Carnets sur sol

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Le sarcasme sérieux & le roman à thèse fendard


La gare neuve où l’on débarque affiche la ferme volonté de créer un style de l’empire, le style colossâl, comme ils disent en s’attardant sur la dernière syllabe.

Elle nous étonne par son style roman et par un clocher, qu’a dessiné, dit-on, Guillaume II, mais rien ne s’élance, tout est retenu, accroupi, tassé sous un couvercle d’un prodigieux vert-épinard. On y salue une ambition digne d’une cathédrale, et ce n’est qu’une tourte, un immense pâté de viande. La prétention et le manque de goût apparaissent mieux encore dans les détails. N’a-t-on pas imaginé de rappeler dans chacun des motifs ornementaux la destination de l’édifice ! En artistes véridiques, nous autres, loyaux Germains, pour amuser nos sérieuses populations, qui viennent prendre un billet de chemin de fer, nous leur présenterons dans nos chapiteaux des têtes de soldats casquées de pointes, des figures d’employés aux moustaches stylisées, des locomotives, des douaniers examinant le sac d’un voyageur, enfin un vieux monsieur, en chapeau haut de forme, qui pleure de quitter son petit-fils... Cette série de platitudes, produit d’une conception philosophique, vous n’en doutez pas, pourrait tant bien que mal se soutenir à coups de raisonnements, mais nul homme de goût ne les excusera, s’il a vu leur morne moralité.

Au sortir de la gare, on tombe dans un quartier tout neuf, où des centaines de maisons chaotiques nous allèchent d’abord par leur couleur café au lait, chocolat ou thé, révélant chez les architectes germains une prédilection pour les aspects comestibles. Je n’y vois nulle large, franche et belle avenue qui nous mène à la ville, mais une même folie des grandeurs déchaîne d’énormes caravansérails et des villas bourgeoises, encombrées de sculptures économiques et tapageuses. En voici aux façades boisées et bariolées à l’alsacienne, que flanquent des tourelles trop pointues pour qu’on y pénètre. En voilà de tendance Louis XVI, mais bâties en pierre rouge, ornées de vases en fonte et couronnées de mansardes en fer-blanc. Ici du gothique d’Augsbourg, là quelques échantillons de ce roman qui semble toujours exciter mystérieusement la sensibilité prussienne.

Enfin mille lutins, elfes et gnomes, courbés sous d’invisibles fardeaux.

J'aime beaucoup ce début de Colette Baudoche de Maurice Barrès (1909) : malgré le ressentiment perceptible après la défaite, l'expression facétieuse attire plutôt la sympathie, y compris envers ce qu'elle critique. Pourtant, Barrès, lui-même lorrain né dans les Vosges, ancien député de Nancy, voyait certainement avec beaucoup d'acrimonie sa région perdre son caractère - effectivement, à Metz dont il est question ici, la gare néo-romane assez basse est étrange, de même que le Nouveau Temple avec son fantasque style néo-ottonien ! (Il s'avère, un siècle après Barrès, que ces bâtiments contribuent à la diversité et au charme considérable de la ville, mais on peut concevoir ce que cette mutation pouvait avoir d'effrayant.)

Ce début de roman m'en évoque un autre, qui fonctionne amplement sur le même principe paradoxal : un art de la dérision légère, qui rend sympathique un discours qui n'est pourtant pas du tout partagé par l'auteur. En l'occurrence, La Cathédrale de Joris-Karl Huysmans (1898), publiée après la conversion de son auteur du catholicisme.

Le premier et le plus grand des miracles accomplis à La Salette avait consisté à faire envahir par des foules cette zone escarpée des Alpes ; car tout était réuni pour les en écarter !

Et elles y sont venues, pendant des années, tant que Lourdes ne les a pas accaparées, car c’est à partir de la nouvelle apparition de la Vierge que date la déchéance de ces lieux.

Douze ans, en effet, après l’événement de La Salette, la Vierge se montra, non plus dans le Dauphiné, cette fois, mais dans le fond de la Gascogne. Après la Mère des larmes, après Notre-Dame des Sept-Douleurs, c’est la Madone des sourires, Notre-Dame de l’Immaculée Conception, la Tenancière des glorieuses Joies, qui se présente ; et, là aussi, Elle révèle à une bergère l’existence d’une source qui guérit les maux.

