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Alfred BRUNEAU - L'Attaque du Moulin (Zola-Gallet 1893)


1. Contexte

L'ouvrage est inspiré de la nouvelle homonyme qui ouvre le recueil collectif des Soirées de Médan (Zola, Maupassant, Huysman, Céard, Hennique, Alexis). Après le succès du Rêve (1891) d'Alfred Bruneau (livret de Louis Gallet d'après le roman homonyme de Zola), Léon Carvalho (directeur de l'Opéra-Comique) commande un nouvel opéra. Cette fois-ci, Zola se mêle encore plus étroitement à la rédaction du livret, et en écrit même la part essentielle, si bien que Gallet sera finalement écarté des ouvrages postérieurs de Bruneau, en collaboration directe avec Zola.

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2. Extrait

Il n'existe (bien sûr...) aucune version intégrale commercialisée de l'oeuvre, même si l'Opéra de Metz en a donné une série de représentations en janvier 2010.

L'extrait mis en ligne par les lutins est donc tiré d'une bande de 1952 de la Radio-Télédiffusion Française :


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3. Musique

Bien que l'oeuvre appartienne au postwagnérisme français, son écriture est extrêmement sobre : très verticale, beaucoup d'accords, ce qui cadre très bien avec le propos martial et la simplicité des gens du moulin. Bruneau n'est néanmoins pas avare de modulations, ni d'accords de quatre sons qui apportent de la tension à son écriture d'apparence dépouillée.

Contrairement au Rêve qui était certes raffiné, mais d'inspiration un peu courte, et de plus mol aspect, contrairement aussi à son "gentil" Requiem, L'Attaque du Moulin est réellement une oeuvre marquante.

Je suis frappé d'y trouver, parmi les motifs récurrents, un petit motif descendant (lié aux mornes effets de la guerre) très parent de celui de la vengeance de la vieille Tili. Il est néanmoins plus embryonnaire et moins marquant... et écrit huit ans avant Lazzari (qui compose en 1900-1901).

Vous entendez donc ici un large extrait (une moitié) de l'acte III de la version de la RTF de 1952, dont la distribution suit. Les vers n'en sont vraiment pas formidables, mais le trio entre le Capitaine, le Meunier et sa fille ("A quoi bon lui demander grâce ?") est un petit bijou d'expression directe et très mélodique. Et, discrètement, toute l'oeuvre est soutenue par de jolies poussées harmoniques, qui paraissent pourtant consonantes, mais qui ne demeurent jamais en repos.

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4. Avenir ?

Une reprise récente à Metz, dans un contexte où l'on rejoue un peu Bruneau depuis quelques années : disque du Requiem, Le Rêve à Radio-France, Messidor en Allemagne et même - ça ne s'invente pas - au Carla-Bayle (Nord de l'Ariège). Même si ces oeuvres ne sont pas enthousiasmantes de part en part, elles sont un signe encourageant pour le retour en grâce de L'Attaque du Moulin, le titre le plus célèbre de Bruneau.

Roberto Alagna a déjà enregistré l'air "Adieu, forêts", aujourd'hui délaissé mais prisé de ses illustres devanciers de langue française - le seul fragment qui se trouve aisément au disque, et en nombreuses versions. Il pourrait bien être tenté, dans sa louable entreprise de ressusciter des rôles français à sa mesure, de faire sien le panache un peu désinvolte de Dominique. Le rôle lui siérait parfaitement de surcroît, réclamant plus de chaleur et de simplicité que de distinction précieuse. Il me semble d'ailleurs avoir lu, il y a quelque temps, que c'était en projet.

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5. Synopsis

L'action de 1870 de la nouvelle d'origine, encore trop fraîche et douloureuse, est transposée de façon bien plus positive pendant la Révolution française.

Acte I
Tableau idyllique au moulin du père Merlier, entouré de sa fille Françoise et de son gendre Dominique. Seuls les souvenirs de Marcelline, qui a perdu ses deux grands fils dans la dernière guerre, teintent le moment d'un peu de mélancolie. Soudain le tambour paraît, et annonce la mobilisation générale des hommes valides : la guerre est déclarée.

