ;
- pas de ténor lyrique à contre-notes ;
- pas d'enjeux potentiellement tragiques (au sens le plus élevé).

En réalité, faute de pouvoir utiliser un terme anachronique, et surtout faute d'être parfaitement convaincu par le caractère essentiellement comique (?) de Dinorah (il s'agit plutôt d'un 'sérieux léger'), nous proposerons une autre appartenance un peu plus loin.

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Les tons mêlés

Sinon, il nous faut rejoindre Morloch : oui, c'est cela, toujours cela dans le Grand Opéra (en tout cas celui du milieu du siècle, après ça se prend plus au sérieux... Gounod déjà, dans ceux qu'il a écrits... [1]) : les vers sont très faibles, mais il y a là une forme d'autodérision extrêmement attachante. Les héros sont regardés avec distance ; tout héroïques qu'ils soient, ils n'en demeurent pas moins vaguement ridicules. Faiblement humains, en somme.

D'une certaine façon, le Grand Opéra pourrait se décrire comme un théâtre réfractaire au Sublime.

En revanche (et nous continuons à répondre à Morloch), le Comité Gustatif Farfadesque ne trouve pas qu'il y ait du remplissage. Ce sont des airs de caractère, indispensables pour la couleur pastorale. Le chevrier androgyne (contralto) qui vocalise à n'en plus finir, sorte de chef-d'oeuvre du (faux) naturel musical ; le chasseur perdu qui chante un hymne à la nature...
Car au fond, Dinorah hérite en ligne directe d'Acis & Galathée de Lully, avec le même miracle final d'ailleurs. Il s'agirait donc plutôt d'une pastorale (lyrique), même si le genre n'est pas assumé comme tel, avec quelque chose d'un pastiche à la fois naïf et narquois. (C'est cette double identité - cette doublepensée ? - qui fait toute la saveur du Grand Opéra à la française. Qui n'a rien de la grandiloquence creuse que lui prêtent volontiers ceux qui ne l'ont jamais écouté décemment [2]...)

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Une solution de mise en scène : le premier degré dirigé

En ce sens, la mise en scène absolument premier degré de Pierre Jourdan rend justice plus qu'on ne pourrait le rêver à la naïveté de la forme pastorale, mais sans du tout gommer l'ironie portée sur les personnages, bien au contraire. Meyerbeer, Barbier & Carré font du factice, du simulacre bancal, le savent, et le montrent même à l'occasion : une sorte d'esthétique de l'allègement, pour que le drame ne se montre pas ridiculement oppressant.

Donc le côté carton-pâteux que Morloch souligne est pour moi idéal ici - et Dieu sait que ce n'est pas la tasse de thé nain des lutins. D'autant que la direction d'acteurs est assez formidable. (Et puis, lorsqu'on dispose de gens comme Armand Arapian, ça donne tout de suite un résultat extraordinaire.)
Plus encore, on a beaucoup prisé les ballets de chèvres et de moutons dans leur chorégraphie rudimentaire mais gracieuse. Oui, ça n'est pas un ballet de valeur égale aux solistes, mais avait-on besoin d'un corps de ballet extraordinaire pour cela ? Au contraire, cette (très relative) gaucherie a quelque chose de très touchant, surtout pour jouer les troupeaux, il faut bien le dire...

Sans aucun doute, une autre vision, peut-être plus fine, est possible - mais en l'occurrence, c'est déjà parfait.

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Retour sur la musique de Meyerbeer
Structurellement, non (non non non non non), pas d'empilement maladroit : on observe au contraire la continuité admirable des ensembles meyerbeeriens ; lorsqu'il s'agit de plusieurs numéros dans une même scène, c'est que tout s'enchaîne de façon très intégrée, les récitatifs étant très lyriques, les numéros étant eux-mêmes parcourus de récitatifs, voire de minuscules interventions solistes...

On conviendra bien sûr que Dinorah ne révolutionne rien à cette date... mais je maintiens toujours qu'en ouvrant les partitions, on s'aperçoit avec stupeur que ça module beaucoup. A part Chopin, Schumann et Berlioz, je ne vois personne qui s'y investisse autant au début des années trente du XIXe siècle. (Bien entendu, Meyerbeer est très loin d'approcher les trois autres en termes de raffinement harmonique ; mais tout de même, il passe n'importe quel italien, français ou allemand de la même époque, sans peine. C'est là de la musique très soignée, et pas de la soupe complaisante et pompière.)

Je rejoins évidemment Morloch sur la compatibilité avec l'Opéra-Comique, notamment en ce qui concerne les bons sentiments : la moralité fait partie intégrante du cahier des charges. Ici, c'est l'amouuuuuuuuuuuuur, c'est l'amour vaiiiiinqueeeeeeeeeeur ! Ou peut-être bien durch Mitleid wissend der reine Tor.

Il faudra décidément que les lutins publient ce point sur l'esthétique meyerbeerienne, qui n'attend que la relecture depuis... quelques années (avant même l'ouverture de CSS, en réalité). En attendant, il y a toujours cette esquisse très brève, mais à peu près claire. Meyerbeer reste décidément l'Arlésienne de ce carnet : il en est question partout, mais jamais de façon monographique.


