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Les noms de code des orchestres – III : les Pays-Bas – b) Orchestre Symphonique des Pays-Bas


Cette notule s'insère à la suite de celle consacrée au tournoiement des orchestres à Amsterdam (hors orchestres de ballet et de radio, dont je reparlerai plus tard). Vous voulez savoir qui vous écoutez précisément lorsque vous avez Pays-Bas inscrit sur le disque ?

Car aucun de ces orchestres ne recouvre les mêmes musiciens (et tous n'officient pas à Amsterdam, ni même à proximité du centre névralgique du pays) : 
Orchestre Philharmonique d'Amsterdam
Orchestre Philharmonique des Pays-Bas
Orchestre Symphonique des Pays-Bas
Orchestre Symphonique de la Radio
Orchestre Symphonique de la Radio des Pays-Bas
Orchestre Philharmonique de la Radio des Pays-Bas
Orchestre de Chambre de la Radio des Pays-Bas
Orchestre de Chambre Philharmonique des Pays-Bas
Orchestre de l'Omroep (Radio des Pays-Bas)

Oui. Quand même.



Soyez attentif, le jeu de massacre continue : depuis plus de trente ans, ce pays que nous percevons peut-être comme paisible et civilisé, épris de culture, supprime et fusionne en réalité méthodiquement ses orchestres. Certes, l'extrême concentration des métropoles néerlandaises rend très facile le déplacement dans la nouvelle résidence des orchestres fusionnés, mais cela a plusieurs conséquences :

1) pour le mélomane local, la réduction de la variété de l'offre, inévitablement ;

2) par ailleurs, lorsqu'un orchestre fusionne entre des villes d'importance inégale (comme entre Amsterdam et Utrecht), on s'aperçoit que dans les faits la ville la moins influente est assez peu servie en concerts par la nouvelle entité musicale ;

3) pour le mélomane international, cela rend assez impossible à débrouiller l'identité des orchestres au fil des ans… d'autant que les noms sont souvent assez peu transparents, et très proches entre eux.

Faute d'avoir aucune influence sur les deux premiers points, je vais tâcher de contribuer à mettre un peu de clarté dans le troisième, quelques listes de chefs, de labels, d'enregistrements (et quelques sons) à l'appui.

C'est (re)parti !




5. Nederlands Symfonieorkest (Enschede)


[[]]
Premier mouvement de l'ineffable Symphonie n°2 de Jan van Gilse, direction David Porcelijn.


Mon chouchou – de tout le pays. Non seulement pour des raisons de répertoire (le legs gravé avec Porcelijn est inestimable) que pour un certain sens du galbe, de qualité de l'intégration du détail dans la grande arche. Et techniquement, un orchestre professionnel de tout premier plan.

Le Symphonique des Pays-Bas a la particularité d'être une formation particulièrement ouverte d'esprit : les musiciens jouent sur instruments anciens pour le répertoire du XVIIIe, se produisent régulièrement ailleurs dans le pays (Amsterdam, Utrecht, Rotterdam…), voire dans le monde (Carnegie Hall, Birmingham, en Espagne, etc.), mènent des actions pédagogiques manifestement assez nombreuses…

Résidence : Enschede (158.000 habitants, 400.000 en agglomération). Concerts également donnés à Zwolle (capitale de la province), Hengelo, Deventer.
Création : 1930 (origine) / 1954 (professionnel) / 1983 (fusion) / 1994 (réduction)
Directeurs musicaux :
→ Jaap van Zweden (1996)
→ Jan Willem de Vriend (2006)
→ Ed Spanjaard (2017)
Dénominations successives :
1930 : Twents Kamerorkest
1947 : Twents Philharmonisch Orkest (expansion)
1954 : Overijssels Philharmonisch Orkest (professionnalisation)
1983 : Forum Philharmonic (fusion)
1994 : Orkest van het Oosten (réduction)
2011 : Nederlands Symfonieorkest (rebranding)
2014 : HET Symfonieorkest (litige)
Labels principaux : surtout des enregistrements récents chez CPO (avec Porcelijn) et Challenge Classics (avec de Vriend essentiellement).
Quelques suggestions discographiques : van Gilse n°2 (Porcelijn), Andriessen volume 4 (Porcelijn), van Gilse n°3 (Porcelijn), Andriessen volume 3 (Porcelijn), van Gilse Concerto pour piano (Porcelijn), Andriessen volume 2 (Porcelijn).

