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Enregistrements, domaine public - XI - Giuseppe VERDI, Il Trovatore (en tchèque) - Šubrtová, Orchestre de la Radio de Prague, Dyk

Une découverte tellurique. CSS ne peut pas vous proposer la prise sur le vif, non publiée, du Met, qui n’est pas libre de droits (années soixante-dix, et le Met est particulièrement jaloux de son patrimoine). Le Trouvère verdien s’y trouve à un degré de feu même pas approché ailleurs. Zubin Mehta, dans ses jeunes années, se jette à corps perdu, avec des tempi vif, dans le drame secondé par des chanteur tous aux sommets de leurs moyens et de leur engagement. Martina Arroyo loin de sa sagesse habituelle, dont tous les moyens sont tendus, électrique ; Shirlet Verrett brûlante et troublante en mère juvénile, envoûtante ; Richard Tucker, toujours prêt à donner de sa personne, malgré un timbre très personnel ; enfin Mario Sereni, immuablement souverain dans le mordant et la noblesse du propos.

Mais nous avons mis la main sur un témoignage encore plus original et au moins aussi palpitant. Car ici, outre un plateau déchaîné (et un rien moins arrogant vocalement, il est vrai), nous disposons d'un orchestre de premier ordre, qui transfigure totalement la partition. De quoi mettre les couleurs inédites de Muti en 2001, particulièrement fascinantes dans D'amor sull'ali rosee, au rang de sympathiques finitions.

Et, comme l'indique le titre, nous aurons quelques gâteries supplémentaires. Voilà qui pourrait convaincre des réfractaires à Verdi, tant tout cela sonne différent.

Car ce Verdi-là est joué avec la subtilité des articulations qu'on placerait dans Dálibor...


En voici la distribution :

Leonora - Milada ŠUBRTOVÁ
Azucena - Vera KRILOVÁ
Manrico - Beno BLACHUT
Luna - Theodor ŠRUBAR
Ferrando - Jaroslav VEVERKA

Inez - Vera ŠOUKUPOVÁ
Ruiz - Karel LEISS
Messager - Sobeslav SEJK
Vieux Gitan - Karel WIMMER

Chorus Československeho Rozhlasu (Choeur de la Radio Tchèque)
Chef de choeur : Jiri PINKAS
Orchestre de la Radio de Prague
Le tout dirigé par František DYK.

Enregistrement radio de 1955. Jamais publié officiellement, apparemment.




D'emblée, et c'est bien l'intérêt principal de cet enregistrement, on est saisi par cet orchestre invraisemblablement doux, dansant, élégant. Cette précision, cette couleur soyeuse... Incroyable, même le dernier Muti à la Scala dans le Trouvère de 2001 ne faisait pas cela. Disparu, tout le pathos vulgaire et démonstratif qu'on répand souvent dans ces pages. Non, ici, simplement l'incisivité percussive nécessairement à l'impact dramatique, et un goût parfait. Une sorte d'esthétique Toscanini, mais parée de chatoyances et de voluptés qui étaient inconnues de l'icône en question.
Di quelle pira devient une danse triste, un rituel mélancolique, au lieu de cette fanfare exécrable habituelle. Un léger rubato[1], et tout danse. Et bien sûr ces accords terribles, suspendus, à nouveau ce rubato intense de la toute fin qui ne nous est jamais apparue aussi impressionnante - physiquement même.

CSS n'a jamais autant cru au Trouvère qu'à l'écoute de cet enregistrement ; et le plaisir de la découverte réapparaît dans son entièreté, chose extrêmement rare. Il faut dire aussi que le son de la langue tchèque bouleverse certains automatismes auditifs.
Et on salue la très belle adaptation prosodique au tchèque, d'un infini naturel. Naturellement, le résultat sonne plus corsé, avec ces chuintantes merveilleuses qui font le charme de cette langue-ci.

Et le tout servi par une prise de son remarquable.




