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Les Quintettes avec clarinette - I - un genre musical ?


Les facétieux farfadets qui peuplent ces lieux proposent aujourd'hui une petite balade dans l'univers du quintette avec clarinette, genre très apprécié des mélomanes mais finalement peu exploré en dehors de ses trois plus célèbres représentants.

L'occasion pour CSS d'aller un peu plus avant dans le répertoire, de s'interroger sur les enjeux du genre, de faire une présentation de ces oeuvres, de proposer des pistes discographiques...

Avec extraits sonores.

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1. Un genre ?

Cette formation apparaît pour la première fois dans le dernier quart du XVIIIe siècle, en bonne logique, puisqu'il faut attendre à la fois la naissance du quatuor à cordes et l'adoption à grande échelle de la clarinette.

Le quatuor à cordes est vraisemblablement l'héritier de la sonate en trio baroque, un peu étendue et sans clavecin, mais sa forme autonome, moins "verticale" (moins soumise à la mélodie du soliste), n'apparaît réellement que dans les années 1760 - l'opus 1 de Joseph Haydn. Tout le monde place Haydn comme créateur, et il n'est pas certain que ce soit le cas (on pourrait avoir affaire à une légende du type Orfeo-de-Monteverdi-premier-opéra), mais je n'ai pas à ce jour rencontré de contre-exemple de véritable quatuor classique antérieur à 1762, donc je vais en rester là moi aussi, sans pouvoir affirmer avec certitude qu'il n'y ait pas eu d'essais à la fin des années 50.

Pour la clarinette, inventée en 1690 par Johann Christoph Denner (en ajoutant essentiellement un pavillon et deux clefs au chalumeau français), l'imposition comme instrument canonique intervient un peu plus tard (les premiers concertos pour clarinette célèbres apparaissent plutôt chez les années 80, avec Hoffmeister par exemple).

En réalité, la formation trio à cordes + bois (flûte ou hautbois) était plus fréquente à l'époque classique que cette formation avec quatuor et clarinette, il faut donc attendre l'imposition du quatuor à cordes comme genre constitué pour entendre ce qui est plutôt une confrontation entre deux entités (la clarinette « contre » le quatuor).

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2. Caractéristiques du genre

On peut parler de genre, d'une certaine façon, parce qu'en dépit de sa relative rareté, le quintette avec clarinette conserve la plupart du temps les mêmes qualités :

  • traitement à part de la clarinette et du quatuor ;
  • goût des grands écarts (d'abord les arpèges, puis d'autres types de bondissements entre intervalles disjoints) ;
  • jeu sur l'ambiguïté du rôle de la clarinette (l'intégration pour donner de la couleur, ou traitement en soliste) ;
  • ambiance calme, voire mélancolique, les mouvements vifs étant plus élancés et contemplatifs que brillants et virtuoses.


Le timbre même de la clarinette semble beaucoup avoir inspiré les compositeurs. Contrairement au hautbois, beaucoup plus ferme et incisif, mais qui dispose d'une couleur peu variable, la clarinette peut changer considérablement d'aspect sonore, même sans changer de registre / tessiture.
Mais sa personnalité constante tient dans ses attaques douces, et son son assez peu chargé en harmoniques, presque blanc...

Aussi, les compositeurs semblent quasiment tous fascinés d'abord par ce timbre, et l'immense majorité des quintettes avec clarinettes sont écrits dans un grand calme - serein, mélancolique ou résigné -, avec des mouvements rapides qui restent très contemplatifs, et souvent de très belles cantilènes dans les mouvements lents. Domine l'impression qu'on fait miroiter doucement les différents aspects de ce timbre, d'une poussée continue, et absolument pas par une alternance de mouvements plus ou moins vifs - bien que la structure classique soit respectée dans la quasi-totalité des cas.

Il est intéressant de noter au passage que les quatuors avec clarinette, comme ceux de Hoffmeister (série de six en 1802), sont écrits dans un ton très différent des quintettes : ces quatuors se révèlent beaucoup plus lumineux et primesautiers. Bien sûr, les caractéristiques techniques (arpèges et cantilènes) demeurent, mais on n'y entend pas la mélancolie et la contemplation propres aux quintettes. Le caractère général pourrait tout à fait être celui d'une oeuvre pour hautbois.

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3. Répertoire

Le moment vient d'explorer un peu plus avant le répertoire. Je préviens tout de suite que je n'apporterai sans doute pas de révolution dans les panthéons pour cette fois-ci : oui, Mozart et Brahms sont tout au sommet. Néanmoins, à un niveau comparable ou à tout le moins très considérable, d'autres oeuvres, en particulier celles de Reger et Bliss, méritent de devenir des quintettes de chevet. [Ce sont précisément ces deux oeuvres qui m'ont convaincu de formaliser ce vaste voyage.]

Le but est de mentionner un maximum d'oeuvres, avec présentation autonome et recommandations discographiques.

Sauf mention contraire, oeuvres en quatre mouvements.

(A suivre.)

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1789 - Mozart, K.581 en la

C'est donc ici que débute la petite révolution - même si, comme pour le quatuor, il est tout à fait possible que d'autres aient écrit des oeuvres pour la même formation et dans le même goût auparavant. En l'occurrence, je n'ai pas effectué de recherches en ce sens, je n'ai donc aucune opinion sur le sujet. En tout cas, au disque, on trouvera difficilement une oeuvre antérieure à celle-ci.

Un bijou universellement connu sur lequel il n'est pas besoin de s'attarder. Mais déjà tout s'y trouve, et plutôt que les caractéristiques de la clarinette (après tout, il existe des concertos très brillants et violents pour clarinette...), c'est peut-être l'influence de Mozart qu'il faut voir dans la couleur homogène des quintettes avec clarinette postérieurs...