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Interprétation et erreur d'étiquetage

Les représentations ont eu lieu en 2002 (date de la captation), et une reprise avec les mêmes s'est faite en 2005. Certes, les chanteurs ne font pas de second degré exagéré (pour ma part j'en vois, cependant ça ne fissure jamais le rôle) ; mais c'est que le second degré est clairement inclus dans le texte et la musique, à mon avis ; inutile de le souligner, ce serait vulgaire. Il s'agit bien sûr d'un second degré léger, plutôt d'une distanciation amusée de son propre travail.

Il ne s'agit pas de l'Orchestre de l'Opéra d'Etat Hongrois tout court, mais d'un orchestre de chambre issu en partie de musiciens cette formation - en 1981, sous la direction du violoniste Belá Nágy. Ce n'est donc pas l'Orchestre d'Etat Hongrois Failoni comme indiqué sur la pochette, mais l'Orchestre de Chambre du même nom (en hommage à Sergio Failoni, directeur musical de l'Opéra d'Etat de 1928 à 1948).

Compiègne économise toujours sur les orchestres qui ne sont jamais extraordinaires (petit effectif, son sec, justesse et mise en place relatives), mais cela permet de monter des choses onéreuses dans de très bonnes conditions, surtout que dans la plupart des ouvrages montés, l'excellence de l'orchestre est loin de représenter le critère essentiel. Ici, Failoni est tout de même très vif et assez spirituel.

Cela dit, je suis complètement certain que ce luxe ferait gagner beaucoup d'épaisseur à une oeuvre aussi bien écrite que Dinorah - jouée par un orchestre très engagé et incisif.

On a déjà exprimé dans l'article sur les représentations de Compiègne le bien infini qu'on pensait des chanteurs de la production.

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Ombre légère

La seule chose qui en soit resté au répertoire, l'air Ombre légère (souvent sous sa forme italienne Ombra leggiera), machine-à-vocalisations-pour-récital, très prisé des chanteuses de répertoire dans leurs récitals faits d'airs isolés (donc sans intérêt), ne doit surtout pas être pris en considération pour se faire une idée du ton de l'oeuvre (très vive et directe). Rappelons que cet objet-là est parfaitement insipide, assez aisément assimilable à un Donizetti tout-venant en français - à ceci près que Donizetti a écrit des partitions remarquables, de loin ses meilleures, pour la France...

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Dinorah, et à plus forte raison dans cette interprétation et en vidéo, est assurément une oeuvre de premier choix - sinon indispensable, du moins réjouissante à tout point de vue.

Références de la version (de très loin) la plus recommandable : DVD de Compiègne (chez Cascavelle), mis en scène par Pierre Jourdan et dirigé par Olivier Opdebeeck (Orchestre de Chambre Failoni). Isabelle Philippe (Dinorah), Frédéric Mazzotta (Corentin), Armand Arapian (Hoël), Lucile Vignon (un chevrier), Philippe Chevalier (le veneur de l'acte III) dans les principaux rôles.


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Merci à Morloch pour cette stimulation, et pardon pour les images, nos sources sont manifestement identiques, difficile de s'en procurer une grande variété sans les fabriquer soi-même.

Notes

[1] La Reine de Saba, en particulier. Dont l'humour de caractère aussi bien que la distanciation sont bannis. C'est sérieux, tout à fait sérieux. Très belle oeuvre, mais de ce fait moins attachante.

[2] Très souvent, on constate un rejet dû soit à une absence de familiarité avec les oeuvres (parfois totale...), soit à une absence de connaissance du cahier des charges (jusqu'à prendre au sérieux le Grand Opéra à cause de son nom, ce que personne ne faisait pourtant du vivant de Meyerbeer), et de façon difficilement évitable à cause de mauvaises conditions d'écoute, dues aux versions très coupées, hors style, mal jouées qui sont souvent les seules disponibles.


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Commentaires

1. Le dimanche 11 janvier 2009 à , par Morloch

Merci pour la note qui flatte mon ego (oui ! encore !) et pour toutes les précisions.

J'essaierai de jeter un œil sur le reste de la production de Compiègne, des perles en perspective.

2. Le dimanche 11 janvier 2009 à , par DavidLeMarrec

La meilleure production, autrement, c'est Noé d'Halévy-Bizet, une intrigue totalement folle où le fils de Noé enlève sa belle-soeur. Sa propre femme, elle, comme elle s'ennuyait, s'est trouvée un ange déchu avec lequel elle règne sur une Sodome. Les retrouvailles avec son mari, lorsqu'ils se mettent joyeusement sur la figure, est un grand moment.

La mise en scène est de même, très littérale mais finement dirigée. Un enchantement, et la musique est de premier choix.

Sinon, il y a aussi La Jolie Fille de Perth (avec Workman et Armand Arapian), Henry VIII (mais c'est pas super bien joué, et je ne connais que la bande son), la bande son de Charles VI et tant d'autres...

3. Le dimanche 11 janvier 2009 à , par Dinorah jasait


Je suis lasse de te chercher si tu ne m'avais déjà trouvée !

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