Naturellement, les caractéristiques vocales diffèrent sensiblement de la tradition d'école italienne ; voix très avant pour les femmes, très douces pour les hommes, loin du métal verdien. Une impression de proximité, de continuité de l'humain, plus que l'épate comme surnaturelle qui prévaut habituellement dans ce répertoire. En cela, l'attitude de l'orchestre constitue un atout de premier plan, choisissant immanquablement de surprendre et de servir le drame. Le rubato sert ici à toucher, et non à tenir un point d'orgue pour permettre à l'interprète de briller. Vous remarquerez sans doute, notamment, les ponctuations orchestrales qui se suspendent dans Stride la vampa, qui retiennent l'attention devant le conte.

Les amateurs de chant d'école italienne relèveront inévitablement que la nature de ces voix peu ou pas sombrées ne semble pas pleinement compatible avec la partition, comme les aigus blancs et difficiles de Beno Blachut qui propose un contre-ut absurde lorsque le sol est écrit[2], ou comme l'acidité de Šubrtová, qui rend d' Amor sull'ali rosee un peu difficile - l'étroitesse de la voix par rapport à nos standards verdiens ne rend pas non plus la tâche aisée sur un tel cantabile[3], surtout avec une émission très antérieure. En revanche, elle propose une première partie de scène du Miserere sobre et hallucinée, déchirante plus que toutes les Callas et autres méditerranéennes emphatiques réunies. La seconde renoue toutefois avec des pleurnicheries moins gracieuses.

En cadeau, pupitres féminins des choeurs remarquables, pleinement soyeux.




On redécouvre ce que peuvent être la force dramatique et la simplicité de Verdi, dégagé de tout pathos ostentatoire et de toute épate vocale. Un régal, de même qu'on peut revenir à du Mozart après avoir goûté à des mets plus sophistiqués.

A connaître impérativement, pour son renouvellement, et surtout son orchestre d'une justesse et d'une poésie rares. De surcroît, je ne sache pas que cet enregistrement soit commercialisé...

L'enregistrement intégral libre de droits.

Il faut surtout ne pas manquer de tirer un grand coup de chapeau à Kia qui mit en toute urbanité ce joyau du domaine public en ligne. Je me permets de proposer un téléchargement direct sur nos serveurs, puisque son site n'est pas accessible en permanence (et difficilement ces jours-ci), mais ne manquez pas d'aller vous émerveiller de ce qu'il y propose.

Notes

[1] C'est-à-dire de petites fluctuations volontaires des durées écrites.

[2] Et plus beau, à notre humble avis. La quinte laisse la situation suspendue - il faut attendre l'acte suivant pour connaître le dénouement de cet affrontement tout à la fois urgent, impromptu et décisif. Toutefois, pour complaire au public et valoriser les chanteurs, il n'est jamais donné. (Le seul exemple au disque est cette fameuse version philologique et très inspirée de Muti en 2001, qui fut au passage huée pour cette raison lors des premières soirées.)

[3] Ligne mélodique longue et très lyrique.


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Commentaires

1. Le samedi 28 juillet 2007 à , par Morloch

Miam ! Ma discothèque Verdi est famélique. Voilà de l'original à se mettre sous la dent. Merci à Kia.

2. Le samedi 28 juillet 2007 à , par Morloch

De l'original qui ne vaudra cependant jamais les multiples références signées Joan Sutherland, inégalable dans tous ses Verdis.

Et zou, un petit troll au milieu des lutins :)

3. Le samedi 28 juillet 2007 à , par DavidLeMarrec

C'est un peu gros quand même, non ?

Mais si tu trouves un Sutherland avec une ou deux consonnes, plus d'une voyelle et un demi-début de caractérisation, je suis intéressé.

4. Le dimanche 29 juillet 2007 à , par Didier Goux :: site

Merci pour le lien ! J'ai une amie slovaque qui va être ravie de découvrir ça...

5. Le dimanche 29 juillet 2007 à , par DavidLeMarrec

Oui, il est facile de comprendre l'autre langue. En revanche, dans le répertoire slovaque, il n'y a à peu près rien qui soit resté à la surface.

Voir ici pour le patrimoine slovaque :
- y en a-t-il ?
- les réponses.

Pas d'opéras célèbres, juste des chanteurs et des compositeurs que je liste dans les deux liens ci-dessus...

