Carnets sur sol

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Discographie choisie - Franz SCHUBERT, Die Schöne Müllerin (La Belle Meunière)

Devant l'ampleur imprévue de cette note préparée pour Diaire sur sol, on la publie ici, bien que ce ne soit pas tout à fait conforme à la religion de CSS. On s'est efforcé d'ajouter quelques considérations plus générales, afin de rendre la pratique moins vaine.

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Puisqu'il n'y a plus de contrainte formelle d'être un peu constructif, sur Diaire sur sol, on tente l'exercice stérile (mais plaisant et potentiellement utile pour quelques lecteurs) de la discographie, auquel nous nous refusions sans raison sérieuse et suffisante sur CSS.

Quelles versions pour Die Schöne Müllerin ?

Pour nous, deux dominent. Jean-Paul Fouchécourt avec Alain Planès en 2004, qui saisissent pleinement la nature populaire qui revendique le lied, et qui se révèle particulièrement dans ce cycle. De la naïveté, de la simplicité - tout est énoncé avec l'évidence de la chanson. Pour ceux qui n'apprécient guère Fouchécourt d'ordinaire, ajoutons que l'allemand est tout à fait bon, et le résultat sans la moindre niaiserie. Malheureusement, ce concert n'a pas été publié (et ne le sera pas).
L'autre est celle réunissant Matthias Goerne et Eric Schneider (2002), publiée chez Decca, dont on va parler.

Voici donc un petit tour d'horizon.

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1. Versions recommandées par les lutins
  • Matthias GOERNE / Eric SCHNEIDER (EMI 2001)
    • Une version magistrale, totalement à contrepied, qui fait de ce cycle un second Winterreise. Tout y est abouti à un point maximal, la musicalité, les mots, la maîtrise des atmosphères, dans ce travail si singulier de Goerne par unité de vers. La plasticité du piano de Schneider est formidable, ce qui achève de placer le disque, bien que très atypique, en tête de nos références.
    • Renvoyons nos lecteurs à l'antique article que nous avions rédigé pour Concertonet. Pour poursuivre la conversation le cas échéant, nous l'avons reproduit sur Carnets sur sol.
  • Ian BOSTRIDGE / Mitsuko USHIDA (Decca 2004)
    • Les poses contorsionnées de Bostridge se révèlent ici pleinement maîtrisées, très éloquentes. Il faut apprécier ces choix, mais la touche mozartienne d'Ushida apporte précisément le raffinement simple à la façon d'un balancier. Très abouti.
  • Brigitte FASSBAENDER / Aribert REIMANN (DGG 1993)
    • Une autre lecture à contrepied, où la sècheresse de Reimann, plus encore que la véhémence usée de Fassbaender, redonne à entendre ce cycle, comme en biais. Très stimulant.

En somme, il manque à notre sélection une lecture véritablement dépouillée et directe, qui échappe à la manière lied pour trouver la manière chanson - comme Fouchécourt. Sans doute la plus adéquate. Ici, nous avons une lecture funèbre, une lecture précieuse, une lecture violente, mais pas de exactement ce que nous semble porter le cycle. Il est vrai que le chanteur de lied a l'habitude au contraire de creuser le sens. Peut-être qu'un interprète plus sage, comme Prégardien, pourrait parvenir à ce type de résultat - mais il y a fort à parier que ses manières lyriques poseraient un problème similaire.

Peu importe, il y a déjà de quoi se réjouir au delà du raisonnable avec ces trois versions.

