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Philippe de Villiers à l'Académie des Sciences morales et politiques - I, forme de l'allocution

Le 27 septembre 2004. Diffusé par France Culture le 24 août 2005. Texte intégral ici : http://www.asmp.fr/travaux/communications/2004/de_villiers.htm .

Un sujet d'étude très intéressant.


Non, je ne parle pas du souverainisme, mais de Philippe de Villiers.

1. Contenant

Parmi les remarques qui n'ont pas d'impact direct sur le fond du discours, mais un gros sur l' "être médiatique" de notre orateur.

Philippe de Villiers, s'exprime, dit-on souvent, dans une langue fleurie ou, au pire, précieuse. En fait, si l'on y prête attention - et Dieu sait que l'occasion est fréquente dans un discours écrit lu in extenso et conçu pour un parterre d'académiciens -, on y rencontre surtout une expression parsemée de clichés, avec plus ou moins de bonheur.

  • On y trouve des expressions rares, ce qui constitue parfois une agréable surprise, une excitation de la mémoire. Voilà pas loin d'un lustre que je n'avais entendu ou lu l'expression lit de Procuste, au demeurant picante et très bien choisie ici : sur le même lit de Procuste d'un cadre institutionnel immuable.

  • Parfois cependant, cela se fait avec une gratuité assez peu compréhensible, comme l'usage de "point" au lieu de "pas", rien que pour le plaisir de montrer sa langue - ce qui est fort peu poli au demeurant.

  • Les locutions en "langues savantes", pas toujours traduites, finissent même par virer à l'étalage pédant complaisant. La locution étrangère n'a de valeur que si elle a une densité propre ou, à la rigueur, un teinte particulière. Employer ad hoc alors qu'il y a tant de termes français disponibles (pour cela, à cet effet, idoine) me semble par exemple superflu, même si nous n'avons pas rencontré ce cas ici. De même, les locutions figées peu usitées, car à la fois trop travaillées pour la conversation courante et à connotation de sagesse populaire pour des travaux sérieux, abondent. C'est surtout l'abondance de ce genre de formules qui laissent perplexe. Comment maîtriser une pensée si l'on ne se sert que d'expressions figées et largement chargées de connotations par d'autres que soi ?

En outre, la manie de s'arrêter, de soupeser un terme peu familier, de l'énoncer précautionneusement, comme surpris de le trouver là, est désagréable pour l'auditeur, sans parler des retards calculés pour mettre délibérément en valeur les mots rares : On voit, en tous cas, à quel point, on est loin de la caricature qu’on présente volontiers de l’ « Europe des souverainistes », comme si celle-ci devait se résumer à une collection d’Etats frileux, recroquevillés sur eux-mêmes, se regardant... en_chiens_de_faïence. . Irritant.

  • Evidemment, notre héros, qui ne semble pas toujours avoir les moyens de ses prétentions oratoires - ou du moins les capacités de les réaliser de façon convaincante -, n'échappe pas toujours au ridicule. Evoquant l'immensité d'un espace européen ne possédant pas encore de délimitation, il évoque la démesure, que tous les amateurs de lettres aiment, péché véniel, à qualifier d' ubris ou, terme rigoureusement francisé, d' hybris, en référence à toutes les caractéristiques de ce que désigne le terme grec : son origine, son expression, son expiation, son rôle mythique ou politique. Jusque là, s'adressant à un parterre d'académiciens ou aux auditeurs de France Culture amateurs de philosophie politique à six heures du matin, rien de scandaleux. Mais le délicieux petit ridicule provient de sa prononciation répétée et fort peu orthodoxe oubris, qui témoigne d'une fréquentation assez relâchée de la langue qu'il cite à l'envi. En effet, pour faire mon cuistre à mon tour, l'upsilon, le υ, ne se prononce absolument pas /ou/ mais bien /u/. Statistiquement, ce cas étant rare chez les langues autres que le français cette réaction n'a rien de surprenant. Mais le vernis culturel asséné à chanque phrase en prend évidemment un coup : Philippe de Villiers, fleuron de la tribune politique comique, ne sait pas le grec ! Serait-il lui aussi victime de l'ὓбρις ? (moi, en tout cas, je le suis des cuistres, ce matin <:oD ) Très régulièrement dans son discours, des hésitations significatives sur des mots difficiles, des citations, des imprécisions semblables viennent jeter un discrédit amusé sur ses prétentions culturelles affichées.

  • Dans le même ordre d'idées, il y a les contresens, les surinterprétations, les relectures. Dire que la Cité grecque devrait être un modèle pour les Etats souverains qui se veulent avant tout ouverts aux différences et indépendants (relation entre diversité et indépendance qui est discutable en soi) est plutôt drôle, puisque les Grecs considéraient les non-hellénistes comme "barbaroi", et n'accordaient le droit de vote ni aux esclaves, ni aux femmes, ni aux métèques. Voilà pour l'ouverture. Mais le plus croustillant réside dans l'idéal que constituaient ces Cités Car l'Europe doit beaucoup (...) à une conception précise de la Cité, qui se comprend comme un territoire précisément borné, vivant au milieu d'autres cités, c'est-à-dire sans prétention à nul expansionnisme. On le sait, les cités grecques ont toujours vécu dans la paix, le respect mutuel et l'absence d'envie ou d'hostilité réciproques. Ici, PdV s'accommode largement avec l'Histoire pour se créer l'héritage de ses voeux. Et se gardant de la démesure, l'ubris, de l'extension infinie. Evidemment, ce dernier point relève de l'appropriation toute personnelle, voire un brin idéologique, des principes moraux grecs - sans doute les premiers à avoir pris conscience de la rotondité terrestre grâce à leurs voyages.