Si vous avez des pistes de ce côté, je suis vivement intéressé !

6. Le vendredi 17 août 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Je reproduis ci-après, les échanges (quatre messages) qui ont eu lieu sur le fil de discussion autour du Bal Masqué de Verdi à Paris Bastille et qui concernaient le présent enregistrement. Ce sera plus clair.

N.B. : Morloch commence par parler de son propre chez lui.

7. Le vendredi 17 août 2007 à , par Morloch

Je dois ranimer ce blog.

En attendant, j'ai écouté ce Trouvère et j'ai adoré. Le fait de chanter en tchèque semble sortir cette interprétation de la tradition italienne, et il n'est pas question d'épater, de poser ou de s'écouter chanter. C'est le drame du Trouvère qui est exposé avec beaucoup de tension : et la direction d'orchestre est si nerveuse ! Tous les chanteurs sont impeccables et donnent une impression de liberté au chant, la beauté du timbre n'est pas recherchée à tout pris, du coup tout paraît plus fluide et théatral.

Vraiment merci pour cette découverte !

8. Le vendredi 17 août 2007 à , par DavidLeMarrec

Nous partageons le même avis, je vois !

Je suis surtout époustouflé par la variété des textures et des couleurs de l'orchestre. Mais aussi, il est vrai, par le passage prosodique excellent de l'italien au tchèque, et par ce que tu dis très justement, ce chant sans aucun désir "vocal", sans épate.

9. Le vendredi 17 août 2007 à , par Morloch

" à tout prix ", bon sang, en plus de mes habituelles innombrables fautes de frappe, voilà que je commence à faire de vraies fautes.

Je suis toujours étonné de voir comment un bon chef peut métamorphoser la musique de Verdi. J'ai entendu tant d'interprétations mollassones de ses operas, avec des orchestres réduits à un accompagnment " ploum ploum" que j'ai du mal à croire que c'est bien du Verdi quand c'est joué de la façon de ces tchèques.

En DVD, presque exclusivement du Met avec Levine, il faut s'attendre à ce que les nouvelles générations d'amateurs de Verdi ne connaissent pas une variété énorme de chefs. Cela dit, il y a bien pire que Levine, mais cela n'a pas la classe de cette version.

S'il n'y a pas d'épate vocale, il ne faut pas non plus attendre des chanteurs sans personnalité : la Leonora tchèque est extraordinaire !

10. Le vendredi 17 août 2007 à , par DavidLeMarrec

Je dois ranimer ce blog.Forcément, si tu ne passais pas ton temps en mauvaise compagnie...


" à tout prix ", bon sang, en plus de mes habituelles innombrables fautes de frappe, voilà que je commence à faire de vraies fautes.

Très honnêtement, je n'y fais pas attention. Et puis au besoin, une petite gratification en nature (l'intégrale Take par tes soins, par exemple) peut permettre de rectifier ça discrètement pour sauver ta postérité.


1. Verdi et la direction tchèque

Je suis toujours étonné de voir comment un bon chef peut métamorphoser la musique de Verdi. J'ai entendu tant d'interprétations mollassones de ses operas, avec des orchestres réduits à un accompagnment " ploum ploum" que j'ai du mal à croire que c'est bien du Verdi quand c'est joué de la façon de ces tchèques.

Très honnêtement à nouveau, ça dépasse l'écriture orchestrale de Verdi, qui n'a tout de même pas cette richesse sur le papier.

Autres cas de ce type, le Trouvère de Muti 2001 (très belles couleurs), mais on est en deçà de cet enregistrement pragois, et l'Aida de Kazushi Ono, où Ono fait une fois de plus la preuve de son mérite extraordinaire en inventant des textures remarquables.

Cela dit, Dyk reste à un degré de transfiguration de l'oeuvre étonnant. On s'en rend bien compte lorsqu'on écoute, aujourd'hui encore, Janáček par le National de Prague (celui de tradition tchèque, par opposition à l’Opéra d’Etat, historiquement la troupe allemande de la ville). Ce son corsé des cordes, ce rubato dansant sont véritablement inimitables.
Je trouve cela moins sensible lorsqu'ils interprètent Dvořák, d'ailleurs.

