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Meilleur que le roman - I, Zorro - 2 : Aux origines


1. Première écriture

Le personnage de Zorro, à l'instar de Don Juan, n'est pas un mythe dont l'origine serait indéfinissable. Il a un père littéraire, clairement identifié.

Au début du XXe siècle, les pulp magazines connaissaient un vaste succès populaire aux Etats-Unis. Ces publications, diffusées sur un papier de mauvaise qualité, contenaient quantité d'histoires courtes, en feuilleton, assez directes et vivantes, mélangeant la fiction avec la prétention plus ou moins insincère du réel.

C'est sur ce support que Johnston McCulley (1883-1958), journaliste spécialisé dans le reportage policier, met son expérience de narration haletante au service de la fiction où naît Zorro. Devant le succès des 39 chapitres publiés dans All-Story Weekly, l'ensemble fut regroupé dans un livret et publié en 1919 sous le titre The Curse of Capistrano - (« La Malédiction de Capistrano », que l'on traduit avisément en français par Le Fléau de Capistrano).

J'en avais déjà publié et commenté un extrait en mars, parmi les citations passantes.

Dès sa création, Zorro n'est pas un personnage complètement sérieux :

Ce moment est particulièrement délectable, et reflète assez bien l'esthétique mi-figue mi-raisin du roman de McCulley : l'emphase traditionnelle du roman y est compensée par le sentiment de luttes sans enjeu (jamais on ne peut craindre l'échec du héros), l'héroïsme y est rendu dérisoire par le besoin que la vertu a de se parer de l'astuce et de l'humour, et l'écriture elle-même, malgré son caractère direct, n'est pas dépourvue de jolies coquetteries (jamais affectées).

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2. Vers le mythe

Dans le roman original de McCulley (suivi de trois autres au fil des décennies suivantes, d'abord publiés dans Argosy Magazine qui avait racheté All-Story Weekly), plusieurs traits diffèrent de l'image demeurée de Zorro chez le grand public - essentiellement portée par le cinéma. Elle se fonde sur le film de Niblo de 1920 avec Douglas Fairbanks (adaptation immédiate, comme par exemple pour Random Harvest de James Hilton ou les chroniques de Mrs Miniver), sur celui de Marmoulian en 1940 avec Tyrone Power, et surtout sur la série télévisée de 1957-9, produite par Walt Disney et confiée à une collection de réalisateurs de télévision accomplis (Charles Lamont, par exemple). Cette dernière production renouvelle complètement les fondamentaux du mythe, et change assez considérablement l'angle éthique des chevauchées de Zorro.

De support à films de cape et d'épée, la figure de Zorro a réellement pris son envergure et sa plasticité de mythe à ce moment-là.

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3. Eléments distinctifs du premier héros
Double identité

Chez McCulley, tout le ressort du roman réside dans l'identité semi-cachée de Don Diego Vega (la première apparition de la particule que j'aie vue remonte à Walt Disney). Le narrateur nous présente un jeune homme falot assez insupportable - très différent de l'image rieuse de Guy Williams pour la télévision -, certain de sa supériorité, ne daignant chercher femme que pour s'épargner la fatigue d'entendre les recommandations paternelles, et assortissant cette quête des réserves les plus blessantes pour la femme courtisée. Non seulement quelqu'un qui ne fait pas de politique, mais qui de surcroît est fatigué par toute chose, jusqu'à faire la cour aux dames l'épuise - même pas le poète superficiel qu'il prétend être dans les versions ultérieures.

Parallèlement, on observe les audaces et bravades de Zorro, face à un commandant abusif qui spolie ses adversaires politiques. Dans ce premier roman, une seule intrigue : la persécution confiscatoire de la famille (aristocratique) de Don Carlos Pulido, qu'empêche Zorro. [C'est cette matière qui est utilisée, chez Disney, pour son premier cycle, autour de la destruction des Torres par le capitaine Monastorio.]

Il est difficile de juger, étant tous aujourd'hui imprégnés du mythe, même de loin, dès le plus jeune âge, à quel moment le lecteur ingénu pouvait effectuer le lien entre les deux figures, mais sans doute assez vite, les personnages caractérisés étant peu nombreux, et Zorro faisant apparition après chaque entretien infructueux de Don Diego avec ses opposants.

