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Carnet d'écoutes - Les quatuors de Rued Langgaard - Kontra Quartet

Réécoute ce soir de ces étranges choses.


Le quatrième et dernier mouvement du Cinquième Quatuor.

J'aurai l'occasion de revenir sur Langgaard (prononcez "Lèngôr"), c'est pourquoi je me contente de commencer par le rappel de ce que j'avais pu écrire en guise d'introduction, il y a bien longtemps :



(1893-1952, danois)

Absent en France, mais abondamment servi au disque, ce compositeur tonal mais singulier mérite le détour, assurément, en ce que sa musique, contrairement à son existence, a su se distinguer comme personnelle sans sembler se limiter à sa marginalité.
Immédiatement intelligible, le plus souvent, rarement dépourvu de surprises cependant, le langage de Langgaard exploite des consonances très appuyées pour son époque, et pourtant sans jamais produire une sensation de repos - ni de malaise d'ailleurs. Sa musique maintient constamment l'auditeur en éveil, ou par ses lignes captivantes, ou par ses ruptures sans violence.

Nombre de ses oeuvres portent des sous-titres, notamment mystiques. Organiste exilé dans sa province du Sud, trop marginal et écarté de la société musicale, Rued Langgaard a eu le loisir de se plonger dans cet univers qu'il exploite de façon très personnelle (avec un scepticisme manifeste quant à la Rédemption), notamment dans son chef-d'oeuvre Antikrist, reflet en tableaux indépendants d'un monde qui se perd - le titre de sa refonte était Fortabelsen : "Damnation".



Caricatures de P.E. Johannessen, de 1918 à 1921, très représentatives de l'esprit perçu comme réactionnaire de Langgard. Les deux dernières portent malicieusement les titres de ses Deuxième et Quatrième symphonies : Vaarbrud ("Eveil du printemps") et Løvfald ("Chute des feuilles"). La caricature rend à merveille ce caractère à la fois grotesquement étranger au monde et fascinant de Langgaard.



Ces quatuors ? Un effet très étrange. Un très grand classicisme, quasiment haydnien (avec, bien entendu, un ton plus romantique, Brahms est passé par là), peu de surprises rythmiques ou harmoniques, des respirations très attendues, une pulsation régulière. Particulièrement dans le premier mouvement du Cinquième Quatuor.


Dans le cadre du quatrième mouvement proposé en début de note, le modèle est plus clairement beethoveenien, un rien plus "subversif", donc. Mais dès le premier mouvement, on trouvait un motif rythmique insistant à la basse qui pouvait rappeler le deuxième mouvement du deuxième des quatuors Razumovsky. Ou même cet épanchement du thème A qui pouvait indiquer la Pastorale.
(Le Sixième, en un mouvement sur un thème folklorique suédois, sonne plus ravélien.)

Pourtant, de petits incidents nous font percevoir que le classicisme n'est plus possible, que nous sommes au vingtième. Des choses à peine perceptibles d'emblée, des rythmes un peu alambiqués, des libertés harmoniques qui contredisent le classicisme absolu affiché, des contrechants chargés de façon suspecte. Il affleure ainsi comme un doute, et cette expression classique se trouve comme mise à distance, contemplée plutôt qu'imitée.
Une situation à très étrange. Le plaisir du classicisme est là, et pourtant on ne saurait y croire pleinement, nous savons que nous fréquentons un créateur singulier, et nous jouissons aussi de sa singularité.

En ce sens, cette réjouissance pleine de duplicité épargne à Langgaard le qualificatif de pompier qu'on pourrait être tenté de lui appliquer. L'incroyable Musique des Sphères (dont Ligeti a reconnu l'influence sur ses propres recherches de textures symphoniques) serait paradoxalement plus proche de la boursouflure postpostromantique, un peu à la façon des Carmina Burana d'Orff : infiniment plus novatrice, mais essentiellement physique.



En somme, ces quatuors, sans être essentiels, sont un plaisir que je recommande. Les 2 à 6 ont paru chez Da Capo. Interprétation stylistiquement pertinente du Quatuor Kontra.


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Commentaires

1. Le jeudi 12 avril 2007 à , par Morloch

C'est toujours étonnant comme ces néo-classiques perdus dans le temps peuvent paraître grinçants, avec la distanciation de leur écriture par rapport à la musique de leurs contemporains.

Une délicieuse sensation de décadence :)

2. Le vendredi 13 avril 2007 à , par DavidLeMarrec

Morloch, tu étais passé par mailles ! Oui, étonnant, ce côté à la fois si conforme et comme ironique, sans que l'on sache bien si c'est là une volonté ou un effet du décalage.


Je ne parlerais même pas de décadence, tant les ajouts sont rares, tant le langage s'est figé dans une rigueur presque austère, sans ce côté excessif qui caractérise les décadents.

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