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Libertas venit de Hendrik Andriessen, direction David Porcelijn.
enschede orchestre
enschede orchestre
La salle de concert à Enschede (champ / contrechamp).

Le Symphonique des Pays-Bas est, comme bien d'autres du pays, issu à la fois de fusions et de changements de noms multiples et réguliers :

La naissance de l'orchestre est à l'origine purement le fait d'amateurs locaux de la région de Twente, dans la province d'Overijssel, à l'Est du pays, frontalière avec l'Allemagne – nous sommes dans les années 30. L'orchestre s'étend en nombre et en compétence, incluant des professionnels ; il devient Philharmonique en 1947, avant de se professionnaliser pour de bon en 1954, où il prend la dénomination de la province. Les amateurs sont alors relégués dans une structure de chambre, qui existe toujours.

À partir des années 80, les mesures d'austérité l'affectent à plusieurs reprises : il fusionne en 1983 avec l'orchestre (Opera Forum) de l'Opéra d'Enschede (Nationale Reisopera, aujourd'hui Nederlandse Reisopera) et devient le Forum Philharmonic, qui accompagne aussi bien les représentations qu'il poursuit sa carrière symphonique. En 1994, ses effectifs sont réduits (tout en poursuivant sa double mission) et il prend sa forme définitive, sous le nom d'Orkest van het Oosten (« Orchestre de l'Est »), sous lequel il reste assez bien connu (OvhO).

Il prend manifestement une certaine importance nationale sous le patronage de Jaap van Zweden (concertmeister au Concergebouworkest, il faut dire…), mais change à nouveau de nom, pour des raisons d'image : d'abord Nederlands Symbonieorkest en 2011, pour se conformer au nom anglais (assez peu spécifique…) qui figure sur les disques (« Netherlands Symphony Orchestra »), puis, suite aux protestations du Philharmonique des Pays-Bas (sis à Amsterdam et théoriquement Utrecht), il prend en 2014 celui qu'il conserve actuellement : HET Symfonieorkest (« LE Orchestre Symphonique » – oui, on sent confusément qu'ils étaient un peu énervés)..

C'est que ce changement ne s'est pas fait de plein gré mais à la suite d'une procédure judiciaire, gagnée en 2012, puis perdue en appel en 2013 ; il conserve, étrangement, son nom anglais ambigu, celui qui se trouve sur les disques, adressé à des gens qui ne connaissent pas la géographie culturelle des Pays-Bas. Les majuscules du déterminant signifient supposément, d'après ce que je peux en traduire confusément, quelque chose comme « Connu pour être tourné vers le futur » – oui, des gens ont gagné de l'argent pour ça, sans doute comme pour les minuscules de la hr (Hessische Rundfunk, jadis beaucoup plus identifiable comme Radio de Francfort…).

[[]]
Dernier mouvement de la Symphonie n°3 de Beethoven, direction Jan Willem de Vriend.
enschede orchestre
De Nederlandse Reisopera (ancien Nationale Reisopera), nom de l'Opéra d'Enschede.



Sa présence au disque est très récente en réalité, puisque, à l'exception d'un Second Concerto de Brahms par Egorov (chez Etcetera, où Egorov est d'un aplomb sidérant), toutes ses parutions datent de la période de Vriend, et réparties chez deux labels seulement : CPO (pour la partie exploratoire, tous avec Porcelijn) et Challenge Classics (pour le grand répertoire, presque toujours avec de Vriend).

