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Le piano français – type et discographie (1)


Face à la demande impérieuse, un petit panorama sur une part inhabituelle du répertoire.
[Second lien bref sur le sujet..]

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Evgeny Kissin et Nikolaï Lugansky, deux un grands pianistes au répertoire très étendu. Au moins vingt pièces de Chopin pour l'un, auxquelles il faut ajouter facilement dix de Rachmaninov pour le second.
Il y a quelque chance qu'ils croient encore que le dieu Bucy est une figure de priape de quelque carrefour parisien.


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1. Le récital de piano aujourd’hui

Le récital de piano, comme l’ensemble de la musique de chambre et très large part de la musique symphonique, a consacré la domination absolue de la pensée musicale allemande. Ce n’est pas une question de nationalité, à la vérité vérité, mais bien une question de conception même de la musique. Une forme d’incarnation de la pensée de façon très différente selon les peuples – puisqu’en musique, il existe vraiment deux peuples très différents entre l’Allemagne et l’Autriche d’une part, la France d’autre part.

Il serait un peu fastidieux d’explorer comparativement, par rapport à notre objet, les différentes écoles nationales de piano. Simplement, arrêtons-nous sur celle qui a triomphé.

Grâce au disque, et particulièrement en cet âge d’or que nous vivons, tous les répertoires sont accessibles, même les plus improbables, et à petit prix. Mais le concert, lui, obéit à une logique beaucoup plus rigoureuse : en l’espace d’un soir, il faut remplir la salle ; on ne peut pas compter sur une critique a posteriori ou une reconnaissance tardive de l’intérêt d’un compositeur pour rentrer dans ses frais. En matière de programmation musicale de spectacle vivant, avoir raison avant tout le monde est certes glorieux, mais catastrophique pour la perennité du théâtre, fût-il soutenu par la dea ex machina – nommée Subvention par les poëtes.

On y programme donc avant tout les œuvres les plus connues. Et, en matière de piano, le spectre est plutôt étroit : Mozart, Beethoven, les trois dernières Sonates de Schubert, Schumann, Chopin, Berlioz , Liszt, (parfois) Brahms, (parfois) Ravel.
C’est que la musique y est conçue comme un tout organique, qui n’exprime pas directement d’émotions, qui n’est pas « à programme ». La perfection formelle, la puissance de sa structure vont à elles seules toucher, transporter dans un autre monde. C’est l’opinion majoritaire aujourd’hui encore où, par opposition aux goûts du grand public, l’esthète préfèrera la musique abstraite. Et il est vrai qu’elle ouvre des mondes que le seul mimétisme de la nature ou de la vie des hommes ne délivre pas.
Le parangon de cet esprit se trouve chez le tout-puissant Beethoven, capable de transformer un motif banal en un univers cohérent, profond, immense ; simultanément dansant, vertigineux, virtuose et méditatif.

Comme à l’habitude, il n’est donc pas question de contester la hiérarchie négativement : les grands noms méritent tout à fait leur place, cela nous paraît incontestable. En revanche, l’oubli a beaucoup de causes, souvent pratiques (conditions de création, goût du temps…) ou idéologiques (choix d’une époque au nom du bon goût).

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2. L’esprit français du piano

La musique française, au contraire, du moins pour celle qui ne singe pas Wagner – et encore, on pourrait discuter… – se fonde sur une recherche musicale qui n’a pas d’intérêt pour le développement ou la cohérence structurelle. Son travail principal est de suggérer des climats, parfois imitatifs, souvent allusifs ; quitte à ce qu’il n’y ait pas de véritable lien entre les thèmes ; quitte parfois à juxtaposer les atmosphères.

D’un point de vue strictement musical, il y a là une infériorité technique, du moins tant que les compositeurs ne se sont pas plongés dans les possibles de l’harmonie libérée – plaçons un peu arbitrairement Fauré-Dupont-Debussy comme point de départ, mais en réalité Meyerbeer, Gounod, Reyer et Massenet ont déjà posé des jalons vers cette préoccupation, même si de façon moins spectaculaire.

Néanmoins l’effet recherché est tout autre, et le plaisir en est très distinct. Plus simple, plus poétique aussi. Car, ici, la musique ne développe pas un langage propre à elle-même, cette sorte de glossolalie étrange et éloquente, mais très cohérente. Dans la musique française, le langage musical cherche plutôt à prolonger une atmosphère existante, à lui donner une résonance inédite. Un art de l’atmosphère, précisément ; et qui s’appuie sur le concret et sur le langage verbal, en débutant souvent par des titres, au lieu de se plonger dans l’abstraction d’un monde parallèle.
Cette musique, tellement considérée comme l’apanage d’une élite, Debussy étant un nid de connaisseurs, est finalement sans doute plus accessible dans sa totalité que les techniques très élaborées de la forme-sonate, dont seule la mélodie, finalement, parvient à l’auditeur ingénu – quitte à l’ennuyer ferme pendant ces développements qui caractérisent le classique, et qui paraissent si longs en comparaison de ses fulgurances thématiques (qu’on pourrait exploiter à la manière des rengaines de la chanson).

Si on voulait résumer la distinction de façon très grossière, on pourrait avancer que la musique allemande se tourne vers la structure et la musique pure, tandis que la musique française se tourne vers la musique à programme et l’harmonie. Ce serait bien sûr très global et forcément inexact. Mais quitte à pousser la réduction, on pourrait comparer le grandiose de l’esprit allemand, malgré son abstraction, à quelque chose de l’esprit du théâtre, tandis que la forme française, plus modeste, moins développée, plus évocatrice, plus niaise peut-être, tiendrait plutôt de la poésie – sans effets de manche, en contrepartie.

Il suffit de comparer les exigences de virtuosité entre les deux genres pour s’apercevoir de la différence de perspective – les Français n’hésitant pas à recourir à un minimalisme digital tout à fait accessible aux amateurs, là où les Allemands repoussent sans cesse les limites théoriques de leur instrument.


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Commentaires

1. Le jeudi 23 avril 2009 à , par Ouf

"Si on voulait résumer la distinction de façon très grossière, on pourrait avancer que la musique allemande se tourne vers la structure et la musique pure, tandis que la musique française se tourne vers la musique à programme et l’harmonie. Ce serait bien sûr très global et forcément inexact. Mais quitte à pousser la réduction, on pourrait comparer le grandiose de l’esprit allemand, malgré son abstraction, à quelque chose de l’esprit du théâtre, tandis que la forme française, plus modeste, moins développée, plus évocatrice, plus niaise peut-être, tiendrait plutôt de la poésie – sans effets de manche, en contrepartie."

Anna Russell avait concentré ces mêmes idées dans son hilarant sketch opposant le "German Lied" à la "French Art Song"...
L'excellence de la parodie...

2. Le lundi 27 avril 2009 à , par Morloch :: site

Ah oui, je ne connaissais pas, c'est assez génial...

http://www.youtube.com/watch?v=wz47EtitT0I

3. Le lundi 27 avril 2009 à , par aymeric :: site

Merci.
(Une demande aussi vite satisfaite, le risque est grand de s'exposer à d'autre réclamations ; et si je m'excusais par avance ?)

4. Le lundi 27 avril 2009 à , par DavidLeMarrec

Je prends volontiers les commandes. :-)

Ensuite, il faut le temps pour les réaliser. En l'occurrence, je vais devoir passer à la vitesse supérieure, tant le répertoire est finalement vaste. Je pense que je vais plutôt proposer une sélection d'indispensables ou de chouchous de CSS, sinon on n'en viendra pas à bout avant des mois.

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