Et c’est ici que l’effarement commence. L’on peut dire que Lourdes est tout l’opposé de La Salette : le panorama y est magnifique, les parages s’éploient dans des verdures, les monts apprivoisés aisément s’abordent ; partout, des allées d’ombre, de grands arbres, des eaux vives, des pentes douces, des chemins larges et sans danger, accessibles à tous ; au lieu d’un désert, une ville où toutes les ressources nécessaires aux malades sont ménagées. On atteint Lourdes sans s’aventurer dans des garennes d’insectes, sans subir des nuits d’auberge dans les campagnes, sans supporter des journées de cahots dans des pataches, sans grimper le long des précipices ; l’on est arrivé à destination, dès que l’on est descendu du train.

Cette ville est donc admirablement choisie pour amener les foules et il ne semblait pas dès lors nécessaire que la Providence intervînt si puissamment pour les y attirer.

Et Dieu qui imposa La Salette, sans recourir aux voies de la publicité mondaine, change de tactique ; et avec Lourdes, la réclame entre en scène.

C’est bien cela qui confond ; Jésus se résignant à employer les misérables artifices du commerce humain, acceptant les rebutants stratagèmes dont nous usons, pour lancer un produit ou une affaire !

Et l’on se demande si ce n’est point la leçon d’humilité la plus dure qui ait été donnée à l’homme et aussi le plus véhément reproche qui ait été jeté à l’immondice américaine de nos temps… Dieu réduit à s’abaisser, une fois de plus, jusqu’à nous, à parler notre langue, à se servir de nos propres inventions, pour se faire écouter, pour se faire obéir, Dieu n’essayant même plus de nous faire comprendre par Lui-même ses desseins, de nous exhausser jusqu’à Lui !

En effet, la façon dont le Sauveur s’y prend pour divulguer les grâces réservées à Lourdes est stupéfiante.

Afin de les épandre, il ne se borne plus à faire célébrer ses miracles par une propagande toute orale ; non, on croirait que, pour Lui, Lourdes est plus difficile à magnifier que La Salette — et Il en vient aussitôt aux grands moyens. Il suscite un homme dont le livre traduit dans toutes les langues porte dans les contrées les plus lointaines la nouvelle de l’apparition et certifie la véracité des cures opérées à Lourdes.

Pour que cette œuvre soulevât les masses, il fallait que l’écrivain désigné pour cette besogne fût un arrangeur habile et aussi un homme qui n’eût aucun style personnel, aucune idée neuve. Il fallait un homme qui fût sans talent, en un mot ; et cela se conçoit, puisqu’au point de vue de la compréhension de l’art, le public catholique est encore à cent pieds au-dessous du public profane. Et Notre-Seigneur fit bien les choses ; il choisit Henri Lasserre.

En conséquence le coup de mine voulu éclata, ouvrant les âmes, précipitant les multitudes sur le chemin de Lourdes.

Puis les années s’écoulent ; la renommée du sanctuaire est acquise ; d’incontestables guérisons effectuées par des voies surnaturelles et constatées par une clinique dont on ne peut suspecter, ni la bonne foi, ni la science, s’y produisent. Lourdes bat son plein ; et, peu à peu, cependant, à la longue, bien que les pèlerinages ne cessent d’y affluer, le bruit déterminé autour de la grotte diminue. Il s’affaiblit, sinon dans le monde religieux, au moins dans le monde plus considérable des indifférents ou des incertains qu’il s’agit de convaincre. Et Notre-Seigneur pense qu’il est bon de ramener l’attention sur les bienfaits que répartit sa Mère.

Lasserre n’était plus l’instrument qui pouvait rajeunir la vogue mal épuisée de Lourdes. Le public était saturé de son livre ; il l’avait absorbé sous tous les excipients, sous toutes les formes ; le but était rempli ; l’indispensable outil que fut ce greffier des miracles devait être mis au rancart.

Il fallait maintenant un livre qui différât complètement du sien, un livre qui pût agir sur cet immense public que sa prose de sacristain ne pouvait atteindre. Il fallait que Lourdes pénétrât dans des couches moins malléables et plus denses, dans un public moins plat et plus difficile à contenter. Il était donc nécessaire que le nouveau volume fût écrit par un homme de talent mais dont le style ne fût pas encore assez aérien pour effarer les gens. Et il était avantageux aussi que cet écrivain fût très connu et que ses formidables tirages pussent contrebalancer ceux de Lasserre.