Challenge Classics :
Vivaldi – Concerto pour hautbois – Oostenrijk, de Vriend
    ♪♪ (oui, hautboïste bien nommée – « royaume de l'Est »)
Beethoven – Egmont (musique de scène, chantée en néerlandais) – de Vriend
Beethoven – Concerto pour violon et Romances – Ferchtman, de Vriend
Beethoven – Triple concerto – Trio Storioni, de Vriend
Beethoven – Concertos pour piano n°1 & 2 – Minnaar, de Vriend
Beethoven – Concertos pour piano n°4 & 5 – Minnaar, de Vriend
Beethoven – Symphonies n°1 & 5 – de Vriend
Beethoven – Symphonies n°2 & 3 – de Vriend
Beethoven – Symphonies n°4 & 6 – de Vriend
Beethoven – Symphonies n°7 & 8 – de Vriend
Beethoven – Symphonies n°9 – de Vriend
    ♪♪ Une belle intégrale qui tient compte des apports de la musicologie (et incluant cuivres d'époque), très vive,  tout en restant d'une sobriété sans excentricité. Pas ici que les couleurs de l'orchestre sont les plus typées, sans doute, donc pas une nouveauté révolutionnaire, mais une intégrale à l'élan et l'équilibre assez parfaits, pour qui aime son Beethoven mordant.
Paganini – Concertos n°1 & 2 – Koelman, de Vriend   
Mendelssohn – Symphonies n°1 & 3 – de Vriend   
Mendelssohn – Symphonie n°2 – de Vriend   
Mendelssohn – Symphonies n°4 & 5 – de Vriend   
Mahler – Symphonie n°1 – de Vriend   
(Bob) Zimmerman Krossover (album de cross-over) – Kross, Hempel

Attention, Challenge Classics publie aussi les enregistrements du Radio Filharmonisch Orkest (à Hilversum), qui a notamment été dirigé par… Jaap van Zweden, dès la fin de son contrat avec Enschede ! (Il n'a à ma connaissance rien légué avec le Symphonique pendant son temps à Enschede.)

En termes de chronologie des compositeurs, l'ensemble Challenge Classics s'accolle presque parfaitement à celui de CPO.

[[]]
Cinquième et dernier mouvement de la mahlérienne Symphonie n°3 de Jan van Gilse, avec la soprano Aile Asszonyi, direction David Porcelijn.

CPO :
Röntgen – Aus Goethes Faust – Chœur du Reisopera (Opéra d'Enschede), Porcelijn
Röntgen – les trois Concertos pour violoncelle – Horsch, Porcelijn
Röntgen – Symphonies n°5, 6 & 19 – Porcelijn
   
Tout Röngten mérite d'être connu,  mais l'ensemble des trois concertos dvořákiens justifie le détour
van Gilse – Concerto pour piano – Triendl, Porcelijn
van Gilse – Symphonies n°1 & 2 – Porcelijn
van Gilse – Symphonie n°3 – Porcelijn
van Gilse – Symphonie n°4 – Porcelijn
   
Corpus merveilleux de premier intérêt, et servi avec une évidence rare. La Deuxième en particulier. Et l'étonnant concerto « Esquisses de danses », très au delà de l'ambition du concerto-épate. Plus d'informations dans la notule à son sujet.
Andriessen – Symphonie n°1 – Porcelijn
Andriessen – Symphonie n°2 – Porcelijn
Andriessen – Symphonie n°3 & Symphonie concertante – Porcelijn
Andriessen – Symphonie n°4 – Porcelijn
   
Autre témoignage très précieux – et l'un des très rares cas de Symphonie concertante réellement intéressante. Les pièces courtes des couplages (Libertas venit, Mascherata, Rhapsodie Wilhelmus…) méritent véritablement le détour. La notule autour des écoutes de l'été en dit un peu plus.



Prochaine étape, le Phiharmonique de la Radio des Pays-Bas, lui aussi éloigné d'Amsterdam, malgré des liens historiques plus étroits.

À mi-chemin du parcours, vous aurez droit à un petit schéma récapitulatif des noms d'orchestres disparus / fusionnés / renommés. Le suspense est à son comble !


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Commentaires

1. Le mercredi 15 août 2018 à , par Morloch François

Tous ces orchestres sont redondants et ont des effectifs mal optimisés. Ils s'adressent à un public vieillissant qui s'accroche à un modèle élitiste monoculturel. On les remplacera avantageusement au niveau européen par un seul ensemble de synthétiseurs pilotés par des logiciels, cet ensemble reproduira fidèlement la sonorité et le timbre de l'Orchestre philharmonique de Berlin des années 1980. Pour la musique baroque, il suffira d'ajuster le niveau du diapason.

