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Pourquoi les compositeurs français ont-ils aussi mauvais goût en matière de poésie ?


Si l'on compare au song anglais, au lied allemand, à la mélodie russe, il semble que les plus grands compositeurs français (laissons de côté la question épineuse de la validité de cette hiérarchie) aient moins mis en musique les grands textes poétiques. C'est en tout cas quelque chose que l'on entend souvent, et qui me frappe aussi en survolant les corpus - avec, chez un certain nombre de compositeurs, l'emploi massif de poèmes particulièrement insipides, même chez les auteurs les plus inspirés (voir par exemple le nombre de mises en musique de « Viens ! - une flûte invisible » de Hugo, alors que ses bons poèmes ne sont jamais sollicités).

Il existe bien sûr des exceptions, et Debussy avait par exemple une intuition particulièrement fine en la matière, ayant sélectionné un certain nombre de Baudelaire emblématiques et des meilleurs Verlaine - mais il n'était lui-même pas piètre poète.

Cette situation est d'autant plus étrange que la musique française affirme pleinement, à l'époque où s'épanouit la mélodie, le primat de l'atmosphère sonore sur la structure musicale (les oeuvres sont souvent une succession de tableaux sonores, et de moins en moins des développements classiques).

Plusieurs hypothèses sont possibles.

1) L'illusion d'optique. On voit plus facilement ce qui manque dans sa langue, et le charme de l'exotisme (ou la satisfaction du traducteur) ne peut pas agir comme lorsqu'on lit des poètes mineurs d'autres idiomes.

2) La qualité même des poèmes français, qui n'atteignent que rarement la fusion formelle absolue dont sont capables les textes anglo-germaniques. La langue française, très analytique, moins accentuée, ne peut pas se permettre les mêmes effets de concision ou de rythme, elle n'a pas le même impact immédiat - et, forcément, elle se prête moins bien à la musique.

3) La maîtrise prosodique des compositeurs français, qui ne pose aucun problème à l'opéra, semble souvent inadéquate pour la mélodie, où les valeurs de hauteur et de rythme semblent souvent arbitraires, en tout cas pas pourvues de la même nécessité et du même élan que dans les langues aux accents plus forts.
On pourrait aussi mettre en cause l'inspiration mélodique, pas le point fort du genre, peu propre à transfigurer des poèmes moyens.

4) Enfin une hypothèse plus pernicieuse : si l'on compare à l'Allemagne ou la Russie, les musiciens vivaient en France avec les intellectuels de tous arts dans une promiscuité sans comparaison. La tradition du salon à la française plaçait le compositeur aux côtés du poète, sans les cloisonnements qui existent dans d'autres cultures - il suffit de comparer, en 1900, le nombre de poètes morts depuis longtemps dans les corpus anglais, russes et français, par exemple.
Cette proximité qui aurait dû favoriser le goût littéraire semble au contraire avoir privilégié une forme de partenariat interpersonnel (de « copinage », si on veut le prendre en mauvaise part), qui explique pour partie les choix de poètes contemporains mais d'une épaisseur minime.

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Il s'agit là de simples hypothèses :

=> la validité de cette impression demande à être confirmée (il existe aussi beaucoup de nanards dans le lied, mais rarement joués, la plupart des textes des cycles célèbres sont bons) ;

=> et il faudrait surtout, par une recherche sérieuse, attester ces liens, et infirmer l'existence massive de ceux-ci hors de France.

Un sujet intéressant, vers lequel j'irai regarder de plus près prochainement.

Parmi les poètes méconnus mais pas mineurs, on peut par exemple lire Henri de Régnier (mis en musique par Ropartz), dont il a souvent été question ici, ou Georges Vanor (mis en musique par Dupont), dont les oeuvres sont malheureusement assez difficiles à trouver, même en bibliothèque.


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Commentaires

1. Le mardi 19 juin 2012 à , par Olivier :: site

Je suis d'accord avec ton analyse, qui est d'ailleurs toujours valable pour la musique populaire actuelle : rap US / rap français avec un rap US qui se trouve avoir beaucoup plus de groove que le rap français, rock français qui peine à sortir de la tradition chanson française où le texte prime sur la musique à cause d'une langue beaucoup trop lourde dans sa forme pour atteindre la légéreté demandée par ce style de musique, etc.
Du coup là où les français sont les meilleurs, c'est dans la musique électronique, justement parce qu'elle peut se passer du texte.

2. Le mardi 19 juin 2012 à , par Olivier :: site

par contre j'aime beaucoup les Mélodies de Fauré, de Debussy, de Chausson et autres "Asie" de Ravel où la musique et le texte se fondent à merveille malgré tout ;-)

3. Le mercredi 20 juin 2012 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Olivier !

Dans la musique électronique... et dans la musique orchestrale. :)

Effectivement, les schémas syntaxiques du français, avec tous ces mots-outils, et ses accentuations faibles et monotones, ont une part de responsabilité importante dans les difficultés rencontrées en poésie et, a fortiori, en musique. J'avoue ne pas aimer beaucoup le rap français, alors que l'américain a bel et bien le rebond que tu décris.

J'aime beaucoup Tristan Klingsor, il fait partie de ces auteurs moins courtisés dans les histoires de la littérature et qui révèlent de réelles beautés, j'aurais pu l'ajouter, avec quelques autres, à ma liste.
Pour Fauré, Debussy, Chausson, tout dépend des oeuvres. D'accord pour Debussy. Pour Fauré, c'est plus variable, un certain nombre de poèmes sont dans une esthétique de salon un peu mollassonne (par exemple chez Silvestre ou Leconte de Lisle), sans parler de certaines horreurs de Lerberghe (''Le Jardin clos'') ou des choix très discutables chez Mirmont. Chausson, c'est variable aussi : en plus de ne pas choisir des poèmes fulgurants, ses mises en musique sont tellement sophistiquées et dépressives qu'on a parfois peine à suivre le fil...

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