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Franz Liszt - VIA CRUCIS - III, Structures



Une lecture très intéressante de la Passion, celle d’André Lhote : les visages affligés de l’assistance révèlent la scène et évitent la représentation de la Croix. La Mère, elle-même en position de crucifiée, en devient le sujet central.


4. Constitution de l’oeuvre

Le Chemin de Croix de Liszt s’appuie, outre sur les quatorze stations traditionnelles, sur l’hymne de saint Venance Fortunat (VIe siècle), le Vexilla Regis (sur le mystère de la Résurrection), qui colore d’emblée le Chemin de Croix comme un aboutissement, par opposition à la succession de tableaux tragiques que développe ensuite l’œuvre – jusqu’à la reprise du cantique dans la dernière station.

L’œuvre est à l’origine écrite pour clavier et voix ; conçue pour l’office, elle se conçoit pour orgue, solistes (très brefs) et chœurs, mais la partition porte la marque d’un double système de portées alternatif, prévu pour le piano.

Dans les quatorze stations peuvent alterner divers traitements : chant grégorien, plain-chant [1] d’un soliste, chœur (mixte ou non selon les 'scènes') ou piano solo.
Certaines stations sont en effet muettes, et seul le piano y parle (4e, 5e et 13e) ; trois moments de plain-chant soliste (Pilate, le salut à la Croix et l’adresse aux femmes de Jérusalem) ponctuent brièvement deux stations purement instrumentales (1ère et 2e).

L’ensemble se trouve chanté en latin liturgique, à l’exception de la sixième station (Véronique essuie le visage de Jésus) qui, elle, emploie l’allemand.
On conçoit aisément que cette structure parfois dépourvue de texte rituel, ou alternant les langues et les musiques en mélangeant quasiment traditions catholique et luthérienne ait pu laisser dubitative, voire défiante, la hiérarchie garante de la conformité du culte.

L’œuvre ménage par ailleurs de véritables audaces harmoniques, certes absolument pas neuves à l’époque, mais dans une perspective assez intéressante. Au lieu, comme Wagner, de multiplier les emprunts chromatiques dans son flux tonal, Liszt utilise des couleurs harmoniques, quasiment détachées de leur fonction. Le but musical ne tient plus tant dans la direction ou la relation des accords que dans le climat que chaque agrégat crée.
C’est une autre façon d’ouvrir la porte de l’atonalité – plus volontaire que du côté wagnérien. [2]

Evidemment, lorsqu’on prétend se placer en tête d’un mouvement de retour aux sources, cette attitude fait méchamment désordre, et le Via Crucis n’a véritablement rien d’une entreprise liturgique un peu limitée dans son rapport au monde.
Certes, il vaut mieux être sensible au caractère codé, à l’ambiance rituelle qui se dégagent de l’œuvre, mais il y a là de quoi toucher tout amateur de tragique ou de mythologie – nul besoin de recourir à la foi pour percevoir la force tragique de l’innocent qui accepte de mourir ou l’exaltation symbolique qui parcourt toutes ces pièces.

Il est possible de considérer que le postlude au cœur de la seconde station, reprenant le texte musical du Vexilla Regis, lui, prêchant une jubilation un peu sage et plus très inventive musicalement, ressassant les mêmes formules verbales et musicales, bégayant presque, est moins touchant pour le non croyant, dans la mesure où son message d’espoir, déjà formulé dans le Vexilla Regis, reste exprimé de façon très théorique.
Ce rabâchage un peu complaisant tranche nettement avec la vérité humaine - voire plus ample - à laquelle touche le reste de l’œuvre.

Lire la suite.

Notes

[1] Sans accompagnement, donc.

[2] Distinction entre deux attitudes que nous avions déjà évoquée, récemment, dans ces pages.