Ainsi, de substantielles coupes pourront être faites dans les budgets culturels, tout en maintenant l'excellence sonore et la préservation du patrimoine commun. De plus, cette sonorité gérée par ordinateur permettra aussi de faire toutes sortes d'expérimentations sonores et musicales, et aidera de jeunes compositeurs à se faire jouer sur scène sans perte de temps de répétitions. Ce sera donc un immense bénéfice pour la création avec l'accès d'artistes d'autres disciplines qui pourront redéfinir la notion de musique et ouvrir de nouveaux horizons culturels.

2. Le samedi 18 août 2018 à , par DavidLeMarrec

:)

Mais sur le principe, je comprends très bien l'argument de la surabondance de l'offre – lorsque la Cour des Comptes fait remarquer qu'on a deux orchestres de radio dans la même ville de Paris (dans la même salle, d'ailleurs) qui jouent sensiblement le même répertoire pour le même public, et coûtent de l'argent, je n'ai pas grand'chose à objecter, même si en temps que mélomane, je trouve dommage de supprimer un outil artistique aussi abouti, de diluer des personnalités (était-ce un effet subjectif de la rage des critiques, le nouvel orchestre fusionné de la SWR a reçu des premières recensions catastrophiques).

Mais en l'occurrence, il y a aussi eu le dépouillement à haute vitesse de grandes villes, certes très proches les unes des autres aux Pays-Bas, mais est-il possible de relier Utrecht ou Hilversum à Amsterdam le soir en transports en commun, après un concert ? Car dans les faits, le Philharmonique des Pays-Bas ne voit plus guère Utrecht (issu de la fusion du Philharmonique d'Amsterdam et de l'Orchestre de la Ville d'Utrecht, censément partagé entre les deux villes à sa fusion), et le Philharmonique de la Radio, certes toujours basé à Hilversum, passe pas mal de temps à Amsterdam, retranché sur la programmation de la ville.
De même, pour en revenir à cette notule, je suppose que lorsqu'on a fusionné l'Orchestre de l'Opéra et l'Orchestre Philharmonique, à Enschede (pour former le fameux Forum Philharmonic), le nombre de représentations & de concerts a fortement décru.

Je suis donc très admiratif qu'après autant d'avanies, ils demeurent à un niveau aussi élevé (peut-être sont-ils d'autant plus motivés qu'ils doivent justifier de leur survie, me diras-tu…).

Désolé de te faire une réponse sérieuse, mais je crois que pour ce qui est du sarcasme, tu avais assez bien couvert le sujet. :)

3. Le dimanche 19 août 2018 à , par Faust

Bonjour

L'offre est-elle à ce point surabondante ? Pour Paris intra muros peut-être. Pour Paris et la région parisienne, sans doute pas.

Concernant Radio France, le raisonnement est toujours de se demander pourquoi il y a deux orchestres au lieu d'un. Cela n'a pas beaucoup de sens. Les deux orchestres de la Radio, comme l'orchestre de Paris et l'orchestre d'Ile-de-France sont, de toute façon,financés par l'impôt ou, pour la Radio, par la redevance.

En outre, il ne faut pas se tromper de cible. Ce n'est pas Radio France qui est en cause, mais sa tutelle, c'est-à-dire l'Etat et, plus précisément, le ministère chargé de l'audio-visuel public.

Il me semble difficile de reprocher à Radio France d'avoir ses deux orchestres localisés à Paris ... A la fin des années 70, l'Etat a fait disparaître les orchestres que la Radio avait en province. Concernant la salle (Auditorium de RF), l'argument de la Cour des comptes n'a pas plus de sens. Avant la construction de l'Auditorium, RF devait louer - fort cher - le TCE pour le National et Pleyel pour le Philharmonique. Ces deux postes de dépenses ont largement disparu (sauf la mini saison du Philharmonique à la Philharmonie). Mais, comme rien n'est jamais simple, ils y ont perdu en taux de fréquentation ...

Si l'on raisonne à partir de l'offre et de la demande - du marché, donc ... -, et que l'on considère, pour un périmètre à déterminer, que l'offre est suffisante, cela devient une question de rattachement à un ministère, c'est-à-dire une question très secondaire (du point de vue du contribuable). Il n'y a pas - je crois ... - plusieurs Etats en France.

