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Anatole France & Charles Koechlin - La Révolte des Anges et Les Chants de Nectaire

Un soir qu'[Arcade] avoua sa lassitude à Zita, la belle archange lui dit :
— Allons voir Nectaire, Nectaire a des secrets pour guérir la tristesse et la fatigue.

Elle l'emmena dans les bois de Montmorency et s'arrêta sur le seuil d'une petite maison blanche attenante a un potager devaste par l'hiver, où luisaient, au fond des ténèbres, les vitres des serres et les cloches fêlées des melons.

Nectaire ouvrit sa porte aux visiteurs et, ayant apaisé les abois d'un grand dogue qui gardait le jardin, les conduisit à la salle basse, que chauffait un poêle de faïence. Contre le mur blanchi à la chaux, sur une planche de sapin, parmi des oignons et des graines, une flûte reposait, prête a s'offrir aux lèvres. Une table ronde de noyer portait un pot a tabac en grès, une pipe, une bouteille de vin et des verres. Le jardinier offrit une chaise de paille à chacun de ses hôtes et s'assit lui-même sur un escabeau près de la table.

C'était un vieillard robuste ; une chevelure grise et drue se dressait sur sa tête ; il avait le front bossu, le nez camus, la face vermeille, la barbe fourchue. Son grand dogue s'étendit au pied du maître, posa sur ses pattes son museau noir et court et ferma les yeux. Le jardinier versa le vin à ses hôtes. Et, quand ils eurent bu et échangé quelques propos, Zita dit à Nectaire :

— Je vous prie de nous jouer de la flûte.
Vous ferez plaisir à l'ami que je vous ai amené.

Le vieillard y consentit aussitôt.

Anatole France, La Révolte des Anges (1914), chapitre XIV.

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Koechlin, depuis une quinzaine d'années, devient chez les mélomanes une figure importante parmi les compositeurs angulaires du répertoire. Il demeurera fort loin de la notoriété intersidérale des vendeurs de lessive - et n'a pas les caractéristiques pour y prétendre -, mais dans le monde feutré des vrais-amateurs-qui-savent-ce-qui-est-bien, il tient désormais son rang. Et si les versions ne sont pas foule pour comparer (sauf pour quelques standards comme les Heures Persanes, chaque année voyant un nouveau cycle apparaître au disque).

Parmi l'immensité de sa production, il faut distinguer tout particulièrement certaines oeuvres de musique de chambre (dans des genres très différents le Quintette avec piano, la Sonate avec violon, la Sonate avec violoncelle, les Heures Persanes, Paysages et Marines...), quelques mélodies (les Chansons de Gladys, hommage au personnage de Lilian Harvey dans Calais-Douvres), et ces Chants de Nectaire.


Cycle I, pièce 22 : autographe de « La Crainte ».


Comme souvent, Koechlin part d'un concept-prétexte - une citation littéraire, une inspiration populaire, une contrainte formelle... Ici, il s'agit, pour le premier volume Op.198, de l'étrange roman d'Anatole France, La Révolte des Anges, qui raconte la prise de pouvoir à Paris par les créatures célestes mécontentes. Nectaire est l'un d'eux, dissimulé sous les traits d'un jardinier à face de Silène - et qui se caractérise par son don à la flûte. C'est à cette inspiration singulière que fait référence Koechlin.

Puis, se prenant au jeu, il publie deux autres séries de 32 pièces brèves, aux thématiques un peu différentes : « Dans la forêt antique » Op.199 et « Prières, cortèges et danses pour les Dieux familiers » Op.200.

Extraits :


« Clartés de l'Esprit » (I,4) et « Naissance de la vie » (I,2) par Leendert de Jonge.


Ces cycles se fondent sur des pièces brèves, toutes écrites entre avril et septembre 1944, chacune portant un nom évocateur. Les rythmes au besoin inventifs, mais appelant la souplesse, la sophistication des mélodies (pourtant sobres, jamais arides, toujours richement colorées), les harmonies complexes et mouvantes qui sont sous-entendues dans ces parcours donnent aux Chants de Nectaire une saveur bien particulière, qu'on retrouvera difficilement dans aucune littérature pour instrument solo. J'aurais envie de dire que ce qui s'en rapproche le plus serait à chercher parmi les monodies de shakuhachi, qui peuvent représenter des mondes à elles seules.