Cela demeure quoi qu’il en soit une œuvre d’une rare force ; simultanément suspendue, violente et méditative. Et sans le moindre superflu. Pour ceux qui aiment l’essentiel en musique, c’est assurément un jalon majeur à placer aux côtés de Webern et Kurtág.


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Commentaires

1. Le dimanche 9 novembre 2008 à , par HerrZeVrai

Mais ce postlude est nécessaire... Il s'agit d'une oeuvre destinée à révolutionner la musique religieuse, et sans ce Happy end, où est le message du Christ?

D'autre part, comme dans le cycle III des années de pèlerinage, Liszt trouve littéralement le salut et la guérison du mal de vivre dans la religion et l'on verra qu'avec les quelques années qui lui restent, cet espoir se métamorphosera en incertitude (Ave Maria III et nombre d'oeuvres avec une conclusion en suspend...).

2. Le dimanche 9 novembre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Bonjour, LieberZeVrai. Asseyez-vous, je vous attendais. :)

Sur la nécessité de ce postlude, tout dépend à quel niveau de référence on se place. D'un point de vue liturgique, il est indispensable - encore que son placement au milieu de la quatorzième station peut laisser dubitatif. Sa durée également peut se discuter.

Cela dit, le message a d'emblée été formulé par le Vexilla Regis, et je trouvais qu'une suspension à la fin de la douzième station s'imposait presque, avec cette apothéose paradoxale dans la mort. Le croyant sait très bien vers où cela mène, tout a déjà été suggéré dans l'hymne initial (et peut être martelé par l'officiant avant et après).


Je me plaçais sur un plan plus musical, et accessoirement dramaturgique. L'oeuvre perd de sa force, et la musique me semble s'affaiblir considérablement pour la descente de croix et la mise au tombeau. Rien de neuf n'apparaît.

Et il est singulièrement pénible, pour l'auditeur hors rite, d'entendre le thème grégorien du Vexilla Regis, déjà amplement réitéré dans la première partie, clore de façon obsessionnelle une oeuvre aussi forte. Alors que la tension est allée croissante, on nous propose non pas de l'espoir éclatant ou une apothéose discrète, mais un petit cantique bien aimable.

Le saint mystère est assez amoindri par cette économie un peu chiche. J'attendais quelque chose de plus puissamment évocateur pour la clef de voûte de dix-huit siècles de foi universaliste, pour la révélation du mystère fondamental qui va sauver l'humanité d'avant et d'après l'an -4.

Vraiment, après la mort, l'oeuvre semble bégayer. Ce sont des manières de sectes de seconde catégorie, ça ! Pas digne d'une institution qui favorisa les arts !


Merci à toi pour ta réaction. :-)

3. Le dimanche 9 novembre 2008 à , par HerrZeVrai

Sur la nécessité de ce postlude, tout dépend à quel niveau de référence on se place. D'un point de vue liturgique, il est indispensable - encore que son placement au milieu de la quatorzième station peut laisser dubitatif. Sa durée également peut se discuter.


Sa place est symbolique: la quatorzième Station en elle-même n'élève pas les cœurs et clairement pour Liszt (et de toute façon dans le Christianisme), la mise au tombeau ne souffre pas le pathétique et correspond à une délivrance: "Zum Grabe, die Wiege des zukünftigen Lebens", voilà le titre du dernier mouvement de son ultime poème symphonique. C'est signifiant non?
Il choisit donc de faire de sa dernière Station un message d'espoir et pour cela, il ne reprend pas bêtement la première hymne (oui je viens d'apprendre que dans la liturgie catholique, on dit une hymne, un poème religieux chanté...), l'accompagnement est modifié pour la première strophe (?), et il effectue une transition symbolique (dans le sens où après cette hymne "populaire" "Vatican II" oui :-)), la musique se sacralise, redevient ascétique et contemplative) avant un salut et une reconnaissance universelle de l'œuvre du Christ dans un caractère très "divin" et visionnaire, ou imprimé pour l'éternité.