Or, il n’y en avait qu’un dans toute la littérature qui pût remplir ces impérieuses conditions : Emile Zola. L’on en chercherait vainement un autre. Lui seul était apte, avec sa large encolure, ses ventes énormes, sa puissante réclame, à relancer Lourdes.

Peu importait dès lors qu’il niât le surnaturel et s’efforçât d’expliquer, par les plus indigentes des suppositions, d’inexplicables cures ; peu importait qu’il pétrît l’engrais médical des Charcot pour en bétonner sa pauvre thèse ; le tout était que de retentissants débats s’engageassent autour de son œuvre dont plus de cent cinquante mille exemplaires allaient proclamer dans tous les pays le nom de Lourdes.

Puis, le désarroi même de ses arguments, la détresse de son "souffle guérisseur des foules", inventé contrairement à toutes les données de cette science positive dont il se targuait, afin d’essayer de faire comprendre ces extraordinaires guérisons qu’il avait vues et dont il n’osait démentir, ni la réalité, ni la fréquence, n’étaient-ils pas excellents pour persuader les gens sans parti pris, les gens de bonne foi, de l’authenticité des prodiges qui s’opèrent, chaque année, à Lourdes ?

L’aveu confessé de ces actes inouïs suffisait à transmettre une impulsion nouvelle aux masses. Il convient de noter aussi que le livre n’affichait aucune hostilité contre la Vierge dont il ne parlait qu’en termes respectueux, en somme ; n’est-il pas, dès lors, permis de croire que l’esclandre soulevée par cet ouvrage fut profitable ?

En résumé, l’on peut soutenir que Lasserre et Zola furent deux instruments utiles ; l’un, sans talent et ayant par cela même remué les couches les plus profondes des mômiers ; l’autre, au contraire, s’étant fait lire par un public plus intelligent et plus lettré, à cause de ses magnifiques pages où se déroulent les multitudes en flammes des processions, où exulte, dans un ouragan de douleurs, la foi triomphale des trains blancs !

Ah ! Elle y tient à son Lourdes, Elle le choie, la Vierge ! Elle semble y avoir concentré toutes ses forces, toutes ses grâces ; ses autres sanctuaires achèvent de mourir pour que celui-là vive.

Pourquoi ?

Pourquoi surtout avoir créé La Salette et l’avoir, en quelque sorte, sacrifiée après ?

— Qu’Elle y soit venue, cela se comprend, se répondait Durtal ; la Vierge est plus honorée encore dans le Dauphiné que dans les autres provinces ; les chapelles dédiées à sa Personne foisonnent dans ces régions qu’Elle a peut-être voulu récompenser de leur zèle par sa présence.

D’autre part, Elle y est spécialement apparue dans un but précis, nettement déterminé, celui de prêcher aux hommes et surtout aux prêtres, la pénitence. Elle a entériné par des miracles la véracité de la mission confiée à Mélanie ; puis, une fois cette mission remplie, Elle a pu se désintéresser de ces lieux où Elle n’avait sans doute jamais eu l’intention de demeurer.

Les petits paragraphes de sarcasme sur Zola sont délicieux.

Au passage, comme chez Ibsen (en particulier dans Les Piliers de la Société), l'Amérique est présentée comme un lieu lointain fascinant et terrifiant, qui apporte une sorte de modernité libre mais sans valeurs, terriblement neuve et destructice. En réalité une représentation très proche de celle qu'on fait aujourd'hui du diable américain, superficiel, sans autres valeurs que l'étalage de la réussite individuelle et la surconsommation.

Le plus fort est que non content de rendre sympathique l'avilissement mercantile de Lourdes, Huysmans mène son lecteur à se gausser de la Vierge, championne de la mercatique et de l'étude de faisabilité - et donc, par principe, à retirer à la foi de son prestige mystique. Malgré le fait qu'il ne s'agisse que de la parole d'un personnage, et que le reste du roman soit amené à prendre une autre voie, j'avoue mal m'expliquer ce premier chapitre (tout entier sur le même ton) chez un croyant vigoureux.

Peu importe : comme pour Barrès, la légèreté inconséquente du ton est assez jubilatoire. Des romans à thèse aussi libéraux, j'en veux bien tous les jours !


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