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Friedrich HÖLDERLIN - Heimkunft I - Episode 1 - Le sujet et la versification

Rappel : Le texte et ses traductions figurent dans l'Episode 0.

1. Traitement spécifique du sujet, de la versification


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            Ce poème a été hérité de l'in-folio de Hombourg laissé par Hölderlin et rédigé dans les années 1802 à 1806.  Une première version connue (donnée ci-dessus) date de 1801. Il s'agit donc de la période de grande maturité, peu avant la folie (1807), et l'ensemble de Heimkunft appartient au domaine des grandes élégies. Heimkunft n'est pas une oeuvre extrêmement fêtée, présente dans assez peu d'anthologies.[1] Mais elle est contemporaine du fondamental Brot und Wein[2], en revanche présent absolument partout comme parangon de cette discipline élégiaque de Friedrich Hölderlin.
            On y retrouve les mêmes mètres longs inspirés de la poésie grecque, le rythme varié dans les distributions des césures, l'exposition d'affects (ou, dans notre poème, de paysages) presque abstraits. Et en effet, plus que la maîtrise ou le chant de la seule versification, ce sera l'obscure éloquence d'une langue quasiment prosaïque qui convaincra pleinement. La force rhétorique, la séduction du langage et des idées - certes poétiques et non philosophiques -, sans réellement s'appuyer sur la mélodie qu'offre le vers.
            On souligne fréquemment dans ces oeuvres-ci la sérénité formelle en comparaison avec une vie bien plus sujette à l' « intranquillité ». C'est cette place avantageuse, à la fois représentative de la période la plus féconde du poète, d'une de ses formes poétiques les plus caractéristiques, et peu commentée concernant ce poème précis, le tout ajouté à l'attrait individuel du poème choisi, qui ont présidé à son élection pour notre présente balade. [Ca sera tout, merci.]


            Les dédicataires de Heimkunft, les « parents » (les proches : An die Verwandten), sont ici selon toute vraisemblance sa famille vers laquelle il revenait alors à Nürtigen : sa mère, Henrike sa soeur, Carl Gock son demi-frère. C'est pourquoi, malgré les références à cette Grèce qui lui est si familière, et peut-être plus discrète ici que dans bien d'autres textes, on reconnaître un paysage connu de sa Souabe natale dans le tableau dressé par le premier poème de Heimkunft.

            Au premier abord, on dispose ici de vers analysables dans le cadre de la versification allemande[3] - à six accents constants[4], sans Auftakt[5] et sans rimes[6].
Drin in den Alpen ists noch helle Nacht und die Wolke,
   +     -     -    +   -    +       -       +  -     +      -      -     +     -
                Freudiges dichtend, sie deckt drinnen das gähnende Tal.
                  +     -   -    +     -        +     -         +     -     -    +    -    -    +
Néanmoins, l'irrégularité de vers en vers, plus la présence de vers difficiles à découper,
            Reget bei Tag und Nacht, Gaben versendend, den Arm.
                  +    -    -   +      -     ?            +     -     -     +   -       -    +
laissent penser que Hölderlin emploie ici un vers grec, comme il en avait la coutume. Le dernier vers en particulier, ferait se succéder deux acccents [où l'on a placé le point d'interrogation] en omettant la partie inaccentuée de la mesure trochaïque. Les autres découpages ne correspondent pas au rythme de la phrase et le poème, selon cette approche, serait très irrégulièrement scandé.
            Cette élégie est, comme il se doit, écrite en distique élégiaque, et bien que plus souple à appliquer à l'allemand qui dispose d'accentuations plus que de quantités, le schéma fonctionne tout à fait, par exemple sur les deux derniers vers qui posaient difficulté :
                Echo tönet umher, und die unermeßliche Werkstatt
                   Reget bei Tag und Nacht, Gaben versendend, den Arm.
Soit :
                 _ _ / _ U U / _ // _ / _ U U / _ U U / _ _

               _ UU / _ _ / _  /  _UU / _ UU/  _
Il ne s'agit donc pas d'un vers long dépourvu d'Auftakt, mais de vers grecs, simplement, tels que les a employés Hölderlin à l'exemple de Klopstock.