Les orchestres de la Radio ont, assez largement, perdu leur justification première qui était d'enregistrer et de diffuser à l'antenne.

Ce qui se discute davantage, c'est leur programmation. Non pas parce qu'elle peut être redondante, mais parce qu'elle ne fait pas assez de place à des compositeurs oubliés ou, tout simplement, à des compositeurs d'autres pays qui ne sont ni allemands, ni italiens, ni russes, etc. La programmation de la prochaine saison n'est pas particulièrement originale. On remarquera quand même que les orchestres étrangers en tournée en France ne brillent pas davantage par l'originalité de leurs programmations (sauf rares exceptions).

La Cour des comptes gagnerait à faire des comparaisons entre les 4 orchestres précédemment cités. On y verrait des différences importantes dans les financements. Je ne parle pas des masses salariales des orchestres qui doivent être assez comparables, mais des budgets artistiques. Le même exercice pourrait être fait entre l'opéra de Paris et les opéras de région. Mais, là, le résultat est connu d'avance !

4. Le dimanche 19 août 2018 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Faust !

Une réaction riche, je ne réponds donc qu'à quelques points.

On sait bien qu'en matière d'art, l'offre crée la demande, ce n'est donc pas purement cela que mon raccourci voulait dire. Plutôt que la Cour et moi-même remarquons qu'avoir deux orchestres pour jouer sensiblement la même chose dans la même ville, et sans faire salle comble, cela n'a qu'un sens limité (même si les mélomanes y voient évidemment tout le risque artistique de dissoudre deux identités artistiques qui ont réellement acquis un très beau niveau).

Le rapport de la Cour relevait ce que vous dites sur les lieux dispersés, peu propices artistiquement, et coûteux, ne serait-ce qu'on déplacement de matériel ; le dernier rapport date d'avant l'ouverture du nouvel auditorium. C'était moi qui ajoutais au raisonnement qu'en plus de programmer la même chose, les deux orchestres le font au même endroit, je veux dire par là dans la même salle, à un jour d'écart !
Les deux orchestres me paraîtraient bien plus logiques si chacun avait son identité propre – celle établie dans les statuts me semble en outre très peu rationnelle (demander au Philhar' d'être à la fois un orchestre de chambre de l'ère classique et le spécialiste du décadent et du contemporain – mission dont ils s'acquittent au demeurant très bien, mais sans un chef baroqueux, le résultat dans le XVIIIe-XIXe n'est pas toujours bien gracieux ni nerveux). L'ONF est censé valoriser le patrimoine, mais les opéras rares du XIXe sont joués par le Philhar', tandis que l'ONF fait pourtant office d'orchestre de fosse pour les productions de prestige (i.e. opéra italien, Wagner…). Le Philhar' se spécialise dans le XXe, mais c'est l'ONF qui le joue s'il est français. Et surtout, la plupart du temps, les deux jouent surtout Brahms, Beethoven, Tchaïkovski, Prokofiev…
À défaut de changer cela, il serait légitime que le Philharmonique entre en résonance avec ses origines et s'installe dans des villes de province pour enrichir la programmation locale. Bien sûr, c'est un coût, une convention collective à revoir aussi, mais ce ne serait que justice, plutôt que les impôts de la nation financent encore davantage le bon plaisir des parisiens…

Quant à la programmation, ne me lancez pas dessus… Vous l'aviez prédit avant tout le monde, Krivine voudrait diriger ce qu'il dirige le moins bien (les grands Germaniques), alors qu'il excelle dans le répertoire français rare, et ne varierait pas beaucoup les plaisirs. Quant à Franck, il fait très bien ce qu'il fait, et par essence le répertoire du Philhar' est un peu plus aventureux, mais ce n'est tout de même pas l'audace au pouvoir. Quand on voit qu'il a dirigé des opéras de Rautavaara et de l'oratorio de Rudi Stephan (ici même !), on est en droit de se sentir un brin frustré qu'on orchestre de radio propose moins d'exploration que l'Orchestre de Paris. Je n'ai pas trop conscience de ce que ce dernier faisait sous Eschenbach (je n'étais pas dans la région, je suis arrivé dans les bagages de Järvi), mais sous les deux derniers directeurs musicaux, c'est clairement l'orchestre le plus généreux dans l'exploration du répertoire, et souvent des choses vraiment mieux qu'anecdotiques.

