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Camillo Boito (1836-1914) - Mérimée rude, au pays de la scapigliatura


Camillo Boito, bien que peu fêté en France, dispose tout de même de deux titres de gloire.

1) Il est l'auteur de la nouvelle qui sert de fondement au Senso de Visconti (1954).

2) Pour les amateurs d'opéra, il est le frère de l'illustre librettiste Arrigo Boito, auteur de La Gioconda de Ponchielli (d'après le drame en prose de Hugo Angelo, tyran de Padoue) sous le pseudonyme-anagramme de Tobia Gorrio, et jeune aiguillon pour le renouveau verdien, qui suscita puis conçut Otello et Falstaff de Verdi. Arrigo était aussi un compositeur assez doué, à qui l'on doit Nerone, et surtout Mefistofele d'après les deux Faust de Goethe, toujours joué aujourd'hui, et très enregistré.

Le troisième, et non des moindres, est qu'il me plaît.

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Camillo Boito est avant tout architecte, très jeune titulaire d'une chaire à Venise, et considéré comme le point de départ de l'histoire de l'architecture en tant que discipline.

Dans ce contexte, il met en scène dans son essai Conserver ou restaurer : les dilemmes du patrimoine deux personnages antagonistes qui tiennent deux thèses opposées (celle de Viollet-le-Duc sur l'intégration du nouveau à l'ancien pour faire vivre le monument et celle de John Ruskin qui souhaite la préservation exacte de l'ancien pour servir de modèle pur), et dont il tâche de concilier les enjeux - y compris dans sa propre pratique (Porta Ticinese à Milan, Autel de Donatello à Padoue...).

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Il est par ailleurs l'auteur de deux recueils de nouvelles, les Storielle vane, structurées comme suit :

(sont soulignées les nouvelles existant en traduction française)

  1. Storielle vane, première édition (1876, troisième édition profondément modifiée en 1895)
    • Un corpo
    • Dall'agosto al novembre
    • Il colore a Venezia (supprimée en 1895)
    • Baciale 'l piede e la man bella e bianca
    • Pittore bizzarro (supprimée en 1895)
    • Tre romei
    • Notte di Natale
    • Una salita (1895)
    • Il maestro di setticlavio (1895)
  2. Senso. Nuove storielle vane. (1883, révision en 1899)
    • Vade retro, Satana
    • Macchia grigia
    • Il collare di Budda
    • Santuario
    • Quattr'ore al lido
    • Meno di un giorno
    • Il demonio muto
    • Senso


Ce sont des nouvelles réellement brèves, souvent à chute, avec de vraies trouvailles narratives et une propension certaine à frapper l'esprit.

On peut les rapprocher de l'esprit de Mérimée, des formes closes très soignées et percutantes, prenantes, mais avec ce qu'il faut aussi de distance. Ce serait plus une question de degré qui les séparerait (Mérimée étant un peu moins dans la densité de l'action et un peu plus dans les jeux de malices verbales) - peut-être moins de tendresse pour les humains chez Boito, aussi. L'influence de la littérature fantastique est patente également dans la façon de créer des atmosphères douteuses qui tout en faisant douter le lecteur, ne le mènent pas là où son raisonnement devrait le mener.

Boito appartenait à la scapigliatura (traduction approximative de la bohème française), mouvement opposé au romantisme italien jugé mièvre, et en effet ce sont des histoires assez terribles et frappantes, des sortes d'histoires tragiques à la mode du XIXe siècle, que servent de matière à Boito - même si le traitement se fait toujours sans esprit de sérieux, à distance assez considérable de ses personnages.

Un grand nombre de ses textes se situent à Venise, dont il tire des tableaux évocateurs d'une grande beauté - descriptions brèves, mais toujours pénétrantes.

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Sans déflorer leur contenu (elles appellent, comme Mérimée, la relecture, mais le plaisir de la surprise reste considérable), quelques indications.

Senso est beaucoup plus amoral que le film de Visconti, qui ajoute toute la dimension politique (Boito dut pourtant quitter Venise à cause de ses convictions politiques !), absolument absente de la nouvelle, où le double sens supposé du titre se charge de plus de crudité. Les deux intrigues sont tout aussi intéressantes, la comtesse Livia (qui n'a pas de nom d'épouse Serpieri ici) étant plus attachante chez Visconti, car plus naïve... mais aussi plus agaçante dans sa transformation en serpillère un rien exagérée la fin. La jouisseuse calculatrice de Boito, qui raconte elle-même son histoire à longue distance, n'a pas les mêmes scrupules, ou du moins pas très longtemps, et sa clairvoyance sur elle-même la rend aussi admirable que méprisable.
A noter, Boito ne traite pas plus que Visconti les conséquences de la trahison des bijoux volés, pour la comtesse.

Vade retro, Satana met en scène un curé désabusé et ascétique, face à la naissante luxure dans sa vallée reculée. Les personnages en sont réellement étonnants, tous complexes, à nombreuses faces, et en quelques pages, on a du mal à confier à ces figures si réalistes toute sa confiance ni toute sa défiance. Parsemé de figures pittoresques, de symboles, de choses comme "déjà vues", et pourtant d'un certain réalisme psychologique, la nouvelle révèle un talent de conteur assez considérable.

Il collare di Budda (Le collier de Budda) joue avec son lecteur. D'abord avec un retour en arrière qui n'est pas clairement balisé, et dont le lecteur ne s'aperçoit que lorsqu'il se termine. Ensuite avec des indices qui induisent en erreur le lecteur en laissant traîner du vocabulaire connoté, et en poussant son imagination sur plusieurs fausses pistes successives (assez terribles). Belle virtuosité narrative, ici encore, avec un ton pas explicitement sarcastique, mais sans complaisance pour ses personnages.

Notte di Natale (Nuit de Noël), moins enthousiasmante du point de vue de l'écriture, est assez atroce ; bien que liée à une imagerie religieuse qui tient autant de la spécificité italienne que du culte posthume façon Bruges-la-Morte, elle s'apparente beaucoup au procédé traditionnel de l'histoire tragique, le dispositif du manuscrit trouvé en sus.

Meno di un giorno (Moins d'un jour) retrace l'impossible tranquillité d'une âme amoureuse et égoïste, dans la vingtaine d'heures de retrouvailles bucoliques d'un couple adultère. D'une grande justesse psychologique, autour de faits si insignifiants...

Il maestro di setticlavio (Le maître du système des sept-registres) devrait intéresser ceux qui se lamentent de ne pas trouver, en littérature, de représentations crédibles de la vie musicale. Ici, au début du XIXe siècle, l'organisation du milieu des chantres, les querelles théoriques, les styles musicaux sont très solidement évoqués, même si ce n'est, évidemment, qu'en tant que toile de fond.
Par ailleurs, avec une trame pour une fois prévisible, Boito ménage de très beaux effets, avec en particulier des descriptions assez saisissantes des festivités pour la Fête du Rédempteur.
J'en ai proposé et traduit un extrait ce jour même.

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C'est donc une petite invitation à profiter des charmes d'un auteur à la croisée des arts ; peu traduit, mais d'une réelle présence à la lecture.


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David Le Marrec


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