Cause

Mais ce qui est le plus intéressant se trouve dans les motifs d'intervention de Zorro. Lorsque le récit commence, il sévit depuis longtemps, mais sur la route, mi-bandit, mi-redresseur de torts protégeant les natifs et les moines des excès de soldats avides. Un certain nombre d'allusions et de situations, au cours du récit, laisse cependant percevoir que Zorro préexiste à la plupart des situations conflictuelles du pays. Autrement dit, mis à part quelques actes de justice qui nous sont simplement rapportés dans la taverne au début du récit, l'essentiel des crises représentées dans le livre sont dues à l'intervention même de Zorro !

Ainsi, quel besoin de se dédoubler pour faire la cour à celle que son père lui demande d'épouser et qu'il aime ? Par jeu. Et toutes ses aventures, certes trépidantes, semblent celles d'un jeune possédant qui cherche un peu de distraction, un peu de risque et de panache. Certes, en corrigeant les iniquités au passage, mais il cause tout de même, par ses jeux de dupes, l'incarcération de la famille qu'il défendait tout en jouant à se cacher chez elle...

En cela, Zorro diffère profondément de ses avatars à partir des années cinquante, où les grandes causes ne manquent pas. Chez McCulley, on s'amuse avec un bandit généreux, mais nous n'avons pas affaire au sauveur du monde. Toutes les dimensions politiques qui apparaissent ensuite (notamment, pour les versions les plus récentes, quant aux questions de justice sociale ou de souveraineté nationale) ne sont pas envisagées par McCulley, dont le personnage est destiné à l'amusement et certainement pas à l'édification.

Personnages secondaires

Toute la galaxie autour de Zorro reste à créer. Pas de serviteur-auxiliaire, un père bienveillant et politisé mais peu présent, pas de solitude non plus puisque Zorro finit par mobiliser une petite escouade de hobereaux (mais, pas très loyalement, sans révéler son identité à lui) - ce qui oblitère les dilemmes solitaires qui ont fait la richesse du mythe par la suite.

Le commandant est lui un vrai commandant traditionnel, un méchant élégant, assez bien résumé par François.

Le seul, donc, qui ait ici une vraie place, est le Sergent Gonzales, ancêtre de Demetrio López García : comme lui de grande stature, mais un caractère tout à fait différent, puisqu'il s'agit d'une brute, un symbole de la force et de la vantardise tournées en dérision par l'astuce et la finesse. Zorro n'hésite pas, contre lui, à faire usage du pistolet, arme à un coup propre à neutraliser la force par la dissuasion.
Les hommes de main violents et sans substance, récurrents dans les versions à venir, procèdent de ce modèle.
Gonzales a en revanche déjà un potentiel comique, victime préférée de Zorro qui corrige ses tendances à la mythomanie et ses présomptions sur sa capture.

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4. Esthétique générale

Avec une écriture concentrée mais élégante, le roman de McCulley est avant tout un divertissement, fondé sur une petite clef (assez transparente) : la double identité du héros, spectaculaire contraste, et éventuellement révélation jubilatoire. Tout se fonde sur des caractères assez archétypaux : le héros qui incarne une justice immanente, le jeune nanti paresseux, la jeune espagnole modeste mais passionnée et capable de refus éclatants, le soldat vantard, le gouverneur tyrannique... et s'agence avec assez d'adresse et de naturel.

Le final a d'ailleurs quelque chose de très filmique : une fin du monde où le héros est encerclé et perdu, se prépare à mourir aux côtés de sa bien-aimée, tout à fait un stéréotype dans les trames de films d'action grand public de ces trente dernières années, qui me semble moins fréquent auparavant. En cela, il y a un petit dépaysement à lire cela, qui paraît presque hors-style.

On voit pourquoi ce livre, quoique assez réussi, entre dans la catégorie Meilleur que le roman : il n'appelle pas forcément de suite (le héros révèle publiquement son identité, de toute façon), et ses enjeux sont limités. Une petite histoire amusante de héros à double visage, reprise de façon très fidèle en particulier par le film de Rouben Marmoulian, qui popularise très largement la matière zorroastrienne. Mais qui ne touche pas plus au mythe que d'autres récits de cape et d'épée comme Le Bossu de Féval...


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David Le Marrec


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