Carnets sur sol

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Tout est bien qui finit mieux sans eux

Une question que je me pose depuis des années. N'avez-vous pas remarqué que certains lieti fini ("issues heureuses") sont truqués ? Je ne parle pas du pressentiment des catastrophes conjugales à venir qu'on peut lire à la fin des Noces (Nozze de Mozart, pour Bladsurd ;-), ni même de la joie feinte qu'on peut analyser dans Così.
Non, d'un simple trucage dramaturgique qui permet de faire un lieto fine même s'il demeure des problèmes non résolus. Le procédé fonctionne aussi pour les dénouements tragiques, on va voir ça.

Le cas le plus troublant, c'est l' "oubli" dramaturgique d'un personnage.




Exemple 1 : Prenons Dálibor de Smetana. Jitka, fille adoptive du guerrier captif Dálibor, est promise en mariage par ce dernier à Vítek, un compagnon d'armes. Jitka ne demande pas mieux, tout va bien.
S'ouvre l'acte II, après les remords amoureux de Milada d'avoir fait condamner Dálibor . Jitka court à la taverne prévenir son fiancé Vítek, qui s'y trouve en train de boire avec ses valeureux compagnons. Là, survient une précision étrange :

JITKA
(ukazujíc na jinou stranu mesta) / (lui montrant l'autre côté de la ville)
Proc jsi neprišel hned ke starene té, / Pourquoi, n'es-tu pas venu au logis de la vieille femme
jež mne chránila, muj drahoušku? / qui me donne asile, mon amour ?

VÍTEK
Ted práve jíti jsem chtel, / Je m'y rendais en cet instant même
tu prišla jsi sama, mé zlato! / mais tu es arrivée avant, mon trésor ?

[Traduction personnelle à la fidélité non garantie]

On remarquera le parallélisme des répliques et des noms doux, et surtout cette coïncidence, qui n'a aucun intérêt à être précisée comme telle dans le drame, et qui respire la mauvaise foi de Vítek. Jitka ne demande pas mieux que d'y croire, mais la scène aurait pu être présentée comme une rencontre au seuil de l'auberge et Jitka n'avait pas besoin de tirer les ivrognes héroïques hors de leur repaire - où ils ne peuvent demeurer longtemps, nous dit Vítek, et ce bien qu'ils soient déjà largement avinés. Bref, nous avons ici un couple comique dont l'un des tourtereaux est quelque peu boîteux.

Le problème ? Comment l'intégrer à la fin tragique où Dálibor n'échappe à la peine capitale que pour voir mourir sa promise et se laisser abattre à sa suite ?
Présenter son retour en héros valeureux, en total décalage avec son image ? Ou au contraire, le faire chercher par Jitka alors qu'il a fui depuis la veille ?

Tout cela parasiterait le drame, évidemment. On préfère donc oublier pudiquement ce personnage qui n'a été utile que pour l'allègement du deuxième acte - et la transition vers la prison y est particulièrement pénible, tant le contraste est radical. Les femmes, loin de penser à leur bien-aimés sans doute exterminés lors du combat perdu, préfèrent pleurer sur Milada, et Jitka ne pense qu'à l'amante du père puis au père.

Première omission oppoturne.




Exemple 2 : Dans Il Turco in Italia (Rossini), le petit rôle d'Albazar. Il sert essentiellement à procurer un duo à Zaida dans l'introduction. Il a tout de même droit à un petit air charmant (pendant ce celui d'Haly dans l'Italienne) qui couronne ses courtes interventions pour les utilités :

ALBAZAR
Ah! sarebbe troppo dolce / Ah, il serait si doux
il servir al Dio d’amore,/ de servir le dieu d'amour
s’ei destasse egual ardore / s'il éveillait une ardeur semblable
in quel sen che nol provò. / dans ce coeur qui ne l'a pas ressentie.
Ma contanto capriccioso / Mais il est si capricieux,
è quel Nume a cui serviamo, / ce dieu que nous servons,
che ci dà chi non bramiamo, / qu'il nous donne ce que nous ne demandons pas
e giammai chi si bramò. / et jamais ce que nous avons demandé.

[Idem pour la traduction.]

La plupart des versions, coupées, arrêtent le rôle d'Albazar ici. Il a originellement quelques répliques récitatives ensuite, et achève sur l'annonce de la paix entre Zaida et Selim (inutile, puisque le poète la refera, comme un coup de théâtre nonchalant). J'ai toujours perçu, peut-être à tort, cette ariette comme un aveu de l'amour impossible d'Albazar, qui accompagne Zaida comme un frère en taisant sa passion malheureuse. Plus un aveu qu'un commentaire philosophique sur la nature de l'amour chez les autres.

Quoi qu'il en soit - et cela tendrait à corroborer mon hypothèse -, Albazar disparaît lui aussi opportunément avant le tableau final, et suffisamment loin pour qu'on l'oublie totalement au rideau - ce qui était plus délicat pour Vítek, du fait de la clarté du découpage de l'action chez Josef Wenzig (le librettiste de Smetana).
Evidemment, s'il est un gentil amoureux malheureux, ça ferait désordre dans le final qui annonce la vogue vers le bonheur. Déjà que le repentir de Narciso est légèrement tiré par les cheveux, si en plus on avait ce bougre-là à gérer ! Et même s'il n'était pas amoureux, cet empoté qui n'a lieu de se réjouir que par procuration, fi !

C'est une très bonne décision de concision, mais un peu troublante pour ce genre de comédies d'intrigues qui aiment bien tout dénouer.

Exemple 3 : Dans Robert le Diable. (Ah! ah! Mes gaillards, vous croyiez peut-être échapper à Meyerbeer cette fois-ci ! Que nenni !)
Le personnage de Raimbaud, le fiancé d'Alice (soeur de lait et protégée de Robert, le ténor), qui échappe de justesse à la mise à mort au premier acte, se laisse séduire par l'argent que lui donne Bertram (un démon, père de Robert) et renonce à Alice pour aller courir les filles et aller boire, au tout début de l'acte III.
Et plus rien jusqu'à l'acte V. Alice va sauver Robert et lui permettre une ascension à la mode (cf. La Reine de Saba de Gounod et Sigurd de Reyer). Ascension qui, soit dit en passant, tombe comme un cheveu sur la soupe. Et plus de Raimbaud.

Pourquoi ? Pour les mêmes raisons que précédemment : comment ne pas parasiter l'action, en le réintégrant ? Il n'est plus d'aucune utilité, d'ailleurs, tout comme nos deux précédents candidats.
Ajoutons qu'après sa faiblesse, même si l'enfer que l'on devine par défaut semble une peine bien cruelle, représenter un rabibochage de la valeureuse Alice avec ce vaurien serait malvenu et briserait en quelque sorte l'édification face à la vertu éclatante de la jeune fille. Toute une progression dramatique par terre pour ce moins que rien ! Ah çà ! Non !



Que pensez-vous de ces absences ? Comment les analysez-vous ? Ressort dramaturgique ou mépris idéologique ? Autre raison ?

Si vous avez d'autres exemples, ils sont très bienvenus !


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David Le Marrec


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