Carnets sur sol

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Emotion et universalité

Une occasion d'être touché peut-être, de réfléchir surtout à la nécessité absolue de codes en art - qui en font tout le prix, qu'on les respecte ou qu'on les transgresse.

Qu'est-ce donc que cette chose si étrangère, répétitive, pauvre ?

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Celui qui a répondu Philip Glass, là, au fond, a perdu. Pour la peine, un gage.

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Oui, vous aurez sans doute reconnu grâce au texte une tentative de reconstitution des modes d'exécution musicale de l'Odyssée. On perçoit ici avec certitude combien l'émotion esthétique a quelque chose de culturel, et dépend profondément de l'acquisition de codes. Que nous avons perdus concernant cette musique dont le texte nous est pourtant si proche.

Ce bête exemple, ajouté aux bribes musicales qui nous restent (authentiques, elles) de Sophocle et Euripide, ruine en un instant toutes les prétentions à l'universalité de l'art. Faire écouter Mozart à des civilisations vierges (c'est de saison), qu'elles soient 'sauvages' ou extraterrestres, est donc un enfantillage délicieux, mais dépourvu de fondement.
Et les exemples fameux de fascination, peut-être enjolivés et surtout sans comparaison objective, n'apportent rien : sans doute que des missionnaires mozartiens ont été dévorés, et la fascination pour cette musique aurait-elle été identique avec un homme de faciès familier, sur un instrument traditionnel, et de la même façon pour l'ensemble des populations les plus belliqueuses ? Cela dit, on place bien du Mozart dans le métro londonien, avec un beau succès contre les sauvageons, alors pourquoi pas autour de la zone verte de Bagdad ?

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Tout ce piteux propos de comptoir pour prolonger le mélange d'émotion véritable et de distance irréductible face aux partitions d'Euripide (dont on ne retrouve pas à l'instant les extraits sonores). Emotion de toucher cette musique telle qu'elle est écrite ; distance parce que, décidément, à moins de l'ornementer jusqu'à la rendre méconnaissable, elle ne peut plus transmettre - nos codes musicaux ont trop changé. [Comme quoi, pour qui en doutait, l'art est largement l'affaire de conventions, même si on les méprise souvent de nos jours.]

L'extrait, faute pour nous de remettre la main sur Euripide, est à rapprocher d'une autre démarche plus convaincante musicalement mais moins émouvante, la reconstitution théorique. Du fait du caractère originellement chanté de cette oeuvre qui n'est plus que lue, elle installe sur les vers d'Homère une improvisation selon les gammes vraisemblablement en vigueur à l'époque, en improvisant sur les rythmes et les accents (de hauteur et non pas d'intensité comme aujourd'hui). Ce qui explique l'aspect quasiment rituel de cette psalmodie monotone et infinie.

Pas universel du tout, donc (tant pis pour ceux qui pensent la Grèce antique universelle) : ni Sophocle et Euripide (pour ainsi dire incompréhensibles, et sur un matériel extrêmement fragmentaire en tout état de cause), ni Homère (d'une grande platitude). Mais passionnant : on s'amuse comme on peut.

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Côté discographie en musique grecque ancienne, et bien qu'un certain nombre de chercheurs s'y intéressent et pratiquent, très peu de choses. Christodoulos Halaris (épuisé), est sans nul doute le plus séduisant, parce qu'il tire cette musique vers un univers assez ornementé et orientalisant, vers des folklores qui nous sont plus familiers. Le disque bien connu de Gregorio Paniagua, chez Harmonia Mundi (collection très économique Musique d'abord), est plus expérimental, et en tentant de reproduire des effets, risque souvent l'artificialité. C'est ce qui nous faisait dire (autour de Pelléas !) que cette disjonction partielle d'avec une culture dont nous sommes tant nourris donne à réfléchir profondément sur l'art, jusqu'au vertige.


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Commentaires

1. Le jeudi 5 juin 2008 à , par Morloch

On subodore les gammes utilisées, on reconstitue les instruments et on réinvente leur technique supposée, on laisse tomber l'éventuelle part d'improvisation qui pouvait (ou pouvait ne pas) exister, mais est ce qu'on sait quelque chose sur les voix : leur technique, leurs timbres, leurs accentuations ?

En tout cas, merci pour cette subtile démonstration, par une voie détournée, de l'universalité de Phil Glass.

2. Le jeudi 5 juin 2008 à , par Lavinie :: site

Moi j'aime bien, finalement
(bon, aussi, je viens d'écouter Ionisation de Varèse...)

3. Le jeudi 5 juin 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Bonjour Lavinie,

Oui, à réessayer après un coup de Chevalier de Saint-George pour confirmation, tout de même...

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Oui, Morloch, on réinvente, mais pas pour Sophocle et Euripide, dont il reste réellement quelques minutes de musique. Les techniques des instruments, étant donné qu'il en reste aujourd'hui de la même famille, ce n'est pas si difficile (ensuite, pour déterminer le degré de vibrato et l'usage de flatterzungen, je ne me prononce pas). L'improvisation, si, on la maintient - mais impossible d'imiter non plus les cerveaux d'hommes antiques. Pour les gammes, on dispose de traités sur la question, c'est plutôt leur usage dans les compositions qui reste assez mytérieux.

Pour les aèdes, on peut se douter que c'étaient des voix très naturelles (au sens C), donc pas si loin de l'extrait, même si potentiellement mieux placées. Pour les tragédiens, il y avait peut-être l'usage de formants, vu que l'effort était long (mais l'acoustique très favorable...), je m'étais interrogé sur la question, mais même en interrogeant des spécialistes de la représentation de théâtre grecque, je n'ai pas pu obtenir de réponse.

Les timbres, donc naturels pour les aèdes et sans doute assez "poussés" pour la tragédie (d'où le nom même de "tragédie", possiblement).

Enfin, pour l'accentuation, on sait qu'elle était, linguistiquement parlant, de hauteur, et le chant était totalement lié au rythme du vers (on peut y déduire la nature d'un chant de la nature du vers). On peut donc imaginer des lignes qui "tressautaient". A ce titre, l'interprétation que je vous ai proposée en début de billet avait tendance à rester trop proche de l'accent d'intensité - nous ne connaissons plus dans nos langues d'accent simplement de hauteur, l'intensité est toujours primordiale.

J'espère que je t'ai, dans la mesure du possible, un peu répondu.


Phil rulz.

4. Le vendredi 6 juin 2008 à , par Morloch

Oui, je me souviens qu'il avait déjà été question de musique grecque avec Euripide.

Merci pour l'extrait passionnant !

Frustrant de ne pas savoir comment c'était vraiment, et j'imagine passionnant de tenter de le deviner.

5. Le vendredi 6 juin 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Euripide, c'était un peu dans les articles que j'ai liés, mais surtout dans l'Eye-test.

Oui, absolument passionnant...

6. Le vendredi 6 juin 2008 à , par Morloch

Comme je le disais, passionnant en effet.

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