Carnets sur sol

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samedi 26 mars 2011

Sylvio LAZZARI : La Lépreuse - un autre vérisme


(Nombreux extraits musicaux inédits.)


L'ample prière d'Aliette (Jeanne Ségala) tirée de l'enregistrement de Gustave Cloëz. Le motif principal que vous entendez ici est manifestement lié à "la détresse de la lèpre". Contrairement aux trois autres extraits de cette captation, ci-dessous, l'extrait n'a pas été mis en ligne par les lutins mais par l'utilisateur "PopoliDiTessalia" [sic] sur YouTube. L'occasion de fournir un bel extrait supplémentaire aux trois que nous avons choisis...


1. Opéra vériste, naturaliste ou wagnérien ?

La Lépreuse de Sylvio Lazzari, écrite de 1899 à 1901 et créée en 1912 à Paris, est communément rattachée au courant du naturalisme musical français. On a déjà exposé ici les ambiguïtés de la notion, discutable sur le plan littéraire (en ce qui concerne les opéras), mais recouvrant une réalité sur le plan musical. On peut aussi se reporter à ces deux notules sur des cas précis.

En deux mots, La Lépreuse appartient à la frange discutable de ce qu'on appelle le naturalisme musical (équivalent du vérisme italien, d'ailleurs littérairement issu du naturalisme...) : comme Andrea Chénier ou Adriana Lecouvreur, c'est un drame plus ancré dans l'Histoire que dans le propos scientifique ou misérabiliste. Nous sommes chez des paysans bretons du XVe siècle, et pas vraiment chez les masses laborieuses du XIXe. Néanmoins, l'engrenage redoutable, la gratuité du mal, le sordide des souffrances, tout cela ressortit au naturalisme.

Du point de vue musical en revanche, pas de doute : leitmotive bien identifiables (très efficaces, d'ailleurs), wagnérisme patent, mais aussi lyrisme intense et noirceur des coloris... on est en plein "naturalisme lyrique".

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2. Aspect général

On en a déjà donné une idée avec ces quelques raccourcis, et les extraits ci-après permettront de s'en faire une idée plus précise.

On se trouve donc une esthétique qui doit beaucoup à l'héritage français de Wagner : nombreux motifs récurrents (très expressifs, en l'occurrence), orchestre capital dans la construction dramatique, orchestration très travaillée (les tourbillons de clarinettes, les contrechants populaires de hautbois, les contreforts ou hoquets de cors, ses cordes graves ponctuées de timbales, les fusées diverses...). Une des oeuvres les plus impressionnantes de l'époque (en France), on s'en aperçoit y compris avec un enregistrement de la RTF (où orchestre et prise de son ne sont pas très généreux, en principe).

Mais c'est avec quelque chose de plus direct que Wagner, une veine mélodique ni lyrique ni déclamatoire, comme une ligne droite, progressant comme la parole quotidienne, sans panache mais très prenante.

Bref, la musique qu'on trouve pour les drames naturalistes, mais particulièrement réussie - même la plus réussie que j'aie entendue, d'assez loin.

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3. Héritage populaire

Le sujet y est totalement ancré, puisque les amours d'Aliette et Ervoanik se trouvent dans le contexte du village breton médiéval, avec ses parents tout-puissants, ses pèlerinages vers les Pardons locaux, ses parias, mais aussi l'exploitation de chants traditionnels - réels ou reconstitués, les bois les entonnent régulièrement, en particulier du côté du hautbois. Mais toujours à l'état d'esquisse, de motifs, voire de cellules, jamais pour étaler une couleur locale factice : ces citations bretonnes sont totalement intégrées au discours.

Par ailleurs, en me documentant autour de l'oeuvre, j'ai mis la main sur un volume de Gwerziou Breiz-Izel ("Chants populaires de la Basse-Bretagne") recueillis sur plusieurs années par François-Marie Luzel et publiés en 1868. Quelle ne fut pas ma surprise, d'y trouver, textuellement, des extraits du livret, mis dans la bouche d'Ervoanik ou de ses parents, mais absolument pas sous forme de chansons. Une façon, ici aussi, d'intégrer totalement le matériau.

Pour les amateurs, il s'agit notamment d'Ervoanik le lintier (recueilli à Plouaret en 1845) :

La malédiction des étoiles et de la lune,
Celle du soleil, quand il brille sur la terre,
La malédiction de la rosée qui tombe en bas,
Je les donne aux marâtres !

et de Renée le Glaz (recueilli à Keramborgne la même année) :

— Je donne ma malédiction, de bon cœur,
Aussi bien à ma mère qu’à mon père,
Et à tous ceux qui élèvent des enfants
Et les marient malgré eux ;

L'ensemble du texte est d'ailleurs rédigé, dans la même perspective de simplicité et de continuité, en vers libres par Henri Bataille d'après sa "tragédie légendaire".

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4. Le sujet

L'histoire assume une noirceur et une amoralité réellement naturalistes, loin des jolis contes du Rêve de Bruneau et Gallet d'après Zola, de son final de légende dorée avec sa Rédemption et sa Gloire... ou même du gentil pittoresque populeux de Louise !

Ici, le propos est plus rugueux, et suffisamment inhabituel pour qu'il mérite un bref synopsis.

Acte I.
Ervoanik, jeune fermier, annonce à ses parents, de façon détournée, qu'il souhaite épouser Aliette, fille de lépreux (et dont on se demande si elle est contaminée à son tour). Ceux-ci, le pressentant, le poussent à l'aveu. Devant la malédiction de son père sur les lépreux, Ervoanik maudit ses propres parents avant de demander pardon.