Cela dit, le message a d'emblée été formulé par le Vexilla Regis, et je trouvais qu'une suspension à la fin de la douzième station s'imposait presque, avec cette apothéose paradoxale dans la mort. Le croyant sait très bien vers où cela mène, tout a déjà été suggéré dans l'hymne initial (et peut être martelé par l'officiant avant et après).


Déjà que son Via Crucis est totalement anti-conformiste, alors si en plus il ne véhicule pas de façon explicite (et pour l'Eglise et pour lui-même d'ailleurs) le message d'espoir, aucune chance d'être reconnu par l'Eglise... Il a au moins eu le mérite de convaincre le Pape.


Je me plaçais sur un plan plus musical, et accessoirement dramaturgique. L'oeuvre perd de sa force, et la musique me semble s'affaiblir considérablement pour la descente de croix et la mise au tombeau. Rien de neuf n'apparaît.


Sur le plan purement musical non, mais dramaturgique je ne suis pas d'accord. Que fais-tu de la "pietà"? La musique y est tendre et méditative, reprenant plusieurs motifs dont la première rencontre avec la Sainte Mère. La tension est relâchée à partir de là, certes, mais c'est "diablement" enivrant et apaisant si je peux dire.
Evidemment je peux comprendre que tu sois déçu... tu t'attendais à un crescendo implacable et à une conclusion brutale? Dans ce cas, je peux te comprendre... Dans l'Elektra de Strauss je m'attendais après la scène de Klytaemnestra à une violence inouïe de bout en bout, avant-gardiste, et j'ai trouvé que ça se ramollissait... mais finalement en regardant le compositeur ou alors d'autres facteurs (Ne serait-ce que le respect du nombre de Stations dans le Via Crucis), on ne pouvait pas rompre avec la tradition de façon aussi brutale...

Le saint mystère est assez amoindri par cette économie un peu chiche. J'attendais quelque chose de plus puissamment évocateur pour la clef de voûte de dix-huit siècles de foi universaliste, pour la révélation du mystère fondamental qui va sauver l'humanité d'avant et d'après l'an -4.


Oui donc! :)) Personnellement j'adhère complètement parce que la mise en musique est un choix du compositeur, même pas soumis à une obligation ou quelque contrainte, et donc qu'il faut écouter ce qu'il nous dit même si ça ne correspond pas à notre fantasme. (Et décidément j'empiète sur ma dissertation à Drancy) Et de ce point de vue, tu constateras que Liszt a quelque chose à dire dans ces deux dernières Stations. Il faut juste se laisser prendre au jeu.

Vraiment, après la mort, l'oeuvre semble bégayer. Ce sont des manières de sectes de seconde catégorie, ça ! Pas digne d'une institution qui favorisa les arts !


Que c'est méchant! Grrr!

4. Le dimanche 9 novembre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Sa place est symbolique: la quatorzième Station en elle-même n'élève pas les cœurs et clairement pour Liszt (et de toute façon dans le Christianisme), la mise au tombeau ne souffre pas le pathétique et correspond à une délivrance: "Zum Grabe, die Wiege des zukünftigen Lebens", voilà le titre du dernier mouvement de son ultime poème symphonique. C'est signifiant non?

Oui, c'est signifiant. Mais musicalement et dramatiquement, ce n'est pas réussi (contrairement à la douzième station, qui dépasse le pathétique, mais qui le fait avec art).


Il choisit donc de faire de sa dernière Station un message d'espoir et pour cela, il ne reprend pas bêtement la première hymne (oui je viens d'apprendre que dans la liturgie catholique, on dit une hymne, un poème religieux chanté...),

En fait, il y a un flou sur les genres, ce qui laisse une certaine liberté. Mais effectivement, c'est plutôt le masculin pour l'hymne des Anciens, et plutôt le féminin dans la liturgie catholique, tu fais bien de le rappeler.


l'accompagnement est modifié pour la première strophe (?), et il effectue une transition symbolique (dans le sens où après cette hymne "populaire" "Vatican II" oui :-)), la musique se sacralise, redevient ascétique et contemplative) avant un salut et une reconnaissance universelle de l'œuvre du Christ dans un caractère très "divin" et visionnaire, ou imprimé pour l'éternité.

