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Les trois versions de Boris Godounov (Moussorgsky I & II, Rimsky-Korsakov)

Je viens à l'instant de barbouiller ce petit point que je vous livre tel quel, à propos du coffret Gergiev de Boris Godounov de Moussorgsky. Le but est ici de fournir succinctement les différences notables entre les différentes versions.
Celle la plus couramment pratiquée est dans l'orchestration de Rismsky-Korsakov, et se fonde sur l'ensemble des scènes de la seconde mouture de Moussorgsky.





La version de 1869 est très ramassée, très concentrée dramatiquement : pas d'acte polonais, et la plupart des scènes hors de l'action principale n'existent pas. L'opéra s'achève à la mort de Boris, classiquement par rapport aux attentes de l'opéra romantique - sans l'émeute, donc.

Le grand air de Boris (distribué au baryton Nicolaï Putilin) développe un discours moins subjectif et plus politique : Boris a été victime de l'ingratitude du peuple malgré ses bienfaits, poursuivi par le mauvais oeil. On n'a pas la grande phrase inoubliable qui culmine sur le sol bémol 3, mais une thématique peu mélodique, méchamment tourbillonnante.

Certaines parties sont totalement distinctes, par exemple la plainte de Xenia, splendide. L'affrontement avec Chouisky est également significativement différent. En réalité, il n'est guère de scène qui n'ait été retouchée entre les deux moutures, à la marge ou en profondeur, et toute l'orchestration refaite.

L'orchestration est justement, dans son ensemble, moins fournie et plus saisissante que la seconde version.




Mais le propos était bien trop subversif et Moussorgsky, pour faire représenter l'ouvrage, dut opérer de sérieuses modifications dans le livret - et, du coup, dans la musique.




Cette version de 1872 reprend quasiment in extenso la brève pièce de Pouchkine, à quelques dialogues courtisans près.

L'orchestration est plus proche de celle de Rimsky-Korsakov, mais tout de même très personnelle, avec ces couleurs inimitables, moins brillantes, à la fois plus chatoyantes et plus troublantes.

Nous avons plus de choeurs, le grand air plus mélodique et plus subjectif, dans la forme que nous lui connaissons, l'acte polonais, la chanson de la nourrice, celle de l'oiseau... bref un drame politique largement dilué - à part la terrible scène finale. Boris n'est plus le seul sujet, Gricha prend une part équivalente et nous obtenons, au bout du compte, cette fresque décousue et évocatrice sur la Russie, moins efficace dramatiquement, mais sans doute aussi plus originale et plus variée.

Vous l'aurez compris, j'ai un gros faible pour la première version, plus resserrée, plus sombre, plus dramatique.




Les deux versions sont de très loin préférables à l'orchestration Rimsky-Korsakov, qui a eu le mérite de mettre la célébrité de l'orchestrateur au service de cette musique négligée, et de valoir à cet opéra la carrière que l'on sait.
Mais franchement, à présent, il n'y a plus aucune bonne raison de jouer cette version - à part les matériels d'orchestre plus aisément disponibles, moins chers, etc.

[Entrer dans l'article pour lire la note discographique.]





L'interprétation Gergiev est tout à fait réussie, peut-être un rien timide ici ou là, studio oblige, mais évitant en permanence la fanfare fatigante dont, Rimsky oblige, on nous gratifie si souvent, racolage oblige.
Sinon, la référence absolue demeure tout de même Abbado (version vidéo, avec Kotcherga/Galouzine/Ramey/Lipovsek/Leiferkus).

Petit avantage supplémentaire : on échappe aux infâmes tranlittérations, au profit du cyrillique (avec traductions anglaise et française), et le prix total du coffret est vraiment attractif, pour deux intégrales !


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Commentaires

1. Le mercredi 1 novembre 2006 à , par Bajazet

Merci, Majesté. J'ai découvert la version originale au Capitole il y a 2 ans, sous la direction de Kontarski, avec Langridge en Chouiski (c'est lui aussi chez Abaddo, non ?). L'opéra était donné sans entracte. J'ai été emballé par cette version que je ne connaissais pas, qui a vraiment un impact musical et théâtral extraordinaires.

2. Le mercredi 1 novembre 2006 à , par DavidLeMarrec

Même combat pour moi. Oui, c'est bien Langridge chez Abbado.

Cette version, depuis le disque de Gergiev, commence à être peu à peu rejouée (Toulouse il y a deux ans, Paris la saison dernière...). De même qu'on abandonne lentement mais sûrement l'orchestration Korsakov lorsqu'on choisit la version longue.

3. Le jeudi 2 novembre 2006 à , par Bra :: site

Bonjour,
Pour la Nuit sur le Mont-Cauve, qu'en pense le Maître ? J'avais entendu la version originale (1867 ?) gravée par Abbado à la radio il y a quelques années et j'avais été assez déçu. Mais, j'apprécie tellement les couleurs orchestrales de la version que l'on entend habituellement (Rimski-Korsakov, réorchestration de la version de 1873) que mon avis n'est pas neutre...

4. Le jeudi 2 novembre 2006 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Bra !

J'aime beaucoup les deux versions, il est vrai très différentes, et je serais bien en peine de faire un choix. Une chose est sûre, celle Rimsky est de haut niveau, peut-être moins originale, mais à mon sens un rien plus efficace. Celle de Moussorgsky est sans doute un peu plus évocatrice.

C'est en général ce qui les différencie : Rimsky est un maître de l'effet, tandis que Moussorgsky développe ses couleurs troubles. Dans Boris, c'est incontestablement le plus modeste des deux qui gagne, parce que chez son adaptateur, on tombe un rien dans le clinquant.

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