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Carl Friedrich ZELTER - II - les lieder, son style

Le Roi de Thulé vu par Zelter.


Contrairement à sa réputation infondée de tâcheron, Zelter est un compositeur de lied tout à fait intéressant. Afin de couper court au plus vite aux suspicions de relativisme nihilisant, je dirai que je suis bien plus tiède sur le cas Loewe – on sent chez Loewe une certaine étrangeté au texte, se fondant assez mal dans l’univers poétique qu’il sert. En outre, disposant du caractère de désolation de certains Wolf, il n’en a pas la grâce. On se retrouve ainsi avec le malaise sans la fascination musicale, le flacon (pas très enthousiasmant) sans l’ivresse.


Chez Zelter, le style est assez comparable à Schubert. On retrouve les mêmes séquences de phrases courtes, les mêmes réponses du piano, le même figuralisme qui est parfois pré-impressionniste - toutes proportions gardées. Sans réaliser de la musique à programme, les traits du piano évoquent discrètement ici le luth, là le vent, là encore la marche du wanderer, etc. Disons qu’à l’instar de Schubert, Zelter nous place loin de l’abstraction pianistique d'un Schumann – Schumann dont les figures épousent plus l'idée de la scène que son contexte concret.

Certes, on n'a pas ce génie de l'atmosphère, de la modulation expressive (en réalité, Zelter choisit délibérément la naïveté harmonique de la ballade populaire), du dit pudique, de la force dramatique qui caractérisent les derniers Schubert. Néanmoins, le tout venant de Zelter est meilleur que bon nombre des premiers Schubert, récitatifs un peu désarticulés et gratuits, et sensiblement proche en qualité de pas mal de lieder de la première moitié du catalogue de Schubert. Certes, au même âge, Zelter faisait sans nul doute sensiblement moins bien, puisque Schubert, dès la seconde moitié de sa vingtaine, pulvérise le catalogue d'une vie de son rival en goetheries.


Il n'empêche que cette oeuvre est hautement passionnante et ne mérite pas l'opprobre qu'on voudrait jeter sur celui qui eut l'outrecuidance d'éclipser absolument Schubert dans l'esprit du 'grand Goethe'. Plus conventionnelle, sans doute (notamment dans les modulations[1]). Et assez comparable du point de vue de la facture. Mais nullement dénuée de charme, d'idées, voire d'inspirations remarquables.

D'une manière générale, Zelter prête moins d'attention aux entités strophiques. De deux façons.

  • Ce peut être en les mêlant dans un débit parfois serré, qui contraint légèrement le texte, l'assujettit à la musique - sans pour autant le dénature, évidemment.
  • Ou ce peut être en traitant de façon rigoureusement identique des strophes, sans évolution - tandis que le sens littéraire, lui, change. Une forme qu'on peut trouver un peu figée, pas très inventive. Der Zauberlehrling (« L’apprenti sorcier ») a un côté, il faut bien le reconnaître, assez exaspérant, avec ses nombreuses strophes tout en gammes, sans la moindre variation. Sans un chanteur intelligentissime, l'ennui et l'agacement guettent. C'est sans doute là le principal reproche que l'on pourra faire à Zelter, et il n'est nullement généralisable.

Car on rencontre chez Zelter mainte fulgurance.

  • Par exemple le thème du « Roi de Thulé » (Der König in Thule), avec ses accords simples, médiévalisants, et arpégés à la façon du luth, qui convoquent immédiatement un 'ailleurs' temporel. La mélodie est d'une simplicité envoûtante et ineffable, bien qu'on puisse lui reproche de ne pas avoir un pendant très individualisé pour la seconde partie des quatrains - ce qui peut créer une certaine monotonie[2] Néanmoins, l'effet en est très réussi.
  • Les vocalisations à la façon seria[3], qui surgissent au détour d'une mélodie, l'éloignant du seul texte dans un hors-genre assez unique pour le lied.
  • Cet Erlkönig (« Le Roi des Aulnes ») beaucoup plus proche de la ballade que de la narration effrénée, où l'on ressent le rythme de la chevauchée, comme bercé par la chanson. On y retrouve un peu la distinction que nous faisions précédemment dans le traitement du König in Thule, entre le traitement mis à distance, façon ballade, et celui, totalement empathique et plus imaginatif musicalement, façon récit libre. A ceci près que l' Erlkönig de Zelter crée un trouble, et fait pénétrer l'auditeur dans le cadre de la ballade, par son accompagnement imitatif, dans un traitement musical certes strophique, mais dont l'effet est bien inhabituel.
  • Pour finir - la liste serait longue -, une des plus impressionnantes réussites de Zelter : les plus beaux chants du harpiste (Harfenspieler I, II et III) du répertoire. Le seul qui puisse rivaliser est le terrible glissement inexorable du chromatisme descendant de Wer sich der Einsamkeit ergibt, chez Wolf, dans sa version orchestrée a posteriori. Pour le reste, Schubert, Schumann[4], Wolf doivent s'incliner. Le naturel de Zelter, qui n'a pas cherché à exalter la dimension déprimante et la déréliction sinistre de ces textes[5], mais sert en toute simplicité ce texte, avec une certaine clarté dans les couleurs, triomphe ici. L'une de ses plus grandes réussites dans le domaine du lied.[6] Il ne faut pas ici s'attendre à un choc esthétique, son propos n'est pas d'inventer des formules musicales inédites ou saisissantes. Simplement se laisser flatter par son charme très réel.

Bref, je ne puis trop engager à se lancer à la découverte de Zelter, pour les amateurs de lied.

On peut, au choix, suivre Ludwig Holtmeier pour le pouvoir d'évocation du piano (avec Hans Jörg Mammel), ou Dietrich Fischer-Dieskau pour le chant (avec Aribert Reimann).

Discographie et bibliographie zelteriennes ici.

Notes

[1] Malgré notre indéfectible sérieux, l'allusion risque faire sourire les habitués.

[2] C'est là la réussite éclatante de Schubert dans cette oeuvre, pour un choix strophique : sa seconde phrase musicale, modulante, très individualisée par rapport à la première. Liszt est dans une perspective radicalement différent, en défragmentant l'oeuvre de façon beaucoup plus narrative, abandonnant totalement le concept de ballade qu'on regarde se chanter ; chez lui, on est immergé dans l'action en délaissant la forme musicale répétitive. Le but n'est clairement pas le même.

[3] C'est-à-dire à la façon des coloratures, longues ornementations rapides sur une seule voyelle, de l'opéra seria du XVIIIe siècle.

[4] Dont on joue fort peu, apparemment, ces pièces, pourtant très troublantes tant l'harmonie est mouvante.

[5] Ces postulats seraient d'ailleurs discutables si l'on considère le texte seul, plus empreint de révolte, d'amertume et de simplicité.

[6] Bien que connu essentiellement pour ses mises en musique de Goethe, et le plus souvent de façon exclusivement livresque, Zelter a aussi écrit de la musique instrumentale, dont certaines oeuvres sont disponibles au disque.


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David Le Marrec


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