Carnets sur sol

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Impressions sur la Sixième Symphonie de Mahler


Au concert pour l'inauguration de la saison de l'Orchestre de Paris (simplement pour pouvoir entendre On the Waterfront et Lincoln Portrait par Cincinnati, n'y voyez aucune stratégie de prestige ni attrait du tote bag), quelques détails qui m'ont frappé.

D'abord, la Sixième de Mahler me paraît étrangement longue pour un complément de programme de Purcell, mais c'était assez bien vu, plusieurs des chorals de la symphonie (au I et au IV en paticulier) utilisent les harmonies de la Marche Funèbre de pour Mary.

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J'avoue que la Sixième Symphonie me touche moins que les autres (considérez-moi plutôt comme un Wunderhornkind – j'aime beaucoup les dernières aussi) : la pensée m'y paraît beaucoup plus homophonique, avec de grandes lignes massives (surmontées de quantité de traits virtuoses bien évidemment), beaucoup moins versée dans le contrepoint et le tuilage que dans la plupart de ses autres grandes œuvres.

Par ailleurs, je n'ai jamais trop perçu, émotionnellement, l'opposition entre la Cinquième réputée lumineuse (et qui s'éclaire vaguement dans le rondeau, peut-être triomphal, mais tout de même bien sombre) et la Sixième supposément tragique, qui dispose pourtant d'une tout aussi grande énergie vitale.
[Je m'aperçois au passage que, sans me concerter avec moi-même, je partage mon avis émis dans mon cycle de présentation Mahler d'il y a dix ans.]

Cela dit, j'admire la circulation des thèmes, qui réapparaissent en fragments sous les formes les plus diverses, comme les retours en majeur dans le I, ou le très joli passage fugace à la basse dans le II, et tant d'autres instants diversement saisissables.
Je suppose au demeurant que l'interruption des rares élans et la décoloration harmonique progressive des moments les plus expansifs (avec des harmonies qui changent pour devenir plus tourmentées) sont tout à fait volontaires, et en effet assez réussis.

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Pour le reste, dans l'écume des jours de la gazette :

Dans Purcell (Musique funéraire pour la reine Mary), le Chœur de l'Orchestre de Paris confirme qu'il est le plus beau chœur symphonique du monde, voilà. (Et je dis ça en ayant entendu en vrai le RIAS Kammerchor associé au DSOB et le divin Runfunkchor Berlin, sans commune mesure en enregistrement, mais qui m'a moins impressionné en salle.)

Douceur des timbres, netteté rare de la diction, intensité de l'expression – alors que l'anglais lyrique est très rarement bien servi par les étrangers.

L'alliance entre la densité des cuivres modernes et les timbales d'époque fonctionnait à la perfection.

Je les avais déjà entendus à Saint-Eustache cet printemps dans le même programme (couplé avec la Totentanz de Distler et du Reger !), c'était tout aussi beau hier soir. (Petit effectif, le chœur de chambre n'était même pas au complet.)

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Sensiblement moins convaincu que par les autres Mahler de l'Orchestre de Paris, le spectre m'a paru très opaque au début (je n'entendais vraiment pas le détail de ce que je voyais pourtant). Est-ce l'œuvre, plus massivement orchestrée ? Est-ce moi qui ai perdu l'habitude de la salle, eux qui revenaient de vacances, ou encore l'effet-Aïche ? L'impression s'est largement dissipés au fil du I, mais on demeure très éloigné de leurs accomplissements symphoniques enthousiasmants de ces dernières années. (Il est vraisemblable également que je n'aille qu'aux bons concerts…)

Ou bien, pour les plus rancuniers d'entre nous, est-ce le reste de l'ombre d'Eschenbach, le seul à avoir dirigé cette symphonie, et par deux fois, depuis Bychkov en 1992 ?

C'était amplement décent, évidemment, mais beaucoup moins d'abandon et de souplesse stylistique qu'à l'ordinaire. Les équilibres étaient aussi aléatoires, on sentait l'ajustement en temps réel, comme après coup, pour éviter qu'untel ne couvre l'autre.

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Le spectacle était aussi la scène, avec l'envol de la baguette de Harding (que j'ai manqué comme il a manqué Saariaho…) et le micro accablé par le marteau du Destin.


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Commentaires

1. Le samedi 9 septembre 2017 à , par Andika :: site

Allez, cadeau, la vidéo de la 6ème d'Eschenbach avec l'orchestre de Paris lorsqu'il enregistrait son intégrale il y a 10 ans !
http://www.christoph-eschenbach.com/mahler/index.php?m=6&q=

Il sévissait à Paris à une époque où je ne m'intéressait pas trop à ce qui se faisait niveau concert mais apparemment, il en a épuisé plus d'un, notamment Christian Merlin qui m'a dit qu'il n'en pouvait plus. Pourtant, à l'écoute de son intégrale de Mahler avec l'OP, je suis moins sévère

2. Le dimanche 10 septembre 2017 à , par Diablotin :: site

Après la huitième -que je ne supporte simplement pas du tout, et pourtant, j'ai essayé !-, la sixième est celle que j'aime le moins, je la trouve un peu longue et creuse -ça n'engage évidemment que moi, hein !-. Etonnamment, Mahler est un musicien que j'écoute de moins en moins, ça rentre assez mal dans un appartement, en définitive. A contrario, au concert, j'aime beaucoup, et, comme tu le soulignes il y a aussi beaucoup à voir !
A titre d'anecdote, lors de la prise de fonction d'Albecht à Strasbourg, il y a un peu longtemps, il avait donné la deuxième, très bien d'ailleurs : les trompettes et cors cachés en coulisses ont simplement oublié de jouer, n'ayant pas vu l'avertisseur lumineux commandant leur intervention, trop occupés par d'autres occupations -ils jouaient aux cartes...-.