Acte II
Le moulin du père Merlier sert de position à l'armée française, aidée par son futur gendre, Dominique, patriote français mais d'origine étrangère - qui n'a donc pas été mobilisé. Lorsque l'ennemi vient prendre le moulin, Dominique qui n'est pas militaire est trouvé les mains pleines de poudre.
Le capitaine ennemi déclare alors son acte "contraire à toutes les lois de la guerre" et décide de faire fusiller Dominique, peut-être dans le but de le contraindre à conduire l'armée vers la butte la plus proche. Devant le refus de celui-ci, l'exécution est fixée pour le lendemain matin.
Françoise vient trouver Dominique et lui annonce qu'elle le fera fuir. Pendant ce temps, on entend le chant douloureux de la sentinelle ennemie, qui rêve à sa fiancée.

Acte III
Reprise du chant de la sentinelle. Françoise vient la distraire, avec ses compagnes, pendant qu'elle fait fuir Dominique (ici débute notre extrait). Cependant Dominique est surpris par la sentinelle qui le menace de sa baïonnette. Il écarte l'arme et la frappe vigoureusement à la gorge.
Fou de rage, le capitaine ennemi (oui, c'est ainsi qu'il est nommé sur la partition) menace Merlier de le tuer à la place de son gendre si on ne le retrouve pas. Celui-ci accepte avec bravoure, refusant même qu'on pousse les recherches. (Fin de l'extrait, il ne reste qu'un choeur de soldats avant la fin de l'acte.)

Acte IV
Dominique revient pour vérifier si Françoise et son père ne sont pas en danger. Devant le trouble de sa fiancée, il devine qu'un danger les menace, mais Merlier, cherchant d'abord à faire feindre sa fille (en s'appuyant sur l'argument de ses années déjà passées), puis leur mentant à tous deux, annonce qu'il a été libéré. Dominique par donc combattre avec les français pour récupérer le moulin. Après de touchantes évocations du passé que Françoise finit par percevoir comme l'adieu tacite de son père, les français attaquent le moulin. Les ennemis se retirent, mais le capitaine ne manque pas de faire fusiller Merlier. Après les fanfares victorieuses, Françoise conclut seule : "Oh ! la guerre ! Héroïque leçon et fléau de la terre !"

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6. Distribution

Eugène Bigot, Orchestre de la RTF, 8 octobre 1952

Françoise : Jane Rolland
Hélène Bouvier : Marcelline
Fernand Faniard : Dominique
Jacques Bouet : La Sentinelle
Charles Cambon : Merlier
Lucien Lovano : Le Capitaine ennemi
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Yvette Darras : Geneviève
Marcel Enot : le Tambour
Joseph Peyron : le Capitaine français
Bernard Lefort : un jeune homme


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Commentaires

1. Le mardi 16 août 2011 à , par Guillaume

Tu fais erreur, cet enregistrement de 1952 est bel et bien disponible en 2 CD pour 16€, à commander chez le très généreux Malibran-Music : http://www.malibran.com/acatalog/BRUNEAU.html

Toujours vérifier ce qu'ils ont :-) d'autant qu'ils ont beaucoup dans la veine Lazzari-Février-Bruneau... par exemple, Monna Vanna que tu disais ici ou ailleurs introuvable est disponible chez eux.

2. Le mardi 16 août 2011 à , par DavidLeMarrec

Saperlipopette, ils ont publié ça dans mon dos.

Et moi je pirate en ligne des articles commercialisés ! [Parce que l'interprétation et le livret sont libres de droits, mais pas les oeuvres de Bruneau avant la Première guerre mondiale...] Et je perds du temps à faire la promotion d'oeuvres qui ont déjà leurs défenseurs... Rien ne va plus. :(

Super nouvelle cela dit, parce que c'est une très belle oeuvre et très bien interprétée (Lovano et Cambon sont tout simplement formidables), ça permettra de faire voir le meilleur visage de Bruneau !

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Oui, Monna Vanna, j'avais vu, je l'ai signalé depuis.


Merci !