Oui, il bidouille un peu, encore heureux qu'il n'y a pas marqué Da Capo. :-) La toute fin est potable, mais pas à la hauteur du reste à mon avis.


Déjà que son Via Crucis est totalement anti-conformiste, alors si en plus il ne véhicule pas de façon explicite (et pour l'Eglise et pour lui-même d'ailleurs) le message d'espoir, aucune chance d'être reconnu par l'Eglise... Il a au moins eu le mérite de convaincre le Pape.

Sur le principe... avant de se faire piteusement lâcher au moment de la publication par l'ensemble de la hiérarchie. Mais en l'occurrence, je ne discute pas des sentiments religieux de Liszt ou de la compatibilité liturgique de sa musique (qui est tout de même très nue et éplorée pour mobiliser l'enthousiasme de fidèles... compare aux Leçons de Ténèbres de Couperin ou même Charpentier que toute la société cultivée se déplaçait pour voir et entendre...). Simplement, je ne trouve pas cela efficace pour l'auditeur hors les murs. On est d'accord que ce n'était pas son objectif (encore que... la version pour piano...), mais je ne peux parler que du résultat.


Sur le plan purement musical non, mais dramaturgique je ne suis pas d'accord. Que fais-tu de la "pietà"? La musique y est tendre et méditative, reprenant plusieurs motifs dont la première rencontre avec la Sainte Mère. La tension est relâchée à partir de là, certes, mais c'est "diablement" enivrant et apaisant si je peux dire.

Oui, la Pietà est indispensable, mais je n'y trouve aucune idée nouvelle ici.


Evidemment je peux comprendre que tu sois déçu... tu t'attendais à un crescendo implacable et à une conclusion brutale?

Pas du tout, mais à disposer d'un matériau aussi varié et instructif que précédemment. On dirait qu'il se tait.


Dans ce cas, je peux te comprendre... Dans l'Elektra de Strauss je m'attendais après la scène de Klytaemnestra à une violence inouïe de bout en bout, avant-gardiste, et j'ai trouvé que ça se ramollissait...

Oui, je sais bien, mais personnellement, ce que je préfère dans Elektra, ce sont les tranches sirupeuses avec Chryso. -<]:o)


Oui donc! :)) Personnellement j'adhère complètement parce que la mise en musique est un choix du compositeur, même pas soumis à une obligation ou quelque contrainte, et donc qu'il faut écouter ce qu'il nous dit même si ça ne correspond pas à notre fantasme.

Tout à fait. Mais en l'occurrence, je suis un peu frustré. Je m'en remettais totalement à lui, et il m'a déçu. Le misérable !
Je n'ai pas trouvé ce que ces deux dernières stations avaient à dire (de plus).


Que c'est méchant! Grrr!

La cruauté met toujours un peu de relief dramatique là où il en manque, ne trouves-tu pas ? <]:o)

5. Le dimanche 9 novembre 2008 à , par WoO

Une autre proposition originale de la crucifixion : http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/oeuvres-commentees/peinture/commentaire_id/jerusalem-270.html?tx_commentaire_pi1%5BpidLi%5D=509&tx_commentaire_pi1%5Bfrom%5D=841&cHash=919f33074c

Reste à savoir si Gérôme est un vrai peintre, mais pour ma part j'ai toujours apprécié cette toile, une des rares qui trouvent grâce à mes yeux.

6. Le lundi 10 novembre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Effectivement, toile surprenante. Ici, l'assistance est au contraire absente, avec à la clef un néant dont on ne sait trop la signification.

Merci à toi pour ce rebond. ;)

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