En effet, les orchestres étrangers sont extrêmement conformistes en tournée, hélas (raison pour laquelle je n'ai jamais franchi le pas pour aller entendre Berlin ou Vienne, et ne retourne que rarement voir ceux que j'ai déjà entendus…), mais il faut vraiment étudier leur saison domestique. Certains sont conformistes, d'autres (Berlin !) ont une programmation vraiment personnelle, qu'ils n'exportent jamais en tournée, mais qui existe bel et bien !
C'est la même chose pour le Philhar' : il joue la Mer et la Valse en tournée, ce qui est loin de résumer la variété réelle de son répertoire. Je suppose qu'ils veulent une carte de visite un peu sûr et confortable, et des salles pleines – mais enfin, Berlin ou Vienne joueraient le Psaume de Schmitt ou la Deuxième de Schmidt, ils feraient tout aussi bien salle comble, surtout s'ils invitent un chef ou un soliste à la mode.

Quoi qu'il en soit, il y a suffisamment de quoi se divertir lorsqu'on est francilien et qu'on n'a pas accès aux leviers de décision… Et pour ce qui n'est jamais joué, ma foi, notre salut réside en CPO – que j'aurais déjà demandé en mariage s'il était licite de convoler avec des personnes morales.

5. Le lundi 20 août 2018 à , par Faust

Bonjour

Etes-vous si sûr que l'offre crée la demande ?

Je vous concède le cas particulier de l'Ensemble Intercontemporain, encore que la programmation doive également subir les influences de certains courants de la création contemporaine.

Les concepteurs des saisons tiennent nécessairement compte de ce qu'ils perçoivent comme étant les goûts du public, des désirs des musiciens qui doivent souvent privilégier le grand répertoire qu'ils pratiquent à longueur d'années et enfin de ce que les chefs sont prêts à diriger. Cela fait trois facteurs de conservatisme.

Je réagissais essentiellement au fait que reprocher à Radio France d'avoir deux orchestres au lieu d'un seul n'a pas de sens. C'est l'Etat qui décide et alors il faut s'interroger sur le nombre d'orchestres "classiques" qu'il est nécessaire d'avoir à Paris.

Oui, les Berliner à Berlin sont plus originaux qu'à Paris ou en tournée (enfin, depuis Abbado et surtout Rattle !). J'aimerais bien que Laurent Bayle nous explique un jour pourquoi !

Rien ne vaut, de toute façon, la lecture attentive de CSS si, en tant que spectateur, on veut diversifier ses sorties musicales ! Les chefs et directeurs artistiques des orchestres parisiens pourraient également en prendre de la graine ...

6. Le mardi 21 août 2018 à , par DavidLeMarrec

Tout dépend de quelle offre on parle, bien sûr. Mais ce n'est pas un orchestre de plus ou moins qui réduira ou augmentera le public des autres mécaniquement. Si on joue beaucoup de Cinquième de Beethoven et de Suite de Star Wars, il y aura beaucoup de public, quel que soit le nombre d'orchestres. La question est plutôt la gestion de l'offre de chaque orchestre, je crois, plutôt que du nombre. On voit bien que les nouveaux ensembles trouvent très bien leur place sans faire d'ombre aux anciens, s'ils ont un projet singulier qui décide les gens à se déplacer. Tout le monde n'a pas un agenda de concert où il ne reste plus de place, donc la progression du marché est toujours possible si on touche le public.

[conservatisme]
Je dois dire qu'en tant que praticien, oui, il y a un plaisir particulier à se saisir des morceaux qu'on a aimé écouter, et de les rejouer, de les affiner… Découvrir demande beaucoup plus d'efforts, pour faire venir moins de public, en général moins enthousiaste que lorsqu'il reconnaît ce qu'il a entendu à la radio ou à la télé ; de surcroît, quand on parle avec les musiciens, ils sont souvent très critiques sur les œuvres rares qu'ils jouent, les estimant mineures, voire indignes d'eux. (Ça m'agace toujours assez, je dois dire, quand je me rends compte que les musiciens sont assez nombreux à abonder dans le préjugé inconnu c'est qu'il y a une raison.)
Pour les chefs, solistes, chanteurs, il y a aussi le fait que pour passer à l'échelon supérieur de notoriété, ça ne se passe dans les entreprises de redécouvertes mais dans la comparaison sur les pièces célèbres. Kaufmann n'a plus jamais rechanté Marschner, même pas un bout en récital (alors qu'Aubry du Vampyr est fascinant), depuis qu'il est vedette et pourrait donc forcer la main des décideurs. Là aussi, je le comprends, il veut se confronter aux œuvres qu'il a toujours entendues, et dans lesquelles le public l'attend.

