Carnets sur sol

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Quel giorno più non vi leggemmo avante - [Vedernikov à Pleyel dans Francesca da Rimini de Rachmaninov]


Concert exceptionnel hier à la Salle Pleyel, avec le Philharmonique de Radio-France. Tout d'abord, il s'agit peut-être du plus bel orchestre sur instruments modernes que j'aie entendu cette saison : les cordes soyeuses et homogènes, vraiment un ensemble magnifique ; les bois très incisifs, aux timbres légèrement voilés (beaucoup de précision et de grâce).


Alexander Vedernikov.


Ensuite, un programme tout russe assez original. Et vraiment intéressant.

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Tout d'abord, la très brève Rêverie Op.24 de Scriabine, un poème symphonique de ton tchaïkovskien (on pense à la Première Symphonie d'icelui) mais avec une continuité de discours plus wagnérienne, et en forme d'arc, débutant du silence pour retourner au silence. Joué avec des tons pastels magnifiques.

Puis le Concerto pour violoncelle de Nicolai Myaskovsky. L'inspiration mélodique, d'un folklorisme franc et mélancolique, est très parente de celle du concerto de Dvořák. Deux mouvements (lent-modéré), avec peu de développements, surtout des réitérations thématiques, et de nombreuses cadences (à cordes doubles). Etrangement, alors que cette oeuvre est si spectaculaire et directe, elle me séduit plus intellectuellement qu'émotivement.
Je suis en revanche totalement admiratif d'Alexander Kniazev, avec son son rugueux mais parfaitement timbré, superbement projeté, et capable de phrasés d'une inspiration rare. Il en fait montre dans ses deux bis Bach (gigue de la Première Suite et sarabande), qu'il joue en bout d'archet en effleurant les cordes. Etonnant, pour un russe, comme il a intégré la danse et les respirations apportées par les baroqueux. Mais on y trouve aussi l'audace et la puissance d'inspiration romantique, avec les reprises et les couplets colorés de façon très originale et différenciée. C'est à la fois dansant, spectaculaire et très profond. A dire vrai, je n'ai jamais entendu ces oeuvres aussi bien jouées - et de très loin.

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Quel giorno più non vi leggemmo avante.

Après l'entracte venait le plat de résistance, l'épisode dantesque de Francesca da Rimini, vu par Rachmaninov. L'oeuvre, peu souvent jouée sans doute en raison de quelques vastes récitatifs et de longues plages orchestrales, est pourtant très spectaculaire et avenante.
J'en rappelle la structure : Virgile et Dante parviennent dans le Premier Cercle de l'Enfer et aperçoivent les pécheurs amoureux emportés par un vaste tourbillon. Le livret de Modeste Tchaïkovsky met ensuite directement en scène les doutes de Lanciotto Malatesta, puis la scène de la lecture des amours de Guenièvre. Un court épilogue nous renvoie dans le tourbillon infernal, sans que Virgile et Dante ne reprennent la parole. Le tout est extrêmement fidèle à l'original, juste un petit peu développé et mis en scène, vraiment une illustration amoureuse d'un grand texte.
Il faut saluer, au passage, l'initiative salutaire des programmes de Radio-France qui fournissent le livret bilingue russe (en cyrillique !) / français, ce qui est difficile à trouver au disque.

Chaque section recèle son grand moment : dans la première scène, le grand récit de Lanciotto, entrecoupé de sonneries de guerre d'un souffle épique peu commun (et très bellement mélodiques) ; dans la deuxième scène, l'envol extraordinaire des deux voix, dans une ivresse qui doit beaucoup à la fin du duo d'amour de Tristan de Wagner, et dont l'ardeur, non pas rompue, s'estompe sous les nuages de la menace, encore plus poétique que le modèle, peut-être ; dans le Prologue et l'Epilogue, le tourbillon épouvantable, vraiment fulgurant et terrifiant, des âmes damnées.

L'exécution en est de surcroît mieux qu'impeccable : inspirée. Alexander Naumenko (Virgile) se révèle d'emblée sonore avec beaucoup d'aisance, avec un métal très présent mais sans agressivité démesurée ; on sent combien ce type de technique typiquement russe n'est pas aisément transférable à des répertoires plus légers, mais ici, c'est absolument parfait. Vitaly Panfilov (Dante) lui donne valeureusement la réplique, mais le rôle donne peut l'occasion d'étaler ses mérites. On peut en revanche féliciter le format de lyrique ample de Mikhaïl Gubsky (Paolo), dont les aigus ont la plénitude solaire des jeunes Galouzine ou Shicoff ; et admirer la maîtrise du grand soprano un peu sombre d'Anna Aglatova (Francesca), dont les aigus émis le plus doucement restent complètement timbrés. La plus grande partie textuelle était tenue par Sergueï Leiferkus, que les années peinent à oxyder : métal intact, grande vaillance, superbe articulation, expression toujours aussi noire et tranchante.

Le choeur de Radio-France était à son habitude, sans rien de superlatif non plus, tout à fait très bon. (Lionel Sew, chef de choeur.)

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Le tout était dirigé, au moyen d'une gestuelle ronde mais très lisible, par Alexander Vedernikov, qui propose ici un programme rare, audacieux et de très grande qualité. Il apporte à ces partitions sans doute plus d'élan que de transparence, mais quoi qu'il en soit le résultat est remarquable.

Grande soirée. Et une invitation de notre part à se plonger ou se replonger dans cette Francesca-là (quoique celles de Dante, Tchaïkovsky et Zandonai ne soit pas tout à fait négligeables non plus).


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