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2. Versions recommandables
  • Ian BOSTRIDGE / Graham JOHNSON (Hyperion 1995)
    • Le jeune Bostridge, voix toujours aussi étrange, mais manières beaucoup plus simples, se révèle une valeur sûre. Bien sûr, à choisir, on préfère recommander sa seconde interprétation, beaucoup plus fouillée et originale. Graham Johnson est toujours impeccable, sans être très présent - à son habitude. Etrangement, cette caractéristique paraît moins précieuse ici - contrairement à ce que nous avions supposé - que dans le reste de sa magnifique intégrale Schubert. Peut-être faut-il un chanteur sans façons et un pianiste sophistiqué pour atteindre à une vérité supposée du cycle... [Là se rencontre toute la limite de l'exercice discographique : la réaction face aux caractéristiques objectives des interprétations se trouve toujours totalement conditionnée par l'horizon d'attente personnel...] En tout état de cause, une très belle version. Le prologue et le l'épilogue parlés, toujours omis, sont ici dits par Dietrich Fischer-Dieskau (sans excès d'inspiration).
  • Fritz WUNDERLICH / Humbert GIESEN II (DGG 1966)
    • Généralement considéré comme une référence majeure pour ce cycle.
    • Les qualités vocales y sont similaires à celles de Schreier, avec un timbre plus brillant et une conception un peu moins expressive. La variété de ton, à saluer, évite les écueils du cycle. On y gagne un piano discret mais correctement habité, ce qui rend peut-être cette version préférable.
  • Fritz WUNDERLICH / Rolf REINHARDT (Eurodic)
    • Il y a à vrai dire longtemps que ce disque est passé entre nos mains. Pas de souvenir du pianiste, qui était le véritable intérêt de ce doublon. Autant qu'il nous en souvienne, le gain n'était pas considérable au point de supplanter la référence précédente.
  • Peter SCHREIER / Walter OLBERTZ (Berlin Classics / Brilliant Classics, 1974)
    • Très diffusé depuis sa publication chez les labels économiques.
    • Lyrique, pensé, pas extrêmement analytique mais très satisfaisant comme type d'expression pour ce cycle. La nasalité du timbre de Schreier est ici assez maîtrisée pour ne pas être incommodante. Version vraiment délicieuse, mais abîmée par l'accompagnement totalement terne, avec un son totalement homogène, des accords ronds et discrets dépourvus de chant - penser à Moore sans ligne mélodique et sans imagination. Tout à fait fréquentable, mais dommage.
  • Peter SCHREIER / Konrad RAGOSSNIG, guitare (EMI / Berlin Classics, 1988)
    • On a souvent tenté de rendre le caractère de chanson populaire en utilisant des réductions pour guitare. CSS, qui adore les transpositions de toutes sortes, y a jeté une oreille avec gourmandise. Le résultat est tout à fait fonctionnel, mais n'apporte pas de plus-value, en vérité. Et l'impact des moments les plus dramatiques s'en trouve réduit - comment rendre, par exemple, les variations rythmiques aux deux pôles d'Ungelduld ? Et les contrastes propres au traitement schubertien du lied (par opposition au schumannien) ? Peter Schreier se montre préférable plus tôt, avec Olbertz - plus juvénile et frais. Néanmoins un bel enregistrement, très largement fréquentable.

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3. Mises en garde
  • Lotte LEHMANN / Paul ULANOWSKY (Columbia 1942)
    • Cette chanteuse si expressive à l'opéra fait ici entendre son souffle légendairement court, et surtout une assez étrange indifférence au déroulement des affaires musicales et textuelles. Accompagnée par l'incontournable Paul Ulanowsky, toujours aussi peu à son aise. Pas franchement passionnant pour les lutins. Libre de droits, au demeurant, si jamais quelque lecteur est intéressé...
  • Julius PATZAK / Michael RAUCHEISEN (Acanta 1943)
    • La voix de Patzak sonne terriblement effilochée, et les intentions, ici aussi, sont un peu lointaines. [Une caractéristique étrange de cet âge où la diction était parfaite mais les intentions souvent absentes. Lié à beaucoup de choses : la dimension linguistique unique jusque dans les années cinquante, la conception de l'opéra comme art non théâtral, etc.] Guère palpitant - et la liberté des droits ne constitue pas réellement un attrait. La voix de Patzak s'était beaucoup confrontée à des formats plus lourds et plus histrioniques qui permettaient mal de rentrer aisément dans le moule intimiste du lied. Format-Florestan (ou Chant de la Terre) source d'incompatibilité pour lui, manifestement.
  • Dietrich FISCHER-DIESKAU / Gerald MOORE III (DGG 1971)
    • La version de leur intégrale Schubert. On y retrouve bien sûr la timidité bien connue de Moore, mais surtout Fischer-Dieskau dans ses plus mauvaises années, où la voix prend le chemin une transition difficile - très vite maîtrisée à l'opéra, cependant difficile dans le domaine du lied jusqu'à ses toutes dernières années miraculeuses. Ici, la voix, très sèche, ne s'émet qu'en forçant par le nez, le legato [1] a totalement disparu, l'expression tellement forcée sur chaque mot qu'au sein de ces sons disgracieux elle en paraît histrionique ou prosaïque. Ces symptômes d'une période difficile sont certes moins sensibles dans ce cycle que DFD connaissait fort bien, l'ayant avant même l'explosion de sa carrière transcrit pour baryton depuis son camp de prisonniers - l'épisode est célèbre -, que dans les oeuvres les moins fréquentées de l'intégrale. Toutefois, mieux vaudra se tourner vers ses gravures antérieures (1951 et 1961). Il est très probable que nous ayons entendu la deuxième, mais nous ne disposons plus d'aucun souvenir ni même note sur le sujet.
  • Jochen KOWALSKI / Markus HINTERHÄUSER (Capriccio 1997)
    • Version avec contre-ténor. Ce type de voix manque hélas, structurellement, d'assise pour dire les mots et s'établir tout à son aise face à l'incisivité d'un piano. Kowalski n'était pas le plus poète d'entre eux, le résultat reste peu probant.

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Vu le nombre de parutions, il n'est pas possible, bien évidemment, de tout entendre et de tout décrire [2], aussi il nous est impossible de rendre un quelconque verdict - sinon vous fournir ces quelques données, pour orientation, ensuite, selon vos propres inclinations.

Nous avons par exemple éliminé les versions qui ne sont pas publiées et ne vous seraient par conséquent d'aucun secours.