Mais je me demande toujours pourquoi les artistes les plus célèbres ne font pas souvent cet effort (ou alors, comme pour Gens, Rousset ou Niquet, c'est une sorte de fonds de commerce pour eux, ils sont les vedettes de la rareté). À plus forte raison ceux qui sont riches : si Kaufmann voulait faire rejouer le Templier ou la Juive, ou Netrebko un Dargomyzhsky ou un Rubinstein, il suffiraient qu'ils aillent voir Metz ou Novossibirsk, et leur proposent de le monde, en alignant leur cachet sur ceux de la maison. On leur déroulerait le tapis rouge, ça les ferait un peu échapper de leurs cages dorées, et ils pourraient imposer les ouvrages de leur choix…
Ils ne sont pas si nombreux à le faire à l'échelle d'un opéra (et sans baisser leur cachet, je ne rêve pas) : Domingo, Alagna, et puis ?

[deux orchestres]
Le reproche a un sens si les deux orchestres ne remplissent pas de mission spécifique et ne remplissent pas ! Avoir deux orchestres qui jouent la même chose au même endroit en remplissant à 50%, ça donne forcément des idées… Je ne le souhaite pas, évidemment, ne serait-ce parce qu'on perdrait l'identité d'orchestres de qualité ; mais du point de vue des tutelles, ça ne paraît pas une pensée absurde.

(Berlin en tournée)
En l'occurrence, l'explication est simple : les orchestres invités choisissent leur programme (d'où les cinq Mahler-1 ou Mahler-3 qu'on récole chaque saison…). Et ils choisissent quelque chose qu'ils maîtrisent, qui les met en valeur, avec lequel on puisse les comparer. Il est peut-être difficile de négocier avec Berlin, mais pour bien d'autres maisons, on pourrait au minimum suggérer un programme un peu différent (ou du moins qui ne soit pas le même que celui de la veille !).
Après, il faut être honnête : cette problématique concerne surtout la très petite minorité des concertophages : si on va peu au concert, on a déjà à peine le temps de voir les principaux chefs-d'œuvre, alors si on ne joue rien de très varié, on n'en souffre pas vraiment.
On m'a plusieurs fois fait la remarque : « mais tu as déjà vu quatre fois chaque symphonie de Haydn / Mozart / Beethoven / Schubert / Mendelssohn / Schumann / Bruckner / Brahms / Mahler / Prokofiev / Chosta, pour vouloir absolument du nouveau ? », et ce n'est pas sans fondement. Disons que je trouve chouette de pouvoir découvrir en vrai d'autres univers, pas forcément représentés dans les salles ; si c'est pour jouer du sous-Brahms ou du sous-Mozart, évidemment, il y a le disque pour ça. [CSS]
C'est très gentil, et j'espère bien que tout le monde le fait (j'ai déjà eu plusieurs fois la surprise agréable de voir des gens que je ne connaissais pas lire CSS avant une représentation, ou me dire qu'ils avaient trouvé ce concert par certain site…). Néanmoins, pour moi il est facile de promouvoir le rare : dans les faits, motiver les gens et remplir la salle est une autre histoire. Parce que si on a des inconnus, sans Traviata on remplit pas ; et comme les vedettes veulent qu'on parle d'elles dans la presse (et aussi parce qu'elles sont regardées à la loupe et ne peuvent prendre trop de risques, je suppose), elles ne feront pas la promotion d'elles-mêmes de Vanický, Reyer ou Hirchmann ! C'est ainsi. CPO est la grande consolation de mon existence. (Et Favart, l'Athénée, L'Oiseleur et Bru Zane illuminent quand même sacrément la vie musicale parisienne !)

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