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'Je dois tout à Liszt' - Richard Wagner

Il est de notoriété publique que Wagner a emprunté quelques-uns de ses motifs les plus frappants (notamment, dans Parsifal, le leitmotiv du Graal ou celui de la Cène) à Liszt, et lui doit beaucoup pour l'attitude de recherche dans l'hyperchromatisme et l'au-delà de la tonalité.

Le caractère précurseur de Liszt peut se discuter, tant les démarches sont distinctes : en atteignant à la sobriété parfaite, Liszt s'éloigne de la logique tonale et structurelle traditionnelles, mais ne la met pas réellement en péril. En revanche, Wagner, en poussant la richesse du système jusqu'à ses limites, pose la question brûlante de l'après. (Les deux démarches se rejoignant assez, il est vrai, dans la Sonate en si, achevée dès 1853, et qui contient en germe de façon très impressionnante les caractéristiques de Wagner : motifs récurrents, altérés et signifiants, structure continue, richesse des emprunts entre tonalités. Wagner en a sans le moindre doute tiré le meilleur parti, la coïncidence serait un peu forte.)

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Néanmoins, à travers quelques exemples, on s'aperçoit à quel point Wagner était baigné de Liszt. Non pas bien sûr en guettant la moindre mesure pour lui en dérober une idée secondaire, mais de façon suffisamment familière pour que des échos de son aîné se fassent sentir jusque dans sa meilleure musique.

Prenons Tristan. Le merveilleux Prélude par exemple. Et écoutons.

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Liszt avait écrit trois versions de la Lorelei de Heine, l'un de 1841 publié en 1843, l'autre débuté en 1854 et publié en 1856, le dernier composé en 1860 et publié en 1862. Sachant que la composition de Tristan und Isolde a débuté en 1857, il a tout à fait été loisible à Wagner de s'en imprégner un peu.


Début du lied de Liszt par le Dwarf Chamber Ensemble.


Dans la même situation de prélude, d'attente dramatique, et pour le même sujet du charme (de l'enchantement) dangereux, nous allons donc retrouver notre célèbre Tristan : quoique plus raffiné, on y entendra les mêmes intervalles montants, précédant un mouvement descendant, puis une semblable suspension sur des accords accords comparables se résolvant doucement.


Début du Prélude de Tristan ; Semyon Bychkov dirige l'Orchestre de l'Opéra de Vienne.


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Cela fonctionne aussi avec ceci :


Quatrième station du Chemin de Croix : Jésus rencontre sa sainte Mère (Dwarf Chamber Ensemble).


Cette montée lente, qui s'agite avant de tomber sur notre accord suspendu...

Et il est d'autant plus piquant de penser que le thème de la rencontre émue avec la Mère a partie liée avec celui du Philtre d'amour :


Début du Prélude de Tristan ; Semyon Bychkov dirige l'Orchestre de l'Opéra de Vienne.


Mais - et ce sera ici que nous rejoindrons notre propos liminaire - le Via Crucis de Liszt (à notre sens sa plus belle oeuvre, sobre, intense, dramatique, proche d'une certaine essence) n'a été ébauché qu'en 1878, soit bien après l'achèvement de Tristan, en 1859.

Est-ce donc que Liszt, en suivant son propre chemin, en est arrivé à de semblables tournures ; ou bien que, baigné de Wagner, il a lui-même repris ce que le protégé lui avait emprunté ?

Difficile d'en juger, mais l'influence réciproque, à l'image des dernières pièces où Liszt reprend en guise d'hommage des leitmotivs issus de l'oeuvre de Wagner (qui lui avaient parfois été auparavant empruntés...), semble très prégnante.

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Incontestablement, on trouve ici du Liszt dans Wagner. Mêmes oeuvres qui sont sources à leur tour d'inspiration pour Liszt. Belle entraide, d'autant que ce sont là deux chefs-d'oeuvre de la musique occidentale qui se répondent - Tristan et Via Crucis.


