Carnets sur sol

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Poétique de l'avortement (final de la 5e de Chosta)

Un peu monopolisé ces derniers temps par des expéditions chez Métastase, en plus de multiples autres fronts, on fera dans l'évidence pour aujourd'hui.

Au cours d'une soirée "tubes et mauvais goûts"[1] regroupant la dernière version du Requiem de Mozart par Karajan (Tomowa-Sintow, Cole, Burshuladze), des symphonies de Mozart façon baroqueuse, les Chants et Danses de la Mort par Tourel/Bernstein (terrifiant à tout point de vue) puis Hvorostovsky/Gergiev, on aboutit, après une brève entorse via muoaiyouum d'Anders Hillborg[2] par les BBC singers, à la Cinquième Symphonie de Chostakovitch et bien sûr à son final.

Et là, quelques réflexions tout à fait banales viennent.




D'abord, c'est bougrement bien bâti. Les motifs se mélangent, se déforment, se transforment. On ne fonctionne pas selon un développement standard de façon forme-sonate (thème A, thème B, réexpositions, modulations, développements), mais par transfiguration progressive des motifs fondateurs. Un trait caractéristique de l'écriture de Chostakovitch.[3]




Ensuite, rien ne semble fonctionner dans cette marche pétaradante. D'abord prise trop vite pour être exploitable sérieusement.

Et en fin de compte molto ritenuto, au point de ne plus avancer

et dans un paradigme étrange de marche à trois temps !

L'oeuvre hésite, se fourvoie, semble errer. C'est en tout cas une impression que pourrait donner cet épisode lyrique, survenu de nulle part, dépourvu de justification apparente, produisant du Tchaïkovsky, mais sans qu'on puisse pleinement y croire, parsemé de ces "accidents ronds" si caractéristiques de l'écriture mélodique déceptive de Chostakovitch.

Vous noterez que juste après l'épisode en question, on assiste à un blocage qui évoque assez la Quatrième de Tchaïkovsky...

Les réminiscences sont bien plus discrètes durant la section lente de ce dernier mouvement (à partir du deuxième tiers), vraiment dans le goût dévasté de nombre de ses quatuors - dans cet épisode l'orchestre joue d'ailleurs largement avec le seul quatuor, très piano. Jusqu'à l'apparition, de déformation en déformation, d'un motif un peu étrange, finalement réemployé sous forme d'une marche harmonique, et qui annonce le bloquage final.

Vous noterez combien le motif initial, après ce long passage sans référence sensible, un paysage totalement anéanti qui se terminait ici dans l'éther du suraigu de la harpe, s'anime rapidement, ajoutant les voix, les strates, les contrechants. Désormais, nous entrons, aux deux tiers du mouvement, dans l'enflement inévitable vers le sinistre tintamarre final.

Dès lors, tout annonce le final : les cordes, dans un vain mouvement vaguement en écho avec l'épisode tchaïkovskien des premières minutes, doublent déjà tous leurs traits, dans un espèce de trémolo simple, de hoquettement. A la fin de l'extrait ici, vous entendez déjà la configuration de la fin du mouvement : cordes obstinément répétitives et cuivres qui braillent le premier thème. Mais nous demeurons dans le raisonnable.

Et peu à peu, tout se bloque après un essai infructueux de revenir aux ponctuations cuivrées façon Tchaïkovsky. La surenchère dans l'aigu se poursuit, jusqu'à ce hurlement invraisemblable, ce triomphe à la fois titanesque sur les nuances dynamiques et retenu, réticent sur les tempi. Une impossibilité à aboutir à la jubilation victorieuse.




Rien de bien extraordinaire de ma part, mais je reste très impressionné par l'impertinence inimaginable de ce final - et je ne pense pas qu'à la politique : l'impertinence vis-à-vis du public est forte !