  • Au total, on aboutit globalement à une perte de sens, même si cette profusion de clichés linguistiques et culturels - qu'ils soient agréables ou maladroits - occupe l'auditeur, une perte de sens liée à l'éparpillement du discours en figures précieuses qui focalisent l'attention au détriment du contenu, et surtout qui focalisent l'effort de parole du locuteur au détriment de la précision et de la clarté, du travail des concepts qu'il tente d'exposer.



C'est pour cela qu'en plus de son caractère "fleuri", je trouve ce discours moyennement habile. Bien meilleur que la moyenne des discours politiques tenus - officiellement, ce ne l'était pas exactement, cela explique sans doute partiellement cette meilleure performance. Sans que cela influe naturellement la pertinence (ou son absence) dans les propos avancés. Ce que je vais constater dans une seconde note.

David - parti


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Trackbacks

1. Le jeudi 25 août 2005 à , de versac

Philippe de Viliers dans le texte

David nous offre une belle critique de la langue villierienne dans Carnets sur sol. Très bon. Je serais bien en peine de recommander les critiques d'opéra de ce blog, étant particulièrement ignorant en la matière, mais un précédent billet m'avait

Pour proposer un rétrolien sur ce billet : http://operacritiques.free.fr/css/tb.php?id=78

Commentaires

1. Le jeudi 25 août 2005 à , par Vinvin :: site

Joli !

2. Le jeudi 25 août 2005 à , par NoFanOfDeVilYeh

Sauf erreur de ma part, "ubris" étant la transcription latine du mot grec, la prononciation "oubris" s'impose en latin romain classique, ne vous en déplaise ;-)

3. Le vendredi 26 août 2005 à , par DavidLeMarrec

"Sauf erreur de ma part, "ubris" étant la transcription latine du mot grec, la prononciation "oubris" s'impose en latin romain classique, ne vous en déplaise ;-)"

Il était à ce moment-là question du modèle supposé de la Cité hellène, ce qui fait tout de même un sacré accent étranger pour parler d'une notion d'orgueil propre au monde grec, ne vous en déplaise. :-)

4. Le samedi 27 août 2005 à , par NoFanOfDeVilYeh

Pour bien appréhender la gestalt psychologie de De Villiers, il faut considérer que son statut aristocratique exige qu'il s'exprime avec recherche/préciosité/pédanterie/ridicule (choisissez le mot "ad hoc"), mais aussi que les expressions qu'il emploie dans ses discours doivent montrer qu'il est fier de ses origines latines, comme tout français respectable.
Ainsi, quand pour instruire les foules de la res publica, il croit bon d'évoquer quelque mythe ou cité de la Grèce antique, il le fait, autant que faire se peut, en utilisant le mot grec rapporté au travers du filtre latin, et non le mot hellène que vous espérerez donc en vain dans ses missives.
C'est pourquoi il ne faut pas coucher Philippe dans le lit de ProcRuste (terme hellène) du vernis culturel hellène quand il préfère reposer dans le lit de Procuste (terme grec = terme hellène de transcription latine) de la culture latine qui lui est si chère (l'expérience montre que c'est la culture qui est chère, pas le lit de Procuste!).
Comme vous l'écrivez si joliment, on peut considérer que "le vernis culturel asséné (sic) à chanque (sic) phrase en prend évidemment un coup", mais il convient aussi de s'interroger sur la dureté relative de chaque phrase comparée au vernis culturel. Car
Avient aussi que par force vernis
Sentences sont tortest occis
Et aucunes sont molt jolivetes
Qui dedens cuer ne sont pas netes.
(:-D)

5. Le samedi 27 août 2005 à , par DavidLeMarrec

"(choisissez le mot "ad hoc")"

<:oD

"
Comme vous l'écrivez si joliment, on peut considérer que "le vernis culturel asséné (sic) à chanque (sic) phrase en prend évidemment un coup"
"
Les sikhs ne sont pas très gentils (oui, moi je passe tout au filtre de la culture indienne).
Au passage, et manière d'être désobligeant à mon tour, je vous ferai remarquer respectueusement que vous ignorez manifestement la réforme de 1990 qui établit un accent facultatif, conformément à la prononciation qui a changé.
(Bien sûr que je sais que ce n'est pas là-dessus que portait la remarque, mais je vous avais prévenu que j'avais envie d'être désagréable. :-p )

Mais à part ça, votre analyse est séduisante et je vous en remercie.


David - bretteurd'opérette

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David Le Marrec


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