Carnets sur sol

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Ellipse

Intanto Nene, che aveva le fiamme al viso, si era alzata, umida di sudore, e al braccio di Mirate, girando nei pergolati più tranquilli, s’allontanava. Uscirono dal cancello posteriore, che non metteva sulla via, ma in un campaccio disabitato. S’avanzarono nelle tenebre e nel silenzio sull’erba alta: Nene traballava. Il cielo s’era annuvolato; se non fossero stati i bagliori, che di quando in quando guizzavano sull’orizzonte, cielo e laguna si sarebbero confusi in una oscurità sepolcrale. I rumori distanti, i pallidi riverberi dei lumi oltre il muro di cinta facevano sembrare più cupa la nerezza e la taciturnità del luogo, ove non pareva più di essere accanto a Venezia, di vivere nella realtà di questo mondo. Un gatto si cacciò fra i piedi della fanciulla, scappando; ella cadde sull’erba.

"Hai paura?" le domandò il tenore.

"No" rispose Nene, e gli stese le braccia, perché la rialzasse.

Il vento, che fischiava, stava spegnendo le candele sui deschi, malgrado il riparo dei cartocci, e faceva scappar la gente, quando Nene, sul cui volto un triste pallore aveva sostituito il rosso acceso di prima, tornò alla tavola con Mirate. Lo Zen, sorseggiando l’ultimo mezzo boccale, continuava a disputare sul setticlavio [...]

En français (je traduis rapidement) :

Pendant ce temps Nene, les joues en feu, s'était levée, trempée de sueur, et au bras de Mirate, se promenant parmi les pergolas plus tranquilles, s'éloignait. Il sortirent par la grille de derrière, qui ne donnait pas sur la rue, mais sur un terrain vague. Ils s'avancèrent dans les ténèbres et le silence au milieu de l'herbe haute : Nene chancelait. Le ciel s'était couvert : s'il n'y avait eu les éclairs, qui de loin en loin vacillaient sur l'horizon, ciel et lagune se seraient confondus dans une obscurité sépulcrale. Les rumeurs distantes, les pâles reflets des lumières derrière le mur d'enceinte faisaient paraître plus sombres l'obscurité et le silence du lieu, qui ne semblait plus appartenir à Venise, plus dépendre de la réalité de ce monde. Un chat se glissa entre les pieds de la fillette, en s'enfuyant ; elle tomba sur l'herbe.

"As-tu peur ?" lui demanda le ténor.

"Non", répondit Nene, et elle lui tendit le bras pour qu'il la relève.

Le vent, qui sifflait, éteignait les bougies sur les tables, malgré l'abri de leur cornet, et faisait fuir les clients, quand Nene, une triste pâleur substituée sur son visage au rouge brûlant d'alors, revint au repas avec Mirate. Zen, sirotant l'ultime pichet, continuait à deviser sur le système des sept-registres [...]

Camillo Boito, Il maestro di setticlavio (1891),
nouvelle tirée de la troisième édition du premier recueil Storielle vane (Historiettes vaines).

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Toute l'intrigue se déroule autour de considérations musicales de bonne qualité, très informées, mais c'est surtout le talent de conteur de Boito (frère aîné de six ans du célèbre librettiste Arrigo) qui retient l'attention.

Ici, je trouve l'ellipse assez magnifique, l'interruption soudaine d'une situation typique de séduction, mais pas explicite - on se doute que le voeu d'être galamment relevée n'a pas été exécuté, mais notre imagination contredit alors ce qui est nettement écrit par l'auteur.

Par ailleurs, dans la seule édition française (chez Ombres), Karin Dubois traduit cacciò par "se faufila", qui ne rend pas tout à fait compte de l'ambiguïté qu'introduit "glissa" dans la traduction ci-dessus.

Dans cette Venise de la Fête du Rédempteur, les ombres et l'ivresse d'une jeune fille assez ambivalente ne sont pas sans évoquer la figure de Carlotta à l'acte III des Gezeichneten.

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Une présentation plus large sur Camillo Boito est disponible dans une autre entrée de CSS.


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Commentaires

1. Le lundi 31 janvier 2011 à , par Simon

Magnifique en effet! Et la situation est touchante.
Je suis toujours extrêmement enthousiasmé par ce type de procédé de dire quelque chose sans le faire. Ce genre de raccourci permet toujours plus de densité poétique.
Et puis, ça permet de ne pas se sentir strictement passif dans la lecture; notre propre disponibilité et notre propre compréhension est mise en jeu dans le processus poétique; l'instauration de cette complicité permet d'éviter certaines choses sans perdre en contenu. L'auteur et le lecteur s'y retrouvent esthétiquement!

2. Le lundi 31 janvier 2011 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Simon !

Merci pour ta réaction, ça fait plaisir.

Pour ce qui est de ne pas laisser son lecteur inactif, Boito est un champion... il s'amuse même quelquefois à faire vaquer notre imagination loin de ce que l'histoire décrit vraiment...
Il y aurait de quoi tirer quatre nouvelles différentes d'une seule intrigue, tant les possibilités en sont vastes.

3. Le mardi 1 février 2011 à , par Simon

Je passe à la bibliothèque en début d'après-midi, j'irai faire un tour dans le "rayon italien", en espérant trouver quelque chose - même si les chances sont minces, d'après ce que j'ai lu dans ta seconde notule sur l'auteur...

En tout cas, je suis bien curieux! :D

4. Le mercredi 2 février 2011 à , par DavidLeMarrec

Non, non, Senso se trouve assez facilement. Pour le reste, à part Un Corps, oui, c'est moins aisément disponible.

Mais si tu es près à t'affronter à l'italien, ça se trouve en ligne, il n'y a pas tout mais un nombre suffisant de titres pour s'amuser. :-)

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