Carnets sur sol

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La création française du Quatrième Quatuor de Boris Tichtchenko ('Tishchenko') par le Quatuor Danel à la salle Cortot


Salle idéale (petite, toute capitonnée en bois), interprètes qui révélent en plus de leur son extraordinaire une profondeur de vue et un tempérament hors du commun, et une oeuvre de mon point de vue majeure par son caractère.

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L'oeuvre

Ce Quatrième Quatuor est fondé sur des motifs obstinés d'une façon absolument fascinante. Beaucoup d'influences de Chostakovitch (le maître de Tichtchenko), dont on retrouve : le chambriste désolé des derniers quatuors, l'amateur de motifs récurrents (plus que de développements, un esprit plus wagnérien que brucknerien, disons pour prendre un parallèle germanique), la gaîté minée par des harmonies déceptives, etc. Cependant on ne trouvera pas chez Tichtchenko la même tendance au flux mélodique cabossé mais continué : son expression lyrique est beaucoup plus mesurée ; et de même pour sa tristesse ou son ironie, qui demeurent d'une certaine façon moins névrotiques, plus contrôlées. La segmentation du discours autour de ces motifs récurrents et même la luminosité des thèmes (avec finalement peu de déraillements grinçants au cours d'une même phrase) donne véritablement un relief singulier, qui n'existe pas dans les grands flux qui caractérisent souvent le langage des compositeurs soviétiques.

Ce peut aller jusqu'à une forme de minimalisme, comme dans le mouvement lent où le même motif est incessamment répété, et rarement en formation complète. Mais sans cesse varié (grâce aussi et d'abord à l'investissement phénoménal des interprètes), sans qu'on puisse parler d'évolution à proprement parler - mais bien de mélanges. Cependant, loin de créer une fascination glassienne, un planage feldmanien ou une lassitude, ces répétitions incantatoires sans aucune emphase ont quelque chose de véritablement loquace - oui, c'est assez étrange.
On pourrait penser pour ce deuxième mouvement à un Kurtág tonal qui se mettrait à écrire longuement ; en tout cas à un ascétisme dont la densité est assez étrangère à Chostakovitch - dont l'empreinte est si sensible dans ce quatuor mais qui ne sait pas se départir d'un certain lyrisme presque 'rond' jusque dans ses moments les plus aphasiques et les plus noirs.

Malgré le caractère désolé de l'ensemble, l'évidence et d'une certaine façon l'optimisme du scherzo frappent. Les climax aussi, quoique tout à fait tourmentés, ont quelque chose de réjouissant dans la densité du propos musical qui enchevêtre les textures avec une autonomie assez étonnante, pour un résultat parfaitement lisible.

Seule la fin étonne, peut-être : retournant à la répétition et exigeant sur les dernières notes du violoncelle qui s'éteint plusieurs changements de hauteur (le violoncelliste doit à plusieurs reprises en un temps très limité modifier le positionnement des chevilles, alors qu'il est totalement seul).
On peut se dire que le propos musical de trois quarts d'heure aurait pu être condensé en trente minutes, en supprimant quelques répétitions, mais cette façon distendue ne paraît, dans tous les cas, aucunement longue.

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De toute évidence, l'oeuvre n'a pas la virtuosité technique et harmonique des meilleurs Chostakovitch, et d'autant plus qu'elle vient après ; cependant cette mesure même lui procure un caractère plus direct et plus touchant à mon avis. En tout cas l'une des grandes oeuvres pour quatuor que j'aie entendues.

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Le reste du concert ?

Retenu au travail assez tard (et assez loin), on n'a pu arriver sur place qu'une demi-heure après le début du concert. Après avoir hésité à tenter, devant la gravité de manquer une telle opportunité d'entendre une oeuvre potentiellement majeure, on est entré et il faut absolument louer la chaleureuse hospitalité de l'Association Chostakovitch.

De ce fait, on n'a pas entendu le Onzième Quatuor de Chostakovitch par le Quatuor Danel ; nul doute que c'était grand.

De la musique pour le film de Lev Arnshtam Les Amies, sept Préludes (quatuor à cordes avec trompette et piano) ont été extraits (pour une création française également) ; on oscille entre la musique utilitaire de grande qualité (on sent bien que le discours est celui d'un accompagnement spirituel) et la véritable qualité musicale, volontiers roborative. Aux côtés de la densité exceptionnelle de ce programme de deux heures trente de musique (le concert durait trois heures pleines avec l'entracte !), un allègement bienvenu, et même indispensable.
[En renfort : Antoine Acquisto à la trompette et Muhiddin Dürrüoglu au piano.]

Le Troisième Quatuor de Dmitri Chostakovitch concluant le concert n'étant pas démesurément notre tasse de thé en règle générale (comme souvent pour ces musiques très lyriques et tonales mais difformes, cet entre-deux inconfortable), on se contentera de louer la personnalité de l'interprétation des Danel, qui ont largement tiré le propos vers une violence intérieure inacoutumée dans cette page qui contient également maint badinage.
C'était de toute façon un peu trop, avec tous ces quatuors dans une esthétique similaire (bien qu'il s'agisse à chaque fois de segments très différents de ce même ensemble) et pas tout à fait drôlatique.

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Surprises

Pour parachever la soirée, Tichtchenko lui-même était présent et a salué la meilleure exécution de son oeuvre (on ne peut que le croire après avoir entendu les Danel, d'autant que ce n'est pas joué tous les jours). Car bien qu'on ne publie plus rien de lui, il est bel et bien en vie.

On est donc ravi d'avoir pu assister à ce concert malgré tous les périls, et en fort bonne compagnie de surcroît. Bravo à l'Association qui organise des concerts aussi copieux, aussi audacieux et aussi abordables. Qui plus est légèrement hors de son périmètre de départ...

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Le point graphique

On écrit 'Boris Ivanovitch Tichtchenko' pour se conformer à la prononciation française, mais pour effectuer des recherches, il faut bien voir que pour les compositeurs peu célèbres, la translittération anglaise domine de façon écrasante. Et Бори́с Ива́нович Ти́щенко produit 'Boris Ivanovich Tishchenko'.

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Prolongements

On avait déjà évoqué ce compositeur à propos de sa Sixième Symphonie violemment épique, vraiment un monument sombre mais sans désespoir, et de son plus agréable mais moins fondamental Concerto pour violon, piano et cordes, où l'on trouve une citation malicieuse de l'Hiver vivaldien.

C'est avec Alexeï Zhivotov et Andreï Chtcherbatchov ('Shcherbachov') l'une des grandes valeurs négligées de la musique soviétique - selon le goût des lutins, car le corpus est si négligé qu'il y a vraiment des découvertes à faire dans d'autres genres pour les amateurs. [Par ici, par exemple, on vénère les Quatuors 6 à 9 de Chostakovitch mais pas du tout les quatre premiers ni les Symphonies.]
On a un peu enregistré Popov par exemple, sans doute à cause de ses antériorités et similitudes par rapport à Chostakovitch, mais bien moins ceux-là - en tout cas pour ce qui est disponible, puisqu'Olympia a disparu des circuits depuis un bon moment que Northern Flowers n'est pas franchement commode à se procurer en France.


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David Le Marrec


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