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Commentaires

1. Le mercredi 5 novembre 2008 à , par HerrZeVrai

J'ai lu récemment quelques propos musicologiques au sujet de l'influence mutuelle Richard/Franz, et notamment cette superbe synthèse qui répond parfaitement à la question de savoir qui a influencé qui...:

Qui, de l'œuf ou de la poule, était là le premier? :mrgreen:

Pour la Lorelei, es-tu bien sûr que dans les versions précédentes l'introduction est semblable?
Parce que ça se sent très nettement après la genèse de Tristan chez Liszt, cet hyperchromatisme: dans la 3ème ode funèbre, Le triomphe funèbre du Tasse, par exemple qui date de 1865, dans le troisième volume des années de pèlerinage (je pense immédiatement aux premières mesure de la deuxième thrénodie), etc...

En-dehors de ça, Liszt est frappé dès le Hollandais de l'usage du Leitmotiv par Wagner, de sa transformation, de la façon d'agencer les répétitions, etc... donc la Sonate n'est pas non plus un météore surgissant du néant.

Quant à savoir qui a été le plus loin, les musicologues sont mieux placés pour répondre, mais Schoenberg dit lui-même que c'est Liszt qui lui a ouvert la voie, Wagner ayant créé un système fermé, et seulement propre à son expression (grosso modo). Sinon je connais la réaction de Cosima à l'écoute de la première version de La lugubre gondola: "Il devient fou"... c'est éloquent, non? non? bon...

2. Le jeudi 6 novembre 2008 à , par sk†ns

Dwarf Chamber Ensemble : oui, on dirait à l'écoute que le pianiste est debout sur son banc.

3. Le jeudi 6 novembre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

C'est-à-dire ? Trop peu de pédale ? :)

4. Le jeudi 6 novembre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Je suis content de vous lire, LieberZeVrai, je vous croyais noyé (définitivement) dans le travail.

J'ai lu récemment quelques propos musicologiques au sujet de l'influence mutuelle Richard/Franz, et notamment cette superbe synthèse qui répond parfaitement à la question de savoir qui a influencé qui...:

Qui, de l'œuf ou de la poule, était là le premier? :mrgreen:

Un travail très sérieux a semble-t-il été fait. Et il paraît d'après le compte-rendu que j'en ai lu que, la poule étant forcément d'abord poussin, l'oeuf ait existé d'abord. [Sans blague.]


Pour la Lorelei, es-tu bien sûr que dans les versions précédentes l'introduction est semblable?

Je vais vérifier très sur ma partition, il me semble que la date indiquée, si l'éditeur n'a pas fait de confusion, est de l'une des deux premières versions.


Parce que ça se sent très nettement après la genèse de Tristan chez Liszt, cet hyperchromatisme:

Ce n'est pas de l'hyperchromatisme : on a tout bêtement un arpège d'accord de septième diminué, on pourrait presque trouver ça chez Mozart. Sauf que l'intervalle montant, et au tout début du morceau, est une drôle de coïncidence ; et que l'accord suspendu à la fin de l'extrait est de façon très significative franchement semblable à ce qu'on trouve dans les deux extraits du Prélude de Tristan que j'ai mis...


En-dehors de ça, Liszt est frappé dès le Hollandais de l'usage du Leitmotiv par Wagner, de sa transformation, de la façon d'agencer les répétitions, etc... donc la Sonate n'est pas non plus un météore surgissant du néant.

Bien sûr. Heureusement que Marschner et Meyerbeer étaient là pour inspirer Wagner, dis-donc !

Cela dit, la Somme à Drancy (outre que c'est exotique) est d'une autre profondeur que les leitmotivs utilisés dans Fliegende Holländer, Tannhäuser et Lohengrin...


Schoenberg dit lui-même que c'est Liszt qui lui a ouvert la voie, Wagner ayant créé un système fermé, et seulement propre à son expression (grosso modo).

Ca peut se défendre, mais en fin de compte, c'est Wagner qui a exercé l'influence et la fascination les plus fortes - même si son imitation produit parfois des monuments de platitude, comparés au modèle, même de nombreuses années plus tard !


Tant qu'on ne sort pas de la famille des génies, tout va bien.

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