Acte II.
Chez la mère d'Aliette, qui distribue des tartines contaminées (puisque la propagation se fait par les muqueuses et les plaies) aux enfants qui lui jettent des pierres. Le Sénéchal vient la menacer à ce propos. Sa haine contre les humains, à l'exception de sa fille, éclate devant elle, si bien qu'elle lui raconte, pour la tromper, qu'Ervoanik est déjà marié et père.
Celui-ci, sur le chemin du Pardon de Folgoat contre l'avis de ses parents, paraît. Quasiment sur le point de la violer devant sa mère dans son impatience amoureuse, il s'installe finalement. Devant la mine renfrognée d'Aliette, la vielle lépreuse lui conseille de la "piquer au vif". Chaleureux, expansif, plaisantant avec Aliette, il badine, tandis que celle-ci le sonde, sur sa famille putative. Convaincue qu'elle est trahie, Aliette boit en faisant tourner le verre sur ses lèvres et l'offre à Ervoanik. Conclusion ironique de la vieille Tilli : "Prenez maintenant, ceci est mon sang."

Acte III.
Ervoanik, affaibli, retrouve sa mère lors de célébrations au village, où il est regardé curieusement. Il la supplie de ne pas l'embrasser, et finit par révéler, par allusions progressives, son malheur : il a été contaminé volontairement par Aliette, alors qu'il l'aimait sincèrement. I l annonce sa prochaine retraite pour aller mourir en "maison blanche". Plongé peu à peu dans le délire,. Il entend la voix d'Aliette surmonter la procession (réelles ou supposées, compliqué à définir, ne disposant pas du livret ni de la partition, à l'heure actuelle).

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5. Extraits commentés

Suite de la notule.

Saison 2011-2012 à l'Opéra de Paris : sélection de raretés


Ce qu'il faut voir.

Indépendamment des représentations d'Arabella qui ne sont pas fréquentes en France, les lutins voudraient signaler quelques raretés en marge de la programmation de l'Opéra de Paris, en dehors des deux grandes salles. Et il y aura de quoi faire !

=> Debussy : La Chute de la Maison Usher / Le Diable dans le Beffroi.
Deux opéras inachevés d'après Poe. La Chute est disponible depuis peu dans une version "restituée", au DVD (auparavant seuls quelques bribes enregistrées par Prêtre étaient disponibles), mais le Diable est plus difficile à se procurer. Quant à les voir sur scène... ! Bref, un événement, et alléchant, puisque bien que programmé avec les solistes de l'Atelier Lyrique, on note l'invitation de Philip Addis (Julien de Colombe à Marseille et Pelléas de l'Opéra-Comique il y a un an), idéal pour ce type de rôle, clair, articulé et un rien cassant.

=> Wagner : Premier tableau du troisième acte des Maîtres Chanteurs de Nuremberg dans les conditions de la création française
Autre événement considérable : on entendra, accompagné par un piano, dirigé par un chef d'orchestre, dans la mise en scène restituée, et surtout dans la traduction française d'Alfred Ernst, l'objet musical proposé en 1897 à l'Opéra.

=> Caplet : Le Miroir de Jésus
Un des chefs-d'oeuvre de Caplet, toujours original. Il est bien représenté quelquefois à Paris, mais cela reste une oeuvre considérable et rare.

=> Une avalanche de concerts de lied et surtout de mélodie, avec des compositeurs peu représentés.
En cela, le profil "français conservateur" de Nicolas Joel tire clairement le meilleur de son orientation vers la valorisation du patrimoine. Jugez plutôt.

  • Le magnétique Yann Beuron dans les Clairières dans le ciel de Lili Boulanger.
  • Sophie Karthäuser et ses accents fruités dans de la mélodie postromantique (Chausson, Hahn) et contemporaine (Foccroulle, Mernier).
  • Des mélodies de Massenet par les solistes de l'Atelier Lyrique - ce n'est pas forcément appétissant, les mélodies de Massenet et par des chanteurs non spécialistes, mais c'est au moins original !
  • Une soirée d'hommage à Théophile Gautier, avec André Dussolier en récitant et la grande déclamatrice Françoise Masset au chant : Gounod, Duparc, Chausson, Falla.
  • Topi Lehtipuu dans un programme contenant Schubert, Duparc, Fauré, et surtout Sibelius et Webern.
  • Karine Deshayes dans un programme Berlioz / Gounod / Delibes / Bizet. Ici aussi, pas le meilleur de la mélodie française ni l'interprète la plus passionnante dans ce fragment du répertoire (mais sa récente Chanson d'Eve la montrait passionnante, sans doute parce que ces Fauré tardifs correspondent bien mieux à son profil vocal et à sa personnalité musicale), et le créneau des mélodies françaises romantiques lisses est désormais amplement occupé par l'Opéra-Comique... mais sur le principe, c'est tout de même dans le sens d'un renouveau et pas du répertoire établi.
  • Mélodies de Liszt par les solistes de l'Atelier Lyrique (et aussi dans un fragment du concert de Sophie Koch)
  • Par ailleurs des récitals avec piano de Juliane Banse et Soile Isokoski, dont une partie du programme n'est pas encore communiquée et qui pourrait se révéler originale également.


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Il y aura donc encore plus de quoi s'amuser dans les arrières-salles que dans les deux théâtres principaux.

David Le Marrec


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