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[Ἀντιγόνη] Voir Antigone en grec


À l'occasion de la présidence grecque du Conseil Européen, on donnait Antigone de Sophocle (le 12 juin) dans la grande salle de l'UNESCO. Quelques remarques.


¶ Contrairement à ce qui avait été annoncé par certains sites, la représentation n'était pas en grec ancien, mais en grec d'aujourd'hui. Les sonorités sont donc assez considérablement différentes (beaucoup de désinences sonnent différemment), et la traduction de Nikos Panayiotopoulos m'a eu tout l'air d'opter pour la prose. Tout ce qu'on pouvait espérer de frisson archaïque et incantatoire était donc absent.
Le grec tel qu'il est parlé aujourd'hui se caractérise par un spectre assez clair et étroit, qui ne favorise pas les grands intervalles mélodiques, mais qui était servi par des comédiens capables d'user d'autres paramètres (rythmes, timbres) pour toucher le public.

¶ Autre bizarrerie, une sorte de musique d'atmosphère planante alla Vangelis, créée par Monika, une compositrice de 26 ans, remarquée sur MySpace il y a quelques années ; elle a incontestablement des notions d'harmonie, mais alors que j'attendais une soirée archaïsante, je me retrouve avec une représentation de théâtre plus traditionnel, sonorisée (indispensable vu la nature de la salle) et accompagnée en permanence de musique... sauf pour le kommos d'Antigone (l'adieu au soleil, à l'origine chanté en dorien) ou la παρακαταλογή (« parakataloguè », mélodrame) du désespoir de Créon — étant un lecteur occasionnel du grec, je n'ai pas eu la patience d'aller vérifier la présence de dimètres anapestiques à cet endroit, mais il me semble que le ton d'ensemble et son emplacement vers l'exodos concordent assez bien.
Ainsi, alors que toute la pièce, jusqu'aux parties parlées des épisodes, est en permanence baignée dans un fond sonore, les moments les plus dramatiques, prévus pour le chant ou au minimum un accompagnement musical, sont exceptionnellement à nu. L'effet de contraste est là, de fait, mais à rebours de la logique initiale de l'auteur-compositeur : une musique inoffensive, qui se tait pendant les sommets de tension.

¶ Une fois que l'on a accepté que l'on assistait à une représentation finalement assez standard, on passait une bonne soirée. Pas toujours convaincu par les partis pris de la mise en scène de Natassa Triantaphylli, qui tendait à rendre les personnages (en particulier Créon) un peu extravertis et braillards vu leur rang, mais on a aussi bénéficié de belles images — ainsi la tendresse de Créon pour Antigone, à laquelle le texte de Sophocle, en les mettant en présence une fois la désobéissance accomplie, ne fait pas de place.

Lena Papaligoura, Antigone, voix claire et bien timbrée, tenait sur ses épaules une partie de la soirée, avec un vrai bonheur. Mais la leçon de théâtre est venue de Lydia Fotopoulou, coryphée et chœur à la fois, qui se métamorphose, corps et voix, en Tirésias ; en une seconde, c'est un nouveau personnage, terriblement évocateur et poétique, qui surgit, avant de se disperser. Son rôle statique et descriptif n'est pas pourtant pas facile, mais elle permet la réussite d'un dispositif risqué.

Pas tout à fait l'expérience attendue, mais un bon moment néanmoins, et qui a peu de probabilité de se reproduire !

J'aimerais tout de même avoir l'opportunité d'entendre le texte ronronner dans sa langue originale, si possible par des grecs, et accompagné de musique, à présent qu'on a une image un peu plus précise de ce qu'elle était — et quitte à la re-composer, et même dans un autre style (car la musique d'alors n'est plus tellement émouvante pour nous). Un jour, je l'espère.


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1. Le mardi 24 juin 2014 à , par Palimpseste

J'aimerais tout de même avoir l'opportunité d'entendre le texte ronronner dans sa langue originale, si possible par des grecs, et accompagné de musique, à présent qu'on a une image un peu plus précise de ce qu'elle était — et quitte à la re-composer, et même dans un autre style (car la musique d'alors n'est plus tellement émouvante pour nous). Un jour, je l'espère.

Et moi donc! Je m'étonne que cela ne se fasse pas d'ailleurs. On donne bien des opéras en VO avec des sous-titres, pourquoi pas ces pièces fondatrices de notre culture? Le public serait-il encore plus réduit que pour l'opéra? Diantre...

2. Le mardi 24 juin 2014 à , par DavidLeMarrec

Les grecs présents semblaient dire qu'il était tout simplement impossible de faire des représentations dans cette langue trop lointaine. Des représentations exactes, je n'en doute pas ; mais impossible, je n'en crois rien. Je suis persuadé qu'il doit y avoir des gens qui pratiquent l'exercice, au même titre que les disciples de Green en France...

Je ne dis pas qu'il faudrait que ce deviennent la norme, mais ces pièces gagneraient en force, jouées avec leur structure propre... sans parler de la curiosité d'entendre la langue sonner réellement.

3. Le mercredi 25 juin 2014 à , par Palimpseste

Les grecs présents semblaient dire qu'il était tout simplement impossible de faire des représentations dans cette langue trop lointaine. Des représentations exactes, je n'en doute pas ; mais impossible, je n'en crois rien.

Je partage ton scepticisme sur ce point.

Ça flaire un peu le mythe de l'intouchabilité. On a quand même une idée assez claire de la façon dont le grec ancien était prononcé à défaut d'avoir une certitude absolue comme pour une langue actuelle.

Je ne dis pas qu'il faudrait que ce deviennent la norme, mais ces pièces gagneraient en force, jouées avec leur structure propre... sans parler de la curiosité d'entendre la langue sonner réellement.

Devenir la norme, ce ne le sera jamais et ce ne serait même pas souhaitable à mon avis tant on courrait le risque de fossiliser ce répertoire (et de le réserver encore davantage aux geeks les plus ultras). Mais à l'occasion, ce serait fascinant.

4. Le mercredi 25 juin 2014 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Palimpseste !

... et les professeurs de grec ancien parviennent bien à scander, voire à déclamer joliment, les vers. Alors je ne vois pas pourquoi des grecs un peu lettrés ne pourraient pas le faire, même si cela réclamerait beaucoup de travail, voire une spécialisation.

(Oui, tout à fait d'accord, généralisé, ce serait exclure beaucoup de gens, mettre le sens à distance au détriment de l'« authenticité ». Mais franchement, dès qu'il est question de vers, le minimum est d'en recréer dans la langue d'arrivée, sinon on perd considérablement. Donc l'entendre à l'occasion serait non seulement fascinant, mais aussi quasiment salutaire.)

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