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Il va de soi qu'on peut à l'infini contester, sinon toutes les observations, les ressentis qu'en tire CSS. On a donc tâché avant tout de caractériser chaque version, plutôt que de la juger. Par commodité, on les a rapidement installées selon le degré de réussite que nous y percevons, mais il va sans dire que ce classement est parfaitement sujet à recours.

(Pour mémoire, une discographie des Winterreise insolites se trouve sur CSS.)

Notes

[1] Legato : caractère lié des phrasés.

[2] Dans la discographie, nous serions ainsi très attiré par Bär, Desderi, Dermota, Güra, Hakegård, Häfliger, Henschel, Hill, Hyninnen, Hüsch, Siegfried Lorenz, Luxon, de Mey, Pears, Prégardien, Rogers, Schade, Singher, Trekel, Trost, Thompson... Avec une envie très impatiente pour Desderi (superbe voix italienne très à l'aise en allemand), Dermota et sa digne mélancolie, Häfliger (au vu de la référence de son Winterreise avec le même Dähler), de Mey (formidable Evangéliste au goût très sûr), Pears (ses bizarreries pourraient être séduisantes ici), Rogers (par curiosité, tant ses Monteverdi sont beaux), Singher (grand diseur en français, voir par exemple ici), Trekel ou Trost... Sans parler des nombreux accompagnateurs qui font envie !


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Commentaires

1. Le lundi 21 janvier 2008 à , par Morloch

Merci !!!!!

Que dire de plus. L'ensemble des messsages sur le lied constitue vraiment une très bonne porte d'entrée pour ce genre, accueillante et conviviale !

2. Le lundi 21 janvier 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Merci à toi. Hélas, je ne suis pas sûr que les visiteurs (toujours plus nombreux, c'est impressionnant) qui parviennent ici soient majoritairement des néophytes, puisqu'ils savent déjà ce qu'ils veulent trouver.

Aussi, je m'efforce de faire intrusion par d'autres moyens - notamment les prêches où tu sais. :)

3. Le lundi 21 janvier 2008 à , par sk†ns

Waoh. Voici en tous cas un complément intéressant au « Point » que « Le numéro un de la musique classique et de la Hi-Fi » consacre à cette œuvre ce mois-ci, retenant 6 interprétations, dont la I,3 présentée ici.
[Les catégories dans lesquelles sont finalement classées les heureuses élues sont : « Pour commencer », « Référence moderne », « Légendaire » et, le coup de grâce avec « Pour approfondir »… Je relève ça parce que, pour ce qui me concerne, j'ai commencé et suis toujours en train d'appronfondir avec la "Fritz WUNDERLICH / Humbert GIESEN II (DGG 1966)" (rien moins que « Légendaire »).]

4. Le lundi 21 janvier 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Waoh. Voici en tous cas un complément intéressant au « Point » que « Le numéro un de la musique classique et de la Hi-Fi » consacre à cette œuvre ce mois-ci, retenant 6 interprétations, dont la I,3 présentée ici.

Voilà ce que c'est que de rester hors du monde : on tombe dans la banalité sans le savoir. Finalement, j'aurais dû fourguer ça dans le déversoir diaristique...


[Les catégories dans lesquelles sont finalement classées les heureuses élues sont : « Pour commencer », « Référence moderne », « Légendaire » et, le coup de grâce avec « Pour approfondir »… Je relève ça parce que, pour ce qui me concerne, j'ai commencé et suis toujours en train d'appronfondir avec la "Fritz WUNDERLICH / Humbert GIESEN II (DGG 1966)" (rien moins que « Légendaire »).]

Ma foi, ça me paraît sûr et suffisant. Sauf si on souhaite un piano un peu plus disert.

5. Le mardi 22 janvier 2008 à , par Morloch

La voix de Fassbaender dans le Winterreise de 1987 me fait un effet étrange, la voix me paraît très délabrée sans que je sois capable de définir exactement ce qui me rend perplexe. Comme si le timbre était parti, il ne reste plus que des " lignes de force " assez facinantes à entendre, une version que je vois presque expressionniste. C'est très beau, mais c'est "autre chose".

En 1993 dans la Belle meunière, ça doit être encore plus corsé... Je ne parviens pas à dire si c'est attirant ou repoussant :)

6. Le mardi 22 janvier 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Justement, je n'aime pas trop son Winterreise, ni son Schwanengesang, que je trouve précisément trop emportés, trop arrachés dans l'expression (l'état de la voix ne me gêne pas du tout, je trouve qu'on exagère beaucoup dessus). Finalement, cette véhémence met à distance le propos, et j'ai plus de mal qu'ailleurs à me plonger dans le parcours onirique.
Comme tu le dis, c'est autre chose.

Mais dans la Belle Meunière, je ne sais pas, quelque chose se passe. Déjà, Reimann ne cogne plus semblablement, mais exprime beaucoup. Une version assez subtile d'un cycle qui n'est pas toujours approfondi.

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David Le Marrec


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