Pourquoi les compositeurs français ont-ils aussi mauvais goût en matière de poésie ?
Par DavidLeMarrec, dimanche 17 juin 2012 à :: Mélodie française - Discourir :: #1990 :: rss
Si l'on compare au song anglais, au lied allemand, à la mélodie russe, il semble que les plus grands compositeurs français (laissons de côté la question épineuse de la validité de cette hiérarchie) aient moins mis en musique les grands textes poétiques. C'est en tout cas quelque chose que l'on entend souvent, et qui me frappe aussi en survolant les corpus - avec, chez un certain nombre de compositeurs, l'emploi massif de poèmes particulièrement insipides, même chez les auteurs les plus inspirés (voir par exemple le nombre de mises en musique de « Viens ! - une flûte invisible » de Hugo, alors que ses bons poèmes ne sont jamais sollicités).
Il existe bien sûr des exceptions, et Debussy avait par exemple une intuition particulièrement fine en la matière, ayant sélectionné un certain nombre de Baudelaire emblématiques et des meilleurs Verlaine - mais il n'était lui-même pas piètre poète.
Cette situation est d'autant plus étrange que la musique française affirme pleinement, à l'époque où s'épanouit la mélodie, le primat de l'atmosphère sonore sur la structure musicale (les oeuvres sont souvent une succession de tableaux sonores, et de moins en moins des développements classiques).
Plusieurs hypothèses sont possibles.
1) L'illusion d'optique. On voit plus facilement ce qui manque dans sa langue, et le charme de l'exotisme (ou la satisfaction du traducteur) ne peut pas agir comme lorsqu'on lit des poètes mineurs d'autres idiomes.
2) La qualité même des poèmes français, qui n'atteignent que rarement la fusion formelle absolue dont sont capables les textes anglo-germaniques. La langue française, très analytique, moins accentuée, ne peut pas se permettre les mêmes effets de concision ou de rythme, elle n'a pas le même impact immédiat - et, forcément, elle se prête moins bien à la musique.
3) La maîtrise prosodique des compositeurs français, qui ne pose aucun problème à l'opéra, semble souvent inadéquate pour la mélodie, où les valeurs de hauteur et de rythme semblent souvent arbitraires, en tout cas pas pourvues de la même nécessité et du même élan que dans les langues aux accents plus forts.
On pourrait aussi mettre en cause l'inspiration mélodique, pas le point fort du genre, peu propre à transfigurer des poèmes moyens.
4) Enfin une hypothèse plus pernicieuse : si l'on compare à l'Allemagne ou la Russie, les musiciens vivaient en France avec les intellectuels de tous arts dans une promiscuité sans comparaison. La tradition du salon à la française plaçait le compositeur aux côtés du poète, sans les cloisonnements qui existent dans d'autres cultures - il suffit de comparer, en 1900, le nombre de poètes morts depuis longtemps dans les corpus anglais, russes et français, par exemple.
Cette proximité qui aurait dû favoriser le goût littéraire semble au contraire avoir privilégié une forme de partenariat interpersonnel (de « copinage », si on veut le prendre en mauvaise part), qui explique pour partie les choix de poètes contemporains mais d'une épaisseur minime.
--
Il s'agit là de simples hypothèses :
=> la validité de cette impression demande à être confirmée (il existe aussi beaucoup de nanards dans le lied, mais rarement joués, la plupart des textes des cycles célèbres sont bons) ;
=> et il faudrait surtout, par une recherche sérieuse, attester ces liens, et infirmer l'existence massive de ceux-ci hors de France.
Un sujet intéressant, vers lequel j'irai regarder de plus près prochainement.
Parmi les poètes méconnus mais pas mineurs, on peut par exemple lire Henri de Régnier (mis en musique par Ropartz), dont il a souvent été question ici, ou Georges Vanor (mis en musique par Dupont), dont les oeuvres sont malheureusement assez difficiles à trouver, même en bibliothèque.
Commentaires
1. Le mardi 19 juin 2012 à , par Olivier :: site
2. Le mardi 19 juin 2012 à , par Olivier :: site
3. Le mercredi 20 juin 2012 à , par DavidLeMarrec
Ajouter un commentaire