Le premier mouvement est brillamment parcouru d'arpèges, mais d'un caractère très doux ; de même pour les variations finales sur un thème très prégnant mélodiquement... et le tout culmine bien sûr dans le larghetto, avec une mélodie mélancolique comme seul Mozart sait en produire [1], qui se déploie de façon étrangement erratique, sans toujours finir ses phrases. Une véritable expérience, surtout à tempo lent, presque désorientante.

L'oeuvre est à l'origine prévue pour la clarinette de basset d'Anton Stadler (réalisée avec l'aide du facteur Theodor Lotz), c'est-à-dire avec une extension grave supplémentaire.

Suggestions discographiques :
Devant la pléthore d'enregistrements ultraprestigieux, je me contenterai d'indiquer mon goût personnel, qui m'a poussé vers des enregistrements pas trop anciens (pour éviter l'épaisseur du quatuor), conservant un larghetto bien lent, et de préférence avec des clarinettes pas trop rondes, pour conserver suffisamment d'incisivité. Donc typiquement l'opposé de Leister / Brandis, pour donner une idée. Notamment :

  • Wolfgang Meyer et le Carmina Quartett chez CAvi (couplage avec le Quintette de Reger), avec un beau son limpide, un larghetto pas particulièrement lent, mais très planant.
  • Lorenzo Coppola / Quatuor Kuijken chez Challenge Classics (couplage avec le Quintette avec cor et le Quatuor avec hautbois), très marquant par la douceur extrême de la clarinette d'époque de Lorenzo Coppola, et pourvu d'un larghetto absolument suspendu. On peut ne pas aimer la sècheresse presque anémique des cordes, mais je suis personnellement assez séduit par cette lecture différente - qui fonctionne bien moins dans le plus galant et décoratif Quintette avec cor.
  • Scharoun Ensemble chez Tudor (couplage avec Brahms), un superbe son de quatuor, très intense et lisible - la clarinette est un peu moins intéressante ici.
  • Parmi les grands anciens, le Melos Ensemble chez EMI dispose d'une rondeur et d'une chaleur très appréciables.


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1802 - Sigismund Ritter von Neukomm, Op.8 en si bémol

Le début du XIXe siècle est souvent occulté, dans l'imaginaire des mélomanes, par la figure de Beethoven, puis de Schubert. Or, si un tournant a bel et bien lieu en matière lyrique à cette époque, la musique de chambre conserve majoritairement (contrairement à ces deux-là) un aspect simple, lumineux, presque galant - totalement empreint du style classique.


Extrait de la version Hoeprich : le premier mouvement.


Ce quintette de Neukomm ressortirait formellement à ce courant, mais intègre un tempérament beaucoup plus tourmenté, et se révèle une très belle réussite, quasiment comparable à celui de Weber, avec des accents mélancoliques qui sentent leur post-Mozart... et surtout des violences de quelqu'un qui arrive après Beethoven (alors que la composition de l'opus 59 ne s'amorce que quatre ans après la publication de ce Neukomm !).

La clarinette, malgré quelques traits propres à l'instrument, y est clairement traitée comme une cinquième partie, plus contrapuntique que soliste, et avec beaucoup de bonheur.

Le premier mouvement débute par les accords spectaculaires d'un long adagio, dont la progression harmonique est réellement originale et très expressive, avec une alternance manifeste de lumières et d'inquiétudes. L'allegro qui suit est fondé sur le même modèle, hésitant entre les gammes et marches harmoniques joyeuses de l'ère classique, des accents dramatiques et combattifs dès qu'on module en mineur (clairement XIXe, un peu dans l'esprit de "Kriegers Ahnung" du Schwanengesang de Schubert), et un lyrisme discret qui n'appartient tout à fait à un aucun des deux univers.

Le menuet du deuxième mouvement partage les mêmes qualités : le rebond joyeux y devient vite farouche, au gré des variations de couleur harmoniques, assez mobiles pour un menuet. La matière y est très haydnienne, mais complètement altérée par ses accès d'humeur sombres.

Le mouvement lent (en troisième position, ce qui ne devient fréquent qu'à la génération suivante !) s'appuie sur un thème russe, autre point commun avec le Beethoven de cette période, et réalise des variations où le mineur joue une grande part. Les parentés avec le traitement de la variation dans le Quatorzième Quatuor de Schubert sont réelles, mais cette dernière oeuvre n'est conçue que vingt-deux ans après.

Après toutes ces aventures, le mouvement final babille et dansote mignonnement, dans un langage complètement haydnien, avec tout de même des retournement de situation en mineur un peu violents.

Au bout du compte, un vrai bijou qui appartient déjà, malgré ses apparences formelles, à un romantisme assez tourmenté, aussi bien dans la couleur émotionnelle assez sombre que vis-à-vis de l'acte compositionnel, où la recherche de l'originalité se fait déjà bien entendre.

Suggestions discographiques :

  • Eric Hoeprich / quatuor mené par Mary Utiger chez New Classical Adventure (couplage avec le Quintette de Weber). C'est la seule version disponible que j'aie pu écouter à ce jour : quatuor "authentique" mais pas malingre, clarinette très douce d'époque, l'interprétation n'en est pas forcément électrique, mais rend vivantes ces oeuvres (et particulièrement Neukomm) par son engagement.


Notes

[1] En réalité, il existe des mouvements lents similaires chez un certain nombre de ses contemporains, mais sensiblement moins célèbres, et il est vrai rarement à ce degré d'inspiration.


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David Le Marrec


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