Notez bien que ce n'est pas pire que la Quinzième symphonie, où entre autres références à l'Ouverture de Guillaume Tell de Rossini, à l'Annonce de la mort de Walküre, on trouve une brève allusion harmonique (et orchestrale) à la fin de l' Ouverture 1812 de Tchaïkovsky. C'est-à-dire à l'hymne Dieu sauve le tsar. Peut-être une coïncidence, l'allusion est brève.
Mais déjà, citer Rossini (formalisme bourgeois et souvenir du fascisme), Wagner (propagande ennemie, mythes sclérosés), Glinka (fondateur de l'opéra russe, mais aussi symbole tsariste) est d'un sacré toupet. Et pourtant, jouée dès 1972, par l'Orchestre de la Radio-Télévision de toute l'Union...




Par ailleurs, pour bien goûter toutes ces insolences, prendre conscience de toutes ces peurs, la lecture des Mémoires est indispensable, écrites avec humilité, précision, humour et ironie mordante. Rien que de très banal aussi dans cette recommandation.

Notes

[1] Car, oui, ici, on n'écoute pas seulement les opéras de Borsgtrøm, les Métastase de Schubert ou la musique concrète de Takemitsu. Beaucoup, mais pas seulement !

[2] Tout à fait incontournable pour les amateurs de musique chorale nordique ou contemporaine, hautement recommandé.

[3] Cela dit, avec la promesse de mort qu'apportait la simple accusation de formalisme, on comprend bien... Mais peu ont développé en parallèle un tel génie formel - et c'est bien parce qu'il était le compositeur de sa génération qu'il a pu rester en poste et surtout se sauver. Difficile, toujours entre la musique tonale, intelligible et l'attente d'une musique 'progressiste'...


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Commentaires

1. Le dimanche 8 octobre 2006 à , par Bra :: site

Merci pour ce billet fort intéressant !
Mais, n'y aurait-il pas une erreur avec les deux derniers extraits proposés à l'écoute qui semblent être les mêmes... Ou alors, je suis vraiment fatigué auquel il faut me le dire que je retourne me coucher...

2. Le dimanche 8 octobre 2006 à , par DavidLeMarrec

Oui, merci Bra, j'avais bel et bien mis le même extrait !

Tu es donc autorisé à rester debout jusqu'à l'heure de la sieste. :-)

3. Le dimanche 8 octobre 2006 à , par Bra :: site

Merci !

4. Le dimanche 8 octobre 2006 à , par DavidLeMarrec

Merci à toi de me l'avoir signalé !

Pour info, la version est celle de Rabhari, Naxos. La fin n'est pas très retenue et par conséquent pas très terrifiante. J'ajoute aussi que la prise de son n'est pas très proche, donc moins saisissante.

Mais c'est une version tout à fait fonctionnelle, qui fait amplement notre affaire ici.

5. Le dimanche 8 octobre 2006 à , par Bra :: site

J'abuse peut-être, mail ne manque pas un mot dans la note 3... : "c'est bien parce qu'il était le compositeur de sa génération qu'il a rester en poste et surtout se sauver." ?

6. Le dimanche 8 octobre 2006 à , par DavidLeMarrec

Il manquait deux lettres, "pu", passées aux relectures en effet. :-)

7. Le dimanche 8 octobre 2006 à , par Laurent :: site

C’est amusant de voir comme les chefs s’opposent sur la façon de prendre ce final. Dans Mravinsky (1954) et Rostropovitch (LSO Live, 2004), un conserve un tempo très modéré, qui rend cet espèce de gonflement assez efficace. Pour ma part, je suis toujours mis en émoi par cet ostinato sur le la, que je trouve vraiment “féroce”.

Par contre, dans Ancerl (1961), un peu comme dans l’enregistrement que tu utilises, la fin s’emballe un peu trop pour être totalement convaincante. (D’ailleurs, c’est un live, ton enregistrement ? Il y a un couac épouvantable.)

8. Le dimanche 8 octobre 2006 à , par DavidLeMarrec

Oui, on perd un peu l'effet de cet ostinato infini. J'avais beaucoup aimé Masur à la Scala, parmi les prestations récentes.

Non, Rabhari est un studio, mais sûrement un deux-prises. On voit bien la prudence, notamment dans les deux dernières mesures ! Je suis d'ailleurs étonné de la maîtrise technique de cet orchestre (RTF belge), je m'attendais à bien pire dans un disque de répertoire Naxos. Force est de constater qu'ils sont plutôt forts pour le répertoire orchestral, malgré tout.

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