3. Le dimanche 10 septembre 2017 à , par DavidLeMarrec

Bienvenue Andika !

Je plaisantais au sujet d'Eschenbach, à cause de sa réputation catastrophique à Paris. Je n'ai entendu pour la première fois l'Orchestre de Paris en salle qu'après le début du mandat de Järvi, et j'ai senti l'orchestre s'améliorer spectaculairement, mais je ne suis pas le meilleur juge, je n'allais pas écouter, même à la radio, l'OP dans la Cinquième de Beethoven…

J'avais d'ailleurs bien aimé le Ring honni du Châtelet, à la radio – mais il est vrai que le parti pris de lenteur peu défendable exposait surtout les limites de l'orchestre par rapport aux grands orchestres allemands qu'on a pris l'habitude d'écouter au disque ou à la radio… Et il paraît que lors de la première série, c'était le Festival de la Boulangerie.
En voyant ce qu'était l'OP après son départ, on peut observer que ce n'était pas un grand bâtisseur d'orchestre, et sa conception opaque un peu molle et très rétro des grandes œuvres du répertoire me conduit plutôt à choisir d'autres chefs, mais je ne l'ai jamais trouvé catastrophique. J'aime beaucoup sa Cinquième de Tchaïkovski avec Houston, par exemple. Moins ses enregistrements plus récents avec la NDR.
Bref, c'était un clin d'œil sur sa réputation plus qu'un jugement que je serais bien en peine d'émettre. (Par ailleurs, le début de la symphonie dont tu donnes le lien a l'air très convaincant.)

4. Le dimanche 10 septembre 2017 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Diablotin !

J'ai récemment été converti à la Huitième, et je dois dire qu'une fois imprégné du texte et de son côté plus séquentiel dans la seconde partie (vraiment la dernière partie du Faust II en fast forward, sans réelle cohérence explicite), il y a vraiment de grandes beautés. Ce n'est pas aussi naturel et organique que les autres, mais ça fonctionne très bien. Ça s'écoute plus comme les Gurrelieder que comme une symphonie de Mahler, disons.

Effectivement, la Sixième a ses discontinuités (le scherzo me paraît vraiment caricaturer la manière Mahler du contraste ample-méchant-vs-léger-grinçant). Ce sont les trois symphonies centrales que j'aime le moins, et pourtant ce ne sont pas les parties vocales que j'attends (ni même le méta-discours, que je trouve assez peu passionnant dans la Troisième, par exemple). Mais j'y trouve moins la poussée et les tuilages extraordinaires de la fin des 1,2,3,8, du Ruhevoll de la 4, des extrêmes de la 9. Il y a des moments formidables dans ces symphonies (les premiers mouvements, toujours, et j'aime beaucoup aussi les finals des 5 et 7), mais le cœur me paraît d'une profusion moins articulée, plus babillarde qu'éloquente.
Pure impression personnelle là-aussi, parce que les thèmes reviennent bel et bien et l'arc logique, à défaut d'être tendu, reste mesurable. (C'est surtout la 7 qui est étrange dans sa disparité extrême.)


trop occupés par d'autres occupations -ils jouaient aux cartes...-.

Huhu, grandiose ! (mais ils ont misé sur le mauvais karma, on ne jouait pas Bizet ce soir-là)

5. Le dimanche 17 septembre 2017 à , par Diablotin :: site

Je viens de réécouter cette sixième par Sinopoli : c'est une vision très subjective et exacerbée, et mieux que dans mon souvenir par d'autres chefs sans doute plus près de la partition -genre Szell, sans doute excellent mais pas passionnant ici-. Néanmoins, cette symphonie reste d'une approche assez difficile et peu enthousiasmante pour moi, ce qui m'intrigue quand même !!!

6. Le dimanche 17 septembre 2017 à , par DavidLeMarrec

Alors, moi, ce que j'aime le plus dans celle-ci, ce sont des versions assez typées, je m'aperçois :

♦ Bernstein-New York, certes par la prise de son la plus belle du monde, mais l'une de celles où les phrasés sont les plus éloquents, et la structure vraiment lisible, ça aide ;

♦ Boulez-Vienne, très mal-aimée, souvent décrite comme molle, mais à qui je trouve un charme altier assez souverain ;

♦ à l'opposé, la furie invraisemblable de Bernstein-Vienne ;

♦ ou l'hédonisme absolu de Jansons-Concertgebouw ;

♦ et, plus sobrement élancé, Pappano avec Santa-Cecilia…

Des visions assez incompatibles mutuellement, mais qui obtiennent vraiment mon adhésion, justement parce qu'elles vont au bout d'une proposition qui procure un relief supplémentaire à cette symphonie que j'aime beaucoup, mais sans aller jusqu'à l'exultation.

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David Le Marrec


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