En tout cas, la couleur très spécifique à Koechlin s'y déploie, celle des plus belles pages des Heures Persanes, que ce soient liquidités infinies ou nuages de couleurs qui évoluent doucement. La puissance évocatrice de l'ensemble en fait un des cycles monodiques les plus précieux du répertoire - c'est même sans doute, à titre personnel, celui qui me fascine le plus, devant même les Sonates & Partitas pour violon de Bach, par exemple.

Il approcha de ses lèvres le tuyau de buis, si grossier, qu'il semblait avoir été façonné par le jardinier lui-même, et préluda en quelques phrases étranges. Puis il développa de riches mélodies sur lesquelles les trilles brillaient ainsi que sur le velours les diamants et les perles. Manié par des doigts ingénieux, animé d'un souffle créateur, le tuyau rustique résonnait comme une flûte d'argent. Il ne donnait pas de sons trop aigus, et le timbre en était toujours égal et pur. On croyait entendre à la fois le rossignol et les Muses, toute la nature et tout l'homme. Et le vieillard exposait, ordonnait, développait ses pensées en un discours musical plein de grâce et d'audace. Il disait l'amour, la crainte, les vaines querelles, le rire vainqueur, les tranquilles clartés de l'intelligence, les flèches de l'esprit criblant de leurs pointes d'or les monstres de l'Ignorance et de la Haine. Il disait aussi la Joie et la Douleur penchant sur la terre leurs têtes jumelles, et le Désir qui crée les mondes.

Le défi est grand de se montrer à la hauteur du modèle, mais Koechlin semble y parvenir sans user d'expédients spectaculaires - avec le naturel même de Nectaire. Un grand nombre des 32 pièces du premier cycle sont au demeurant des citations plus ou moins exactes de ce paragraphe où Nectaire apparaît pour la première fois : « VI - Les tranquilles clartés de l`Intelligence », « VII - ... criblent de flèches l'Erreur et la Bêtise », « VIII - Le Rire vainqueur », « X - Les Vaines querelles ("à quoi bon ?") », « XIX - Le Jardin des Muses », « XXII - La Crainte », « XXVI - Le Désir qui crée les mondes »...


Photographie du port de Morlaix (et son viaduc) par Koechlin lui-même, un paysage très poétique que j'aime particulièrement - mais digne des autres qu'il a commis en photographie ou en musique.


L'oeuvre complète occupe cinq disques : deux pour le premier cycle (1h30), un pour le deuxième (1h), deux pour le troisième (1h30). On trouve le volume II séparément (Hans Balmer, chez Indys), et des extraits des trois ensembles réunis sur un seul CD par Alexa Still (chez Koch) ou Chritina Singer (chez Bayer), mais l'ensemble monumental n'a été publié que deux fois à ma connaissance : Leendert de Jonge (chez Basta Music), et Pierre-Yves Artaud (chez Sisyphe, dont c'est même le n°001). Le second est plus facile à trouver, tandis que le premier s'acquiert essentiellement en passant commande chez l'éditeur, mais le choix artistique est vite fait : face à l'interprétation très rectiligne de Pierre-Yves Artaud, la qualité exceptionnellement organique du timbre de Leendert de Jonge, sa souplesse extrême, sa maîtrise remarquable de l'arc dynamique, son sens du climat en font déjà, oeuvre mise à part, un monument de la flûte. Indispensable.


Je ne suis pas sûr de l'avoir déjà dit, mais c'est une belle oeuvre et un bon disque.

(Le roman mérite aussi le coup d'oeil !)



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Commentaires

1. Le samedi 19 janvier 2013 à , par Amis-Charles :: site

Que tout ceci exprime bien notre sentiment !
David est décidément un "vrai-amateur-qui-sait-ce-qui-est-bien" !!!

NB :
Pour ceux qui écouteraient tout de même la version de Pierre-Yves Artaud, signalons que sur son 2ème CD, la pièce n° 4 de l'œuvre originale, "Le Bois sacré", est divisée en 2 pistes (4 et 5).
Les pièces n° 5 à 14 de l'œuvre originale sont sur les pistes 6 à 15 (avec des titres décalés).
La piste 16 comprenant les 2 pièces n° 15 et 16, tout rentre dans l'ordre sur la piste 17 qui contient bien la pièce n° 17...
... vue de Morlaix © Ch. Koechlin dans "Ports", Collection FORMOSA - VERITAS ;-)

2. Le dimanche 20 janvier 2013 à , par David Le Marrec

Je suis honoré, Amis-Charles, d'obtenir l'assentiment des meilleurs spécialistes. :)

Je m'en vais ajouter la référence complète que vous signalez, merci.

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David Le Marrec


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