            On a choisi la traduction de François Fédier chez La Différence (coll. Orphée), qui a le mérite de rendre la saturation en adverbes locatifs et en néologismes, de rendre la sinuosité du sens. La plupart des autres traductions consultées[7] cherchent au contraire à éclaircir le sens, ce qui facilite la tâche du lecteur, mais fait perdre de vue, pour ce qui nous occupe présentement, les spécificités réelles du texte allemand.
            Etrangement, Hölderlin, représentant ici la force des paysages de sa Souabe natale, offre un paysage comme abstrait, où foisonnent les néologismes, les associations expressives mais obscures, les tournures syntaxiques complexes. Usuellement, la poésie allemande utilisait en effet le paysage d'un façon peu descriptive, en en récoltant des éléments connotés de façon à nourrir un sens qui puisse servir la description de l'âme. Mais ce processus se produisait toujours à partir d'éléments précis, très stéréotypés, largement inspirés par la poésie d'Ossian.
            Même dans la poésie la plus théorique, la plus proche de la pensée philosophique, chez le Schlegel de Waldesnacht[8], par exemple, les éléments qui servent un pensée élaborée sont eux-mêmes assez stéréotypés. Le bruissement des arbres, par exemple, souffle de l'Esprit pour Schlegel, mais qu'Eichendorff  interprétait dans Schöne Fremde[9] comme la présence secrète des anciens dieux - ici encore, la disparition du temps passé vue par Ossian a fait son chemin.
            Hölderlin en propose un usage encore moins « figuratif ». Le paysage qu'il propose semble échapper au regard, une projection purement mentale. Le lexique lui-même (sans parler de la syntaxe !) est assez considérablement éloigné des usages poétiques d'alors, des réflexes dans la description paysagère. Point de colline (Hügel) verte, point de sources qui murmurent mais des chutes qui tonnent, point de méditation sur la fuite du temps ou la perte de l'amour, mais une mise en scène des forces du temps et de la nature, en personne. La seule référence nette est sans doute la source, ici incarnée par les Wasserquellen, qui ne murmurent pas comme chez Ossian, Schiller (Der Jüngling am Bache) ou Schulze (Im Frühling), mais tourbillonnent en vapeur ; point de jeune ruisseau que suivrait quelque meunier comme dans le cycle de Müller (Wohin?, Danksagung an den Bach), appelé peut-être, mais lointainement, à devenir fleuve (Wasserflut) : de larges chutes, et alten, tout l'inverse du symbole de renaissance juvénile, associé à un paysage de printemps. En somme, Hölderlin se tient largement éloigné des schémas symboliques les plus habituels chez ses contemporains.



[1] Si l'on excepte l'édition complète des oeuvres, on ne l'a rencontrée, sur la dizaine de recueils compulsée, que dans le petit volume traduit par François Fédier, tout spécialement consacré aux longues élégies de la maturité.
[2] On s'y réintéressa en bibliographie. Vous pouvez d'ores et déjà savourer le texte par la traduction minutieuse, pas à pas, de Patrick Guillot.
[3] S'agissant de syllabes accentuables et non longueur de syllabes, on utilisera, afin d'éviter toute confusion, une alternance + / -  pour découper les vers de type allemand, puis les signes conventionnels pour les quantités du « vers à pied » hérité de la Grèce.
[4] L'unité de mesure de la versification allemande est en effet l'accent (Hebung), qui constitue le noyau d'une mesure de type trochaïque [+ -] (ou dactylique, + - - ). Il n'y a donc pas de nombre de syllabes fixe d'un vers à l'autre, même si certains poètes (Eichendorff en particulier) s'y sont appliqués. On ne classifie pas les syllabes selon des quantités (comme en latin par exemple), mais selon le caractère accentuable de la syllabe. En cela, cette adaptation de la versification allemande à la versification grecque est un peu artificielle.
[5] L'Auftakt est une syllabe qui débute le vers dans certaines configurations métriques. Il est toujours considéré comme inaccentué, même lorsqu'il s'agit du verbe. Lenau : Reich' / ich den / Becher / Wasser. Le vers à Auftakt est la norme dans le théâtre.
[6] La rime est facultative dans le vers allemand (et toujours omise au théâtre). Ici encore, certains auteurs ont tenu à en faire usage, comme Eichendorff dont les compositions poétiques pouvaient se rapprocher fortement de mètres syllabiques (octosyllabe comme pour Waldesgespräch et décasyllabe comme poru Schöne Fremde).
[7] Ce poème précis n'apparaissait, outre chez François Fédier, que dans l'intégrale poétique établie par Michael Knaupp et traduite par François Garrigue, également chez La Différence. Néanmoins, la remarque vaut en comparant avec le travail d'autres traducteurs, parmi lesquels Geneviève Bianquis (Aubier/Montaigne), Jean-Pierre Faye (L'Amourier), Patrick Guillot, Jean-Pierre Lefebvre (Gallimard), Bernard Pautrat (Rivages) et Robert Rovini (Pierre Seghers).
[8] Waldesnacht fait partie des Schlegel mis en musique par Schubert. On peut par exemple l'entendre par Matthias Goerne dans l'intégrale Hyperion - disque consacré aux deux Schlegel, dont le cycle des Abendröte.
[9] Chose promise est chose due, et viendra en son temps.

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