Autre moyen d'en prendre conscience : écouter Krips dans Dálibor. On se rend bien compte que l'exécution scrupuleuse et sans vibrato de cette musique donne pour résultat une sorte de parodie d'une musique allemande hiératique mais creuse. [En plus, sur ce disque, on trouve les deux soeurettes Rysanek en duo, il vaut mieux s'accrocher pour survivre - personnellement, j'ai pas pu.]


2. Levine et les directions de Verdi au DVD

En DVD, presque exclusivement du Met avec Levine, il faut s'attendre à ce que les nouvelles générations d'amateurs de Verdi ne connaissent pas une variété énorme de chefs. Cela dit, il y a bien pire que Levine, mais cela n'a pas la classe de cette version.

Je ne sais pas, le DVD a aussi permis des sorties d'enregistrements épuisés (Les Diables de Loudun de Penderecki), ou invendables sans l'image (Die Upupa de Henze).
Mais il est vrai que pour Verdi, les distributions, mises en scène et chefs semblent choisis avec les pieds - même sous le seul angle du prestige...

Levine est vraiment un grand chef, mais il ne dirige pas tout avec le même bonheur. Ses Mozart, certes dépourvus d'angoisse, sont absolument remarquables, et on peut aussi admirer, par exemple, ses Brahms. Ses Wagner aussi, dans la veine lente et monumentale. Mais dans Verdi, il a tendance à flatter les lourdeurs ou les schématismes de l'orchestration. Et sans parler de son Faust de Gounod, unique intervention dans ce répertoire qui ferait bien de rester exception. :-s Absence totale d'humour, et lourdeur bien supérieure à Verdi - pompier était hélas le mot qui venait à chacun.
Donc, vraiment, tout dépend. Mais dans Verdi, assurément, il n'est pas à son meilleur.

Et nous n'avons pas parlé des immortelles mises en scène du Met. :-)


3. Le plateau

S'il n'y a pas d'épate vocale, il ne faut pas non plus attendre des chanteurs sans personnalité : la Leonora tchèque est extraordinaire !


Il s'agit de la star internationale du plateau - bien que Beno Blachut ait chanté tous les grands rôles du grand répertoire tchèque dans ces années cinquante, notamment un Dálibor très réussi, doux mais rythmiquement acéré. Blachut est un peu à la peine pour son contre-ut, évidemment ; la voix n'a pas de métal, elle est d'une tout autre nature.

Milada Šubrtová, donc, est universellement connue pour sa Rusalka chez Chalabala, considérée comme la référence, généralement. Personnellement, si on me demande à choisir, je trouve que la voix manque un brin d'ampleur pour ce grand lyrique, et que la direction de Chalabala n'est pas extraordinairement profonde, si bien que je préfère le faste - un peu studio ostentatoire, il est vrai - de Mackerras/Fleming (à mon grand étonnement, crois-moi bien !).

En Léonore, la voix est légère aussi, mais elle distille de très belles choses, je suis d'accord.

De mon côté, la basse et surtout le baryton m'ont beaucoup plus scié.


P.S. : Au fait, on est sous le mauvais article... Tu parles de cet enregistrement-ci, en fait. Je vais reporter là-bas, si tu n'y vois pas d'inconvénient, ce sera plus lisible.

11. Le vendredi 17 août 2007 à , par Morloch

Quel luxe dans les développements de la réponse ! On est toujours bien reçus ici !

Et je suis fier d'avoir reconnu sans le savoir la star internationale de cette version, même si je ne suis pas encore assez atteint pour m'apercevoir qu'elle est moins bluffante que le baryton et la basse.

Ouf ! Il me reste donc de la marge en matière de perversité :)

12. Le vendredi 17 août 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Ouf ! Il me reste donc de la marge en matière de perversité

Admettons, mais lorsqu’on passe son temps à écouter des décadents tous plus croulants les uns que les autres, je ne suis pas certain qu’on puisse se revendiquer comme très sain, seigneur Morloch.

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