3. Le mercredi 17 août 2011 à , par JSM :: site

Bonjour,
Merci pour cet article qui vient encore renforcer le travail que nous menons depuis une dizaine d'années pour la redécouverte de l'oeuvre de Bruneau.
A savoir que Les Adieux à la Forêt ont également été enregistrés par Georges Thill et que Marie Delna a enregistré l'air de la guerre (disponible également chez Malibran). Enfin, L'Attaque du moulin a été très bien donné, en version de concert, à l'Opéra-Théâtre de Berne en juin dernier.
Précisions sur le livret : c'est effectivement Bruneau et Zola qui conçoivent le scénario à deux et Louis Gallet qui écrit la majeure partie du poème, Zola retouchant certains passages et écrivant en totalité Les Adieux à la Forêt.
Mon site Internet tient, en tous les cas, à jour l'actualité d'Alfred Bruneau : http://www.ezola.fr

Bien cordialement,

Jean-Sébastien Macke

4. Le mercredi 17 août 2011 à , par DavidLeMarrec

Merci pour ces précisions !

Oui, j'ai déjà eu l'occasion de fréquenter votre excellent site : rendre la recherche sérieuse aussi aisément accessible, un très beau projet.

Concernant les adieux, oui, bien sûr Thill qui en est la gravure la plus célèbre, mais on en trouve d'autres, pas tous réédités (je ne suis pas sûr que Léon Campagnola ait été repiqué en CD).
J'avais manqué le concert de Berne, en effet, il font décidément des choses épatantes pour l'opéra français. Fervaal dans une distribution qui fait autorité, en 2009, et à présent l'Attaque (avec rien de moins que Laho et Lhote, on ne se refuse rien !).

Et il faut mentionner aussi la parution de Messidor chez Malibran, ce que j'ai vu hier en y découvrant la parution de l'Attaque.

Concernant le livret lui-même, j'aurais bien aimé trouver le détail de ce qui revient à l'un et l'autre (m'intéressant, pour des raisons différentes, aussi bien à Gallet qu'à Zola), mais je n'ai trouvé que des mentions de l'intervention massive de Zola avec l'éviction nette de Gallet au cours de la rédaction (Jean-Max Guieu) et même l'affirmation de la parternité quasi-totale de Zola dans une émission radiophonique de 1986. J'aurais bien aimé préciser tout cela, d'autant que le poème de l'Attaque n'est pas de qualité homogène.
Avez-vous une bonne référence pour cela ?

Pour le reste, que considérez-vous comme essentiel à recréer dans l'oeuvre de Bruneau ? Pour ma part, l'Attaque du Moulin est le seul ouvrage qui m'ait pleinement enthousiasmé, en tout cas qui se hisse au niveau de la très bonne production du temps - le parallèle avec la Lépreuse de Lazzari est parlant, je trouve.

5. Le mercredi 17 août 2011 à , par JSM

Il me semble urgent de donner Lazare qui est une oeuvre centrale dans l'oeuvre de Bruneau tout comme dans celle de Zola. L'Ouragan est également un opéra très intéressant...

Pour ce qui concerne le livret de L'Attaque du moulin, laissez-moi votre adresse mail à webmaster@ezola.fr. Je vous enverrai une étude tirée de ma thèse de doctorat.

6. Le mercredi 17 août 2011 à , par DavidLeMarrec

Je n'ai pas été ébloui du tout par Lazare, même si l'oeuvre est régulièrement citée comme emblématique. Musicalement, on reste très sage, et sans les trouvailles fraîches, sur un sujet semblable, de Massenet pour Marie-Magdeleine.

Pour L'Ouragan, je n'ai fait que lire la partition. Les lignes vocales ne sont pas d'une originalité folle, mais il y a manifestement de très belles choses à l'orchestre, je suis assez curieux d'entendre ça. Je n'ai pas encore pu mettre la main sur la bande d'avril 1957 par Bigot, mais ce n'est qu'une affaire de temps. Je ne suis pas sûr de toute façon que la prise de son ni l'orchestre rendent justice à une écriture orchestrale travaillée, il faut souvent deviner et imaginer...

Merci beaucoup pour votre proposition, je viens de vous écrire.

7. Le mercredi 17 octobre 2012 à , par Gustave à Montréal

On ne peut oublier VIRGINIE que je m'amuse à jouer au piano , un délice.

8. Le mercredi 17 octobre 2012 à , par David Le Marrec

Bonjour Gustave,

Peut-on parler d'oubli lorsqu'il s'agit d'une oeuvre complètement inédite au disque ? :) Au demeurant, oui, lorsque je l'ai lue, elle m'avait paru assez intéressante pour les lignes vocales, assez travaillées. Moins pour l'accompagnement - beaucoup de formules systématiques ou un peu "carrées", je crois.

Merci d'avoir précisé, je vais réessayer ça !

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