Carnets sur sol

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Le disque du jour - LXX - la Première Symphonie de Carl CZERNY




1. Carl Czerny

Czerny est essentiellement passé à la postérité pour son oeuvre pédagogique, à savoir ses cahiers d'études rébarbatives (mais paraît-il utiles) pour pianistes ; malgré d'assez nombreux enregistrements discographiques, ce corpus-là n'a pas d'intérêt musical - en dehors de la pratique et de la formation des pianistes, donc rien qui puisse intéresser l'auditeur ou tout simplement l'esthète.

C'est sans doute justice pour le Czerny pédagogue, qui a consacré à cet aspect de l'art une énergie non négligeable... néanmoins cet état de fait se révèle extrêmement injuste pour le Czerny compositeur, qui est en réalité l'un des musiciens les plus inspirés de son temps (1791-1857).

J'aurai sans doute l'occasion d'évoquer sa musique de chambre (par exemple l'étonnant Nonette avec piano, cordes et vents), ses arrangements pour cor de Schubert ou ses Sonates pour piano (là aussi assez originales et denses pour la période).

La musique de Czerny est facile à décrire : on y entend la qualité de motifs et la fermeté des contours de Beethoven, avec une veine mélodique et des couleurs qui l'approchent davantage de Mendelssohn. Evidemment, il ne développe son matériau de façon aussi fulgurante que Beethoven (qui pourrait s'en vanter ?), mais la qualité de ses expositions est, de mon point de vue, complètement comparable aux meilleures symphonies de celui qui fut son maître.
Une musique pourvue à la fois d'une poussée irrésistible et d'un vrai talent poétique, avec de surcroît quelques trouvailles tout à fait personnelles (par exemple ces esquisses thématiques de Walther von Stolzing dans le mouvement lent, ou dans le Nonette l'alliage des timbres de la doublure violon / clarinette, ou les interventions de cor anglais).

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2. Extraits

Il y aurait des pages d'étude fine à fournir sur les transitions entre les versants Beethoven et Mendelssohn de cette Première Symphonie - rien qu'au début, croyant entendre du Beethoven, on attendrait quelques figures de ruptures, quelques grands accords tranchants, alors que ce matériau beethovenien est traité avec une continuité plus lyrique.


Début du premier mouvement.


De même, dans le scherzo (très proche de l'orchestration et du ton de celui du Songe d'une Nuit d'Eté), la thématique mendelssohnien est soudain reprise dans tutti tellurique tout à fait beethovenien.


Début du troisième mouvement (scherzo).


Le rapprochement est d'autant plus intéressant que la symphonie date de 1840, tandis que la musique de scène complète du Songe d'une Nuit d'Eté (dont le scherzo) n'a été publiée qu'en 1843... Czerny est de toute façon tout sauf un suiveur - son style devient vite identifiable.

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3. Symphonie n°1

Cette Première Symphonie est, de celles publiées à ce jour (1,2,5,6), de très loin la plus intéressante - la 2 et la 5 l'étant très peu, tout à fait académiques, développées servilement, sans idées saillantes.

Le premier mouvement (allegro) transporte d'emblée par son énergie - ton très tempêtueux mais réjouissant, dont les éclats ne sont pas sans évoquer la Cinquième de Beethoven (avec bien sûr une veine mélodique beaucoup plus continue), jamais relâchée. Très impressionnant, un sommet du témoignage symphonique à travers les époques, à mon sens.

Le deuxième (andante sostenuto) évoque aussi Beethoven, avec les mouvements lents animés des Deuxième ou Cinquième symphonies... toujours mouvant, avec des alliages timbraux assez originaux.

Le troisième (scherzo) a beau évoquer spectaculairement Mendelssohn, ses paroxysmes montrent toute la distance qui les séparent... et dans les trios, on rencontre des thèmes d'un lyrisme souple, d'un genre assez nouveau, qui évoquent davantage Bizet ou l'Offenbach des Contes.

Le finale, très beau également, se présente comme une synthèse assez raisonnable des autres mouvements, et sans avoir leur panache, séduit beaucoup.

L'ensemble dégage une remarquable unité, un caractère tourmenté, vaillant et rêveur à la fois qui est décliné dans chaque mouvement - à certains égards, on a presque l'impression d'entendre une symphonie cyclique.

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4. Le disque

Ce disque paru chez Signum (et également chez Christophorus) est couplé avec la Cinquième Symphonie, agréable, mais d'intérêt considérablement moindre.

En revanche, l'interprétation en est fabuleuse. Il s'agit pourtant d'un chef très peu célèbre (Nikos Athinäos), qui a laissé assez peu de disques, tous du côté de romantiques négligés : Symphonie en ut de Moscheles, très bien d'ailleurs ; magnifique Symphonie en sol mineur de Lalo ; poèmes symphoniques de Rheinberger ; arrangements orchestraux de Reger, Töpfer, d'Albert et Stokowski pour la passacaille en ut mineur de Bach.
La tension continue, le souffle dévastateur qu'il imprime à chacune de ses interprétations, toujours avec des plans sonores très soignés (en l'occurrence, la prise de son de très grande qualité, à la fois flatteuse et détaillée, constitue un adjuvant bienvenu), en font un chef assez incontournable dans le domaine romantique germanisant (et même français). Je serais curieux de l'entendre dans Beethoven, ou mieux, dans des partitions plus touffues où il faut tenir la tension, comme Tristan ou Parsifal ! [Et, de fait, on est assez proche de l'esthétique « weberienne » de mon chouchou Günter Neuhold - avec quelque chose de plus lumineux et, dans ces enregistrements, de plus hédoniste et techniquement maîtrisé.]

Tout cela avec le même orchestre. Et quel orchestre !

Il s'agit de celui de Frankfurt an der Oder, pas la grande Francfort du Land de Hesse, mais la petite Francfort du Brandebourg. Je suis à chaque fois époustouflé par les couleurs de cet orchestre : il s'agit pourtant d'instruments modernes, mais on y entend des couleurs comparables à celles de l'Orchestre du XVIIIe siècle de Brüggen, sans la sècheresse. Comme si on avait greffé les plus beaux timbres d'instruments d'époque sur l'ampleur des instruments modernes. Cuivres tranchants, bois très sonores, typés et colorés, cordes de ferme tenue mais très incisives. A part quelques phalanges nordiques comme Trondheim ou Bergen, et dans une moindre mesure le Concertgebouw et quelques pragois (le Symphonique de Prague, l'Orchestre de l'Opéra National), je ne vois pas d'orchestre qui propose actuellement une telle explosion de couleurs, un véritable arc-en-ciel sonore.

Et cela dans une ville qui compte moins d'habitants que Mérignac, Antony, Drancy, Bourges, Colmar ou Quimper ! Et d'à peine 5000 résidents de plus que Montauban ou Cholet !

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Donc un disque majeur à tout point de vue : une grande découverte, une oeuvre majeure, un chef ébouriffant et un orchestre à se damner.

Une oeuvre dont je souhaitais parler depuis les premiers mois de CSS... sept ans pour une notule